Galilée et Judée : terres d'évangélisation
Francine
Robert,
Prêtre et Pasteur, vol.105 n° 7 (juillet-août 2002),
p.393-400
Dans l'Évangile de Mc, la géographie configure la mission
de Jésus en deux grandes étapes : succès en Galilée,
conflit et passion à Jérusalem. Dès le départ,
Jésus vient en Galilée, où il proclame la Bonne
Nouvelle de Dieu : « Le temps est accompli et le Règne
de Dieu s'est approché... » (1,14-15). La Galilée
et ses environs sont alors le théâtre d'une activité intense
et prolongée
de Jésus : neuf chapitres du livre de Mc, regroupant seize guérisons
ou signes miraculeux et plusieurs scènes de foules désireuses
d'entendre Jésus ou d'en appeler à sa compassion. En
chemin vers Jérusalem au chapitre10, Mc place la dernière
guérison.
Dès le chapitre 11, la tension monte : le geste violent de
Jésus
au Temple et une série d'affrontements avec les chefs religieux
nous mènent tout droit à la condamnation. Sauf au moment
de l'entrée dans la ville jamais en Judée on ne respire
ne serait-ce qu'un peu l'ambiance galiléenne d'une Bonne Nouvelle
de salut clairement manifestée et joyeusement accueillie. À
Jérusalem le ton est au drame.
Le livre de Mc organise donc l'opposition des espaces Galilée
/ Judée. Dans sa section galiléenne, deux fois des scribes
de Jérusalem viennent contester Jésus (3,22ss ; 7,1ss).
Inversement, dans la section judéenne la Galilée est dite
deux fois le lieu de rencontre du Ressuscité (14,28 ;16,7). Ne
le cherchez pas en Judée, nous dit Mc ! Chauvinisme régional
? Non, car chez Mc la Galilée a des frontières poreuses
: Jésus passe constamment en pays voisin. Et dans l'espace galiléen
aussi Mc construit l'opposition accueil / refus. Comme au chapitre 7,
où le débat sur les interdits alimentaires montre Jésus
en rupture avec les traditions de son pays ; Mc concrétise aussitôt
cette rupture par un déplacement de Jésus vers Tyr et la
Décapole, régions païennes où il guérira
deux personnes et nourrira la foule. Mc transgresse ainsi une opposition
spatiale plus fondamentale, celle de l'identité religieuse : terre
juive / terre païenne. Chez Mc, la Galilée est véritablement
le Gelil-hagoyim, le « District des nations » désigné
en Is 8,23, au début de nos lectures de Noël : le peuple
qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière.
Terre d'Israël et terre des païens, espace narratif où
un chef de synagogue voisine un troupeau de porcs (5,11.22). Terre d'évangélisation
à l'échelle planétaire !
Les Évangiles de Mt et Lc suivent d'assez près cette grande
division de Mc en deux espaces-temps. D'où notre perception globale
: tant que Jésus proclame la Bonne Nouvelle aux gens simples des
régions galiléennes, on l'accueille bien malgré l'acrimonie
de quelques pharisiens. C'est Jérusalem qui ne veut pas de lui,
c'est là qu'on le refuse et le condamne. Cette construction de
Mc reflète en bonne part l'expérience du Jésus de
l'histoire, comme on le verra dans un premier temps. Par ailleurs, l'organisation
de Mc en deux « espaces-réactions » distincts est moins
étanche qu'il n'y paraît. Dans l'itinéraire qu'il
balise pour son lecteur, Mc explore des « Galilées » et
des « Judées » qui figurent sur les cartes de toute expérience
croyante. On observera cet aspect de Mc en second lieu.
1. Jésus le Galiléen
Contrairement à la schématisation de Mc, Jésus est
souvent monté en Judée, comme l'illustre l'Évangile
de Jn. Mais sans aucun doute la Galilée l'a plus apprécié,
jusqu'à l'enthousiasme populaire. Il est là chez lui, simple
citoyen solidaire d'un peuple courbé sous la domination de Rome
et d'Hérode ; gens exposés à la précarité
économique, au chômage et à l'endettement. Les paraboles
reflètent leurs soucis quotidiens, révélant un Jésus
attentif et impliqué. Dans ce monde de petits à la merci
d'une mauvaise récolte ou d'une maladie grave, Jésus a passé
en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient
tombés au pouvoir du diable, car Dieu était avec lui,
selon l'une des plus anciennes proclamations de foi chrétienne
(Ac 10,38).
