Offrir vos corps
Denis Gagnon, o.p.
Prêtre et Pasteur, vol. 106 (avril 2004), p. 222-232
Trois siècles avant Jésus Christ, le rabbin Simon le Juste affirme
dans ses Maximes des Pères que les trois piliers qui soutiennent
le monde sont la loi (Torah), le culte (Abodah) et les oeuvres
de miséricorde (Gemilût hasadîm). L'affirmation
a traversé les siècles jusqu'à nous. Aujourd'hui, nous
préférons parler de l'Écriture, de la liturgie et de l'éthique,
mais nous voulons dire quelque chose de semblable. Ces dimensions de la vie
croyante sont devenues les axes même de l'identité chrétienne. [1] La
liturgie se situe entre l'Écriture et l'éthique, entre la Bible
et la vie. Elle apparaît comme un pont qui réunit deux rives ;
elle les met en communication l'une avec l'autre. Elle constitue un lieu de
passage où l'Écriture du livre se transforme progressivement
en action humaine, en engagement, en témoignage de foi. Les liens qui
rapprochent les trois axes sont si ténus que la liturgie ne peut vivre
sans l'Écriture. Elle lui doit le regard qu'elle porte sur Dieu et ses
initiatives. Elle doit aussi à l'action humaine son incarnation et le
caractère particulier de sa propre activité. C'est pourquoi nous
ne pouvons parler de la place du corps dans la liturgie sans nous intéresser à la
conception biblique du corps comme au rôle qu'il joue dans notre vie
quotidienne. La liturgie parle comme la Bible et son action s'inspire des actions
de la vie humaine quotidienne et les prend en charge.
1. Le corps dans la Bible
L'Ancien Testament ne connaît pas de mot pour parler du corps.
En revanche, chaque partie du corps évoque un aspect ou l'autre
du corps tout entier. Il dit le corps dans sa totalité. L'homme
et la femme de la Bible parlent à partir de leur propre corps.
Celui-ci est la mesure même de leur pensée et de leur action.
Créé par Dieu lui-même, le corps constitue son chef
d'oeuvre plus que tout le reste. Ne l'a-t-il pas fait à son « image » (Genèse
1,26-27) et non comme une espèce parmi d'autres espèces !
N'est-il pas émouvant ce portrait qu'esquisse la fiancée à propos
de son amoureux dans le Cantique des cantiques :
Sa tête est un lingot d'or fin. Ses boucles sont des panicules,
noires comme un corbeau. Ses yeux sont comme des colombes sur des bassins à eau,
se lavant dans du lait, se posant sur des vasques. Ses joues sont comme
un parterre embaumé produisant des aromates. Ses lèvres
sont des lis distillant de la myrrhe fluide. Ses mains sont des bracelets
d'or remplis de topazes. Son ventre est une plaque d'ivoire couverte
de saphirs. Ses jambes sont des piliers d'albâtre fondés
sur des socles d'or fin. Son visage est comme le Liban : c'est
l'élite, comme les pins. Son palais est la douceur même :
et tout son être est l'objet même du désir. Tel
est mon chéri, tel est mon compagnon, filles de Jérusalem !
(5,10-16).
Nous sommes bien ici dans la Bible, très loin de la pudibonderie
et du jansénisme. Et peut-être plus près de Dieu
puisque l'être décrit en est l'image.
Dieu vénère le corps en en faisant l'horizon de ses promesses
de salut. C'est dans le corps que le croyant traduit son adhésion à Dieu. « C'est
d'une main forte que le Seigneur t'a fait sortir d'Égypte :
voilà qui te tiendra lieu de signe sur la main, de mémorial
entre les yeux, afin qu'en ta bouche soit la loi du Seigneur. » (Exode
13,9) Plusieurs commandements de Dieu font référence au
corps. Ils le mettent en acte de foi, en attitude d'adoration, en relation
avec le créateur et son oeuvre.
Jésus poursuivra sur cette lancée. Déjà son
incarnation, sa naissance corporelle, est une éloquente affirmation
de la sainteté du corps et du respect que Dieu lui accorde. Aux
envoyés de Jean-Baptiste qui l'interroge sur son identité messianique,
Jésus répond : « Allez
rapporter à Jean
ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et
les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et
les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est
annoncée aux pauvres. » (Matthieu 11,4-6) Dans les corps
sauvés et guéris se manifeste l'identité même
du Christ. La plupart des gestes sauveurs du Seigneur s'inscrivent dans
les corps, d'autant plus qu'ils ont pour origine et fin la résurrection
même du corps de Jésus.
De plus, le corps deviendra le lieu par excellence où s'exerceront
l'attachement du disciple à son maître et l'activité dans
le royaume inauguré par Jésus : « J'ai
eu faim et vous m'avez donné à manger ;
j'ai
eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais
un étranger et vous m'avez recueilli ; nu, et vous m'avez
vêtu ; malade, et vous m'avez visité ; en prison,
et vous êtes venus jusqu'à moi. » (Matthieu 25,35-36)
Feront partie du royaume ceux et celles qui auront servi leurs frères
et leurs soeurs jusque dans leur corps. Corps qui offrent et corps qui
reçoivent. Corps qui donnent et corps qui accueillent.
Pour l'Apôtre Paul, le corps ne disparaît pas avec la mort :
« Semé corruptible,
le corps ressuscite incorruptible. Semé méprisable,
il ressuscite éclatant de gloire. Semé dans la faiblesse,
il ressuscite plein de force. Semé corps animal, il ressuscite
corps spirituel. » (1 Corinthiens 15,42-44) L'être
humain ne ressuscite pas sous la forme d'un esprit mais en corps spirituel.
Et l'assemblée des croyants et des croyantes devient le corps
même du Christ : « Vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part.
» (1Corinthiens 12,27).
Cette nouvelle réalité, nous la devons à l'incarnation
du Fils de Dieu : « Voilà que maintenant Dieu vous
a réconciliés dans le corps périssable de son Fils,
par sa mort, pour vous faire paraître devant lui saints, irréprochables,
inattaquables. » (Colossiens 1,22)
La théologie biblique du corps – dont nous venons à peine
d'esquisser l'essentiel – est adoptée par la liturgie chrétienne.
Avant tout une action, la liturgie fait appel au corps pour agir. Elle
suppose des gestes qui font bouger le corps, des gestes qui se font voir.
Elle comporte des paroles qui se font entendre. Elle dégage des
odeurs. Elle offre à goûter. Elle fait toucher.
De nombreux courants spirituels et des mouvements religieux traduisent
leur expérience du divin dans une contemplation qui se dégage
du corps, qui se veut tout entière au-delà de la matière,
dans l'abstraction la plus complète possible. Certains vont même
jusqu'à rechercher le rien, le vide, le néant. Au contraire,
la liturgie chrétienne s'enfouit dans le terreau corporel. Elle
met en scène le corps dans sa totalité. Entrez dans une église
au moment d'un rassemblement. Vous verrez alors des hommes et des femmes
les uns à côté des autres, plus ou moins proches.
Ils se tiennent debout. Ils s'assoient. Ils se mettent à genoux.
Ils se déplacent d'un endroit à l'autre. Ils courbent la
tête, parfois le tronc. Ils ouvrent les mains comme pour offrir
ou recevoir. Ils se frappent la poitrine. Ils tracent le signe de la
croix sur leur corps. Ils ferment les yeux ou les dirigent vers le ciel.
Ils se donnent la main les uns aux autres. Ils s'embrassent. Ils chantent.
Ils parlent. Ils entrent en dialogue les uns avec les autres. Ils écoutent.
Même leur silence est corporel. Le corps cesse alors de bouger ;
les yeux baissent ; le visage plonge dans les mains.
La liturgie est faite de rites. Et le rite constitue une tentative de
rapprocher le corps et l'expérience de Dieu, le corps et la sagesse
divine, le corps et le sens de la vie. [2] Le
rite reprend le geste et la parole et les inscrit dans un cadre particulier.
Il les « dramatise » d'une certaine façon.
Il les stylise. Il en fait un geste et une parole programmés et
répétitifs. Il les inscrit dans un ensemble où ils
demeurent ouverts à de multiples évocations. Il leur fait
porter plusieurs significations. Le baptisé qui est immergé dans
la piscine du baptême est lavé comme l'aveugle a lavé ses
yeux à Siloé ou comme le bébé dont on fait
la toilette, purifié comme Naaman le lépreux ou l'accidenté dont
on lave la blessure, rafraîchi comme dans un bain, plongé dans
la mort, jaillissant comme d'une fontaine, entouré dans une communauté comme
dans une famille, désaltéré comme la Samaritaine
ou simplement comme l'enfant qui vient de jouer. Au baptême comme
dans toute liturgie, le corps parle et il tient de multiples discours
dans de multiples langages. Il dit beaucoup sans nécessairement
que l'on comprenne tout. L'essentiel, d'ailleurs, n'est pas de comprendre
tout ce que le corps dit dans le geste et la parole. Le plus important,
c'est d'être compris par lui, en lui, avec lui. Que le rite entraîne
l'esprit, la pensée, le coeur en lui-même comme il entraîne
le corps. Le rite a le pouvoir d'éveiller les célébrants à eux-mêmes
autant qu'ils sont éveillés à Dieu.