Prenant le relais de Jean emprisonné par Hérode Jésus,
prophète du Règne de Dieu, fait passer la Bonne Nouvelle
du désert aux villages, champs, synagogues et maisons. C'est surtout
par l'action qu'il témoigne du Dieu qui l'habite. Action transformante
et libératrice inscrite dans les corps et dans le tissu social :
malades redressés, aliénés retrouvant leur dignité,
démunis et pécheurs invités à la table commune.
Au questions de Jean sur lui, Jésus répond encore par l'action :
« annoncez ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient,
les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds
entendent, les morts sont réveillés et la Bonne Nouvelle
est annoncée aux pauvres. » (Mt 11,2-6). Dans son enseignement,
Jésus nomme Dieu comme source de son agir : « si c'est
par le doigt de Dieu que j'expulse les démons, le Règne
de Dieu est donc arrivé pour vous » (Lc 11,20). Voilà
d'où surgit l'espérance ! De ce lien étroit entre
la proclamation de Dieu et l'action salutaire qui expulse les forces aliénantes.
Pas seulement être accueilli, nourri ou guéri une fois, mais
apprendre que cela manifeste le rêve même de Dieu pour soi
et pour le monde. On comprend que cette Bonne Nouvelle soulève
les foules, suscite des disciples et donne corps aux plus grands espoirs
: le Règne de Dieu arrive, avec ses renversements d'un monde fondé
sur la loi du plus fort et de l'exclusion. La parole-action de Jésus
nourrit en eux l'espérance et la foi que Luc reflète dans
la prière de Marie : « Il déploie la force de son
bras et disperse les hommes orgueilleux, Il renverse les puissants de
leurs trônes et élève les humbles, il comble de biens
les affamés et renvoie les riches les mains vides. » (Lc
1,51ss). Aucun doute : la mission galiléenne de Jésus a rencontré
un accueil enthousiaste. Sa renommée se répandit aussitôt
partout, dans toute la région de Galilée. Et l'on venait
à lui de toutes parts (Mc 1,28.45).
Bien sûr il fait des mécontents. En Galilée plusieurs
scribes et pharisiens sont mal à l'aise avec les options de Jésus.
Non pas avec sa compassion et son annonce du Règne, mais avec le
déplacement d'horizon que cela entraîne : il soumet la Loi
de Dieu au dynamisme renversant du Règne. Quand l'application de
la Loi contredit le Règne, la Loi doit céder, car le Règne
et l'amour sont de première urgence (Mc 3,1-6). En appeler ainsi
au jugement responsable de chacun, même les non-instruits, pour
peser chaque fois la Loi au critère de l'amour, voilà une
liberté intolérable pour plusieurs.
À Jérusalem, les chefs religieux réagiront plus
énergiquement. Responsables de garder le peuple dans l'Alliance
par la fidélité à la Loi, ils doivent protéger
cet essentiel que Jésus menace. Et cet autre essentiel : le Temple,
signe de la présence de Dieu à son peuple, que Jésus
attaque. Ce devoir, qui relève de leur autorité, trouve
aussi d'autres motivations moins nobles: les renversements du Règne
ne sont pas objet d'espérance pour des gens déjà
bien en selle aux plans politique, social et économique. La fragile
pax romana doit être maintenue. Ils n'ont pas besoin de
prophète, encore moins de messie et de soulèvement populaire.
La décision à prendre est claire : « il est de votre
intérêt qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation
ne périsse pas tout entière » (Jn 11,50), illustrant
ainsi la tendance des élites de tous temps à confondre les
intérêts du peuple avec leurs propres intérêts.
Malgré son schématisme artificiel, l'opposition Galilée
/ Judée qui structure le livre de Mc trouve donc ses racines dans
la vie même de Jésus. C'est la « Judée » en
tant que centre d'autorité, sûr de son système et
de sa théologie, convaincu de sa supériorité religieuse
sur la Galilée, prudent et fermé aux bouleversements suscités
par le prophète galiléen. Au plan de l'histoire, la mise
à mort de Jésus en Judée est la conséquence
directe de son action au nom du Dieu qui l'anime. Les premiers chrétiens
comprendront qu'en le ressuscitant, Dieu manifeste qu'il se reconnaît
dans la vie et les options de ce Jésus condamné et exécuté.
2. Une géographie catéchétique
Les Évangiles ne sont pas des « vies de Jésus »
mais des relectures de cette vie à la lumière de la foi
pascale. Foi qui, peu à peu, renversera complètement le
regard porté sur la mort de Jésus. Chez Mc particulièrement,
cette mort n'est plus pensée comme une conséquence, dans
un lien de cause à effet avec l'agir de Jésus, mais plutôt
comme point de départ pour comprendre cet agir. Elle est posée
d'emblée comme lieu fondamental de révélation du
Dieu de Jésus. Comme Paul, Mc propose une théologie de la
croix, scandale pour les Juifs, folie pour les païens (1Co 1,23).
Non pas que Mc ré-invente la vie de Jésus mais, utilisant
les morceaux de traditions élaborés avant lui, il les reformule
et les assemble en une pédagogie du mystère : celui de ce
Jésus condamné à mort cru comme Christ et Fils de
Dieu (1,1). Ces deux titres que la foi donne à Jésus commandent
la structure du livre de Mc en deux grandes parties : il faut huit chapitres
pour qu'un homme donne à Jésus le titre de Christ (i.e.
messie, 8,29) ; et le lecteur devra attendre la mort en croix pour qu'un
autre le dise fils de Dieu (15,39). Un peu comme si Mc prévenait
son lecteur : il faut un long chemin pour comprendre ce qu'on dit quand
on dit cela de Jésus. L'itinéraire du croyant vers la croix,
chez Mc, commande aussi sa géographie ; « Judée »
et « Galilée » seront chargées d'un surplus de sens.
• La Galilée ambivalente
de Mc
, dans la « maison de
Jésus », Mc profile la « Judée ». Il aligne
très tôt une suite de cinq contestations. La première
inscrit l'accusation de blasphème qui, au procès, condamnera
Jésus (2,7 ; 14,64) ; et la cinquième se termine sur un
complot pour le tuer (3,6). La puissance de Jésus en paroles d'autorité
et guérisons étonnantes est pourtant reconnue (1,27s), mais
lui sera inutile. D'ailleurs Jésus échappe constamment à
la fascination que cette puissance exerce sur les gens, car Mc impose
à la mission galiléenne un rythme de déplacement
effarant. Tous te cherchent ! disent les disciples. Allons
ailleurs... répond Jésus (1,37s). De la maison au bord
du lac, en mer et en montagne, de Nazareth à Tyr, etc., Mc dépeint
l'enthousiasme envahissant des gens. Il encadre la demande d'un signe
clair de « caution divine » par deux traversées du lac
: Jésus se dérobe à cette demande. [1]
Théâtre de toutes les guérisons sauf une, la Galilée
élargie de Mc se structure progressivement en une autre opposition
spatiale : dedans / dehors. Peu à peu, ceux qui
seraient naturellement « dedans », dans une relation de proximité
avec Jésus, passeront tous « dehors ». Les pharisiens d'abord,
ces hommes fervents qui espèrent le Règne : Jésus
les attire mais sa liberté les rebute. La famille ensuite : concluant
que Jésus a perdu la tête, elle perd sa proximité
naturelle au profit de la foule qui, dans la maison, écoute
sa parole (3,21.31ss). Peu après, ceux-là même
de la foule, qui écoutent les paraboles sans se poser de question,
deviennent à leur tour « ceux-là du dehors »,
qui regardent sans voir et entendent sans entendre (4,9-12.20),
opposés aux disciples qui interrogent Jésus. Finalement
Jésus qualifiera mêmes les disciples comme ceux du dehors
: ils ne voient pas, n'entendent pas, ne comprennent pas (8,13ss).
L'espace du « dedans » s'est peu à peu vidé ! La
mission galiléenne, celle des accueils enthousiastes, s'achève
sur l'aveuglement de tous et la solitude de Jésus. Chez Mc, la
moitié du chemin est faite : les guérisons manifestent bien
le Dieu qui aime, mais induisent une fausse compréhension de sa
puissance.
Dès que Pierre nomme Jésus « Christ », Mc casse
le rythme galiléen rapide et entame un nouveau chemin : celui de
la passion. Région du sud, la « Judée » du rejet
commence pourtant à l'extrême nord, en chemin vers Césarée
(nom d'hommage au pouvoir impérial), où Jésus commença
à leur enseigner... sa mise à mort (8,31-33).