C'est par excellence dans le rite que l'homme prend conscience de
ce que Dieu est pour lui. Il y rejoint Dieu non pas à la périphérie
de son être mais à partir de ce qu'il y a de plus intime
et de plus central dans son être : les significations parlantes
de son corps expressif et du langage qui métaphorise les choses. [3]
Au sommet de chaque sacrement se trouve un rite. En parvenant au moment
le plus intime, le plus spirituel, le plus mystique, quand la communion
est la plus profonde avec Dieu, les croyants ne devraient-ils pas s'abstraire
de la matière, se recueillir loin de toute chair, déconnecter
du charnel, vivre l'extase au delà du corporel ? Or, c'est
là que le corps joue le plus son rôle. À la communion
eucharistique, la bouche mange, avale ; l'estomac reçoit
de la nourriture à digérer. Au baptême, le corps
est plongé dans l'eau. À la confirmation, le front est « badigeonné » d'huile,
une huile dégageant normalement une odeur de parfum à faire
titiller les narines. Au mariage, les époux se tiennent par la
main et finissent par s'embrasser (spontanément où à l'invitation
du témoin de l'Église !). À l'onction des malades,
le corps est marqué avec l'huile des malades. C'est dans le plus
spirituel que la liturgie est la plus corporelle. Au sommet de la célébration,
le corps « ressuscite corps spirituel » (1 Corinthiens
15,44).
Ce qui advient au corps renvoie à la profondeur d'une expérience
spirituelle née de la rencontre avec Jésus et de la reconnaissance
de sa personne comme lieu et manifestation de la gloire. Le corps est
guéri pour que le coeur s'émerveille de la grâce
reçue et se retourne vers celui qui fait grâce. C'est
dans ce retournement que naît l'acte de foi et que la guérison
devient signe du don de celui qui sauve et fait vivre. [4]
Derrière toute cette démarche, il y a – bien sûr ! – une
théologie de l'incarnation et de la mort-résurrection du
Christ. Il y a aussi une psychologie de la communication et des apprentissages.
Ce qui passe par le corps s'inscrit dans la mémoire. Ce que le
corps fait, l'esprit l'enregistre, le fait sien, l'adopte. La liturgie
entraîne dans des gestes, des attitudes, des comportements qui
s'inscrivent dans le corps. Et le corps appelle l'esprit à les
vivre. On s'attendrait au mouvement contraire : que le corps s'ajuste à ce
que l'esprit vit. C'est en ce sens que saint Cyprien affirme : « Celui
qui habite notre coeur, qu'il soit aussi dans notre voix » [5] .
Mais la liturgie propose de jouer son jeu, de pénétrer
dans l'action corporelle au point que l'esprit et le coeur se laissent
apprivoiser et entrent en communion avec le mystère ritualisé.
C'était la pensée de saint Ambroise quand il disait : « Ce
que prononce la bouche, que l'esprit le reconnaisse. Ce qu'exprime la
parole, que notre coeur le ressente. » [6] Même
opinion chez saint Augustin : « Que
se réalise
dans la conscience ce que montrent les lèvres ». [7] La
règle de saint Benoît a contribué beaucoup à répandre
ce principe : « Considérons donc comment il
faut être
sous le regard de la Divinité et de ses Anges, et tenons-nous à la
psalmodie de façon que notre esprit soit accordé à notre
voix. » » [8] Un
vieux document du Moyen Âge raconte que saint Dominique avait compris
l'importance de faire appel à son corps dans sa prière.
Il avait adopté neuf manières de prier qui consistaient
principalement en des attitudes corporelles. Le document rappelle que
le saint se situait ainsi dans une longue tradition où des auteurs
célèbres « ont exposé avec noblesse, sainteté,
dévotion et élégance, la manière de prier,
suivant laquelle l'âme se sert des membres du corps afin de se
porter vers Dieu avec plus de ferveur ; de telle sorte que l'âme,
qui anime le corps, est à son tour mue par celui-ci, et entre
parfois en extase comme saint Paul, ou bien en de saints transports comme
le prophète David. » [9]
2. Le corps et l'éthique
Nous n'avons pas un corps, nous sommes notre corps. Nous ne sommes pas
des êtres en plusieurs parties. Encore moins, des âmes cachées
dans un corps comme si celui-ci n'était qu'un vêtement,
un vêtement dont on peut se débarrasser pour voler vers
des cieux meilleurs. Nous sommes notre corps et nous croyons à la
résurrection de cette chair. C'est même officiellement un
article du Symbole des apôtres.
Corporellement, nous naissons. Personne n'est une création spontanée.