La « Judée » est là en un double rejet :
le rejet par les autorités religieuses
est annoncé par Jésus, et le rejet par les disciples est
immédiat. Pierre refusant la passion amorce déjà,
en Galilée, son refus de reconnaître Jésus prisonnier
du sanhédrin. C'est le rejet et le reniement d'un messie sans succès
livré aux hommes, porteur d'un Dieu qui ne s'impose pas par le
merveilleux. Le thème du chemin rythmera ensuite le texte jusqu'à
Jérusalem ; Mc l'associe aux annonces de la passion et à
la formation des disciples. S'il faut encore traverser la Galilée,
ce sera en secret (9,30), car ses routes sont celles du désir de
la puissance divine, désir mal ajusté au Dieu que révèle
la croix. Cette Galilée-là est à l'intérieur
de Pierre, dont le désir sur le messie refuse la passion, comme
une Galilée interne à tout croyant dont l'évangélisation
est à moitié faite. Sur le chemin qui monte en
Judée (10,32s), Jésus enseigne la descente et l'abaissement
de Dieu, i.e. la voie du serviteur et de l'enfant pauvres en pouvoir,
en biens et en mérites acquis par la Loi [2] .
Oui, il « enseigne en vérité le chemin de Dieu »,
comme Mc le fera dire, ironiquement, par des pharisiens tentant de le
piéger entre César et Dieu (12,14). Ce chemin est lui aussi
une géographie intérieure au croyant.
• La Judée, figure du pouvoir
Le chemin finit à Jérusalem. La ville de David accueille
Jésus en Fils de David (11,7-10). Mc souligne l'ambiguïté
que ce triomphe implique : les gestes de soumission au nouveau roi [3]
et l'acclamation du « Règne qui vient de notre père
David » (Mt et Lc corrigeront). Le lendemain, le geste violent
de Jésus au Temple soulève déjà la question
de sa légitimité. Ce sera la première d'une nouvelle
série de cinq controverses, rappelant celle de Galilée (11,27-12,37).
Jésus provoque lui-même la controverse finale, pour dire
qu'il ne sera pas le messie « fils de David », ou à la
manière de David, royale et triomphante, mais bien à la
manière du Seigneur de David. Il sera le fils bien-aimé
envoyé aux vignerons meurtriers (12,6ss). Mc ouvre ce débat
sur le fils de David par une question sur ce que les scribes, absents
de ce récit, disent du messie. Il avait fait de même à
propos d'Élie, autre figure glorieuse dont les scribes annoncent
la venue avec le messie. À quoi Jésus répondait :
« Élie est venu et ils lui ont fait ce qu'ils ont voulu »,
en allusion à Jean le Baptiste tué par Hérode (9,11-13).
On sait qu'il en ira de même pour le messie qu'est Jésus.
Mc conclut le débat sur David en précisant : la foule
l'écoutait avec plaisir, tout comme Hérode écoutait
Jean (6,20).
La ville du roi, ville du Temple et du sanhédrin, ne reconnaît
les envoyés de Dieu que sous les traits du pouvoir, celui sur lequel
peut s'appuyer l'institution. Au plan historique, la ville du pouvoir
s'est senti menacée par l'action de Jésus et l'a éliminé.
Chez Mc pour qui la croix est première, c'est aussi le choix de
Jésus pour le non-pouvoir qui le rend irrecevable pour eux comme
messie de Dieu. À la croix, encore, les autorités réclameront
de voir un Dieu puissant, un « Christ, roi d'Israël »
se sauvant lui-même (15,32 ; Mc est le seul à coupler les
deux titres ici). C'est le centurion qui dira la foi de l'évangéliste
(15,39 ; 1,1). Mc fait de ce soldat païen le premier homme désignant
Jésus comme Fils de Dieu. C'est aussi la parole d'un seul homme,
ce qui lui donne valeur de décision d'un sujet interprétant
ce qu'il voit, i.e. la mort de Jésus (en Mt c'est une parole collective
de frayeur devant les événements qui suivent la mort).
• Un itinéraire pour aveugles
Construisant ainsi les espaces de mission Galilée / Judée
dans l'agencement de son récit, Mc ne fait pas de la géographie
ni même de l'histoire. Il vise le lecteur et lui donne à
penser. Le chemin qui mène de la Galilée enthousiasmée
à la Judée en mal de roi est un itinéraire catéchétique
pour lecteur-disciple. On a évoqué déjà la
« Galilée intérieure » manifeste chez Pierre quand
il refuse la passion. Sur le chemin que Mc fait commencer là, un
aveugle est guéri, et un autre le sera à la toute fin de
ce chemin (8,22ss ; 10,46ss). En marge des disciples enseignés,
ces deux récits offrent au lecteur une figure de progression dans
la suivance de Jésus. Comme souvent en Galilée, l'aveugle
de Bethsaïda est amené par d'autres ; Jésus le conduira
loin des gens. Mais à Jéricho, Bartimée prend l'initiative
malgré la foule et
réclame sa guérison à grands cris. La parole de Jésus
et la foi de Bartimée suffisent à lui ouvrir les yeux, alors
qu'il a fallu répéter les gestes de guérison à
Bethsaïda. On peut comprendre de deux façons cette guérison
bizarre en deux temps. Mi-guéri, il voit mal, comme ceux qui voient
en Jésus Élie ou un prophète ; puis il voit bien,
comme Pierre nommant Jésus le Christ. Mais cette parole de foi,
Mc l'a fait suivre aussitôt du refus de la passion, suggérant
que c'est une demi-confession de foi, par des disciples encore à
demi-aveugles [4] . En
fin de Galilée, chez Mc, on n'est qu'à demi évangélisé.