Nous nous inscrivons tous dans un processus de conception charnelle,
de gestation et de naissance. D'autres ont pris l'initiative de nous
donner la vie : Dieu, un homme et une femme... Nous n'avons pas
inventé notre vie, elle nous a été donnée
et nous l'avons reçue. Nous sommes conscients du caractère
sacré de cette vie qui nous habite et que nous habitons. Et qui
dit vie dit croissance, développement, mouvement vers un plus, épanouissement,
réalisation définitive. Nous ne sommes pas nés à moitié,
ni n'avons à vivre une moitié de nous-mêmes. La vie
nous appelle à la plénitude de notre être corporel.
Chacun d'entre nous est unique. Il porte un nom qui l'identifie. Il a
une personnalité qui le caractérise. Mais nous vivons les
uns à côté des autres, les uns par les autres, les
uns pour les autres. Nous entretenons entre nous des relations. Nous
dialoguons. Nous nous aimons et pouvons même entrer en conflit
les uns avec les autres, nous pouvons nous haïr. Si grande et si
réussie que soit l'oeuvre de Dieu que nous sommes, il n'en demeure
pas moins que nous sommes pétris de faiblesse, de fragilité.
Les limites de notre être font en sorte que nous pouvons nous blesser, être
malade, dégénérer et finalement mourir.
Nous sommes tout cela et tout cela nous fabrique une vie en forme d'histoire.
Des événements ponctuent notre itinéraire. Des événements
porteurs de sens viennent éclairer l'ensemble de notre vie, son
orientation, sa démarche. Nous nous construisons par et dans notre
corps. Nous inscrivons en lui jour après jour, année après
année, un récit de ce que nous vivons. Les cicatrices et
les rides de notre corps en sont d'éloquents témoignages !
La liturgie a compris cette réalité. Elle la fait sienne.
Nous célébrons les événements de notre être
corporel dans l'espérance que la liturgie permette à l'Esprit
de Dieu de les traverser et de les spiritualiser. Au baptême, nous
ne célébrons pas notre naissance corporelle, mais celle-ci
trouve son sens dans notre naissance spirituelle. À la confirmation,
nous ne célébrons pas notre adolescence ou nos croissances
physiques ou psychologiques, mais celles-ci peuvent se nourrir du sens
que ce sacrement apporte à notre expérience de Dieu. L'Eucharistie
fait avant tout l'Église mais nos fraternités humaines,
nos solidarités sociales s'en nourrissent et peuvent se consolider
grâce à nos liturgies eucharistiques. La maladie suppose
que nous fassions appel au médecin pour le diagnostic et pour
les prescriptions en vue d'une possible guérison L'onction des
malades, pour sa part, nous propose d'enraciner la souffrance dans la
mort et la résurrection du Christ. La résolution de nos
conflits peut se faire dans le dialogue et la réconciliation.
Le sacrement du pardon vient nous assurer de la miséricorde et
du soutien de Dieu en ces circonstances. Les amoureux se rassasient déjà de
l'amour qui les enlace, mais le sacrement du mariage agrandit cet amour
et le fait communier à l'amour du Christ pour son Église.
Finalement, la mort devient lieu de rencontre du Seigneur comme nous
l'exprimons dans les funérailles.
La liturgie puise donc dans les faits et gestes du corps physique et
du corps social pour exprimer l'histoire qui se noue entre Dieu et chacun
de nous. Elle attire l'attention autant sur la vie corporelle dans
son éthique, que sur l'intervention de Dieu dans cette histoire.
Elle contribue à transformer cette histoire en histoire sainte.
Elle fait passer les Écritures dans la vie comme elle fait vivre
la vie du sens qu'apporte les Écritures. Les Écritures
sans la vie risqueraient de s'emmurer dans l'abstraction d'une spiritualité désincarnée,
un verticalisme étroit, de l'angélisme. L'existence quotidienne
sans les Écritures pourrait sombrer dans l'idéologie et
l'horizontalisme pur et dur. Entre les deux, comme un lieu de passage,
comme un pont, la liturgie fait rencontrer Dieu le vivant, Dieu qui veut
faire alliance, Dieu qui parle et qui écoute, Dieu qui s'adresse à nous
et attend de nous une réponse qui engage tout notre être.
3. Dans les faits
Dans les faits, le corps peut-il respirer dans la liturgie ? Nos
liturgies donnent-elles toutes ses chances à notre corps ?
Permettons-nous à celui-ci de s'exprimer en toute liberté ?
Le laissons-nous jouer le jeu de la liturgie ?
Certains diront que nous avons fait du progrès de ce côté.
La psychologie nous a encouragés à faire confiance au corps
et à le dégager de nos peurs comme de certaines fausses
pudeurs. La réforme