Les difficultés des disciples aux chapitres 9 et 10 confirment
bien ce point de vue : ils cherchent toujours en Jésus la figure
glorieuse d'un Roi-Messie. Ces difficultés sont évoquées
dans le récit de Bartimée : la question de Jésus
« Que veux-tu que je fasse pour toi ? » a été
posée aux disciples juste avant (10,36). Ils demandaient à
partager sa gloire. Lui se sait aveugle et demande à voir, enfin
! On lit aussi le titre « Fils de David » que Bartimée
crie deux fois, titre messianique rappelant la parole de Pierre « Tu
es le Christ ». Comme si cet aveugle désirant bien voir
prenait le relais de Pierre, pour le lecteur. Il est encore aveugle lorsqu'il
en appelle au Fils de David, titre ambigü crié aux portes
de Jérusalem dans le récit suivant. Mais quand Jésus
le convoque, il quitte sa dernière sécurité, son
manteau, et l'appelle Rabbouni, « mon maître »,
au sens de « celui qui m'enseigne ». Titre moins élevé
que « messie », pensons-nous ? mais titre certainement plus
juste ici : après tout ce chemin d'enseignement intensif de Jésus
aux disciples, on comprend qu'il faut dépasser le titre « Fils
de David » si on veut se mettre à son école et voir
ce qu'il dit de lui-même comme messie, et ce que cela révèle
de Dieu. Une fois guéri, Bartimée suivra Jésus, comme
un disciple (1,16-20 ; 2,14 ; 10,28), sur le chemin au bord duquel il
restait jusque-là assis et immobile, sans progresser.
C'est ce chemin que Mc construit pour relier ainsi les deux régions
d'abord opposées, Galilée et Judée. Un chemin intérieur
qui va de la fascination du merveilleux populaire jusqu'à la fascination
pour un Dieu Tout-Puissant. Deux formes d'aveuglement, deux régions
de l'expérience croyante à évangéliser. Le chemin
est à refaire pour le lecteur chrétien, comme le dit le jeune
homme au tombeau vide. Pas de Jésus glorifié à contempler,
chez Mc [5] . « Le
crucifié-ressuscité vous précède en Galilée :
c'est là que vous le verrez » (16,7).
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012
[1] 1,45 ; 2,1s ; 3,7s.20
; 4,1 ; 5,24-31 ; 6,31-34.54-56 ; 7,24s.31-36 ; 8,1.9.10-13. Selon Christophe SENFT, « ...parce
qu'il est autre chose qu'un faiseur de miracles et qu'un libérateur
que les hommes feraient fonctionner au gré de leurs besoins et de
leurs désirs - si légitimes soient-ils - de toutes sortes de
libérateurs. La liberté qu'il apporte est la sienne qui, à la
fois, est et n'est pas celle que l'homme désire. » L'Évangile
selon Marc, (Essais bibliques 19), Labor et Fides 1991, p. 94.
[2] Mentions du chemin
associé aux enseignements : 8,27 ; 9,30-34ss ; 10,13-17ss ; 10,32ss.
[3]
Voir 2 Rois 9,12-13, lorsque Jéhu est désigné comme
le nouveau roi : Aussitôt,
tous prirent leurs manteaux et les étendirent sous lui, sur les
marches d'escalier. Ils
sonnèrent du cor et crièrent « Jéhu
est roi ! »
[4]
Sur cette lancée, l'image étrange des gens que l'aveugle
à demi-guéri voit comme « des arbres qui marchent »
pourrait être suggestive. Les seuls arbres qui marchent dans la
Bible se mettent en route en quête d'un roi à « messier »
(oindre) pour le placer à leur tête ! C'est une parabole
racontée en Juges 9,8-15.
[5]
La finale 16,9-20 est un ajout postérieur à la version originale
de Mc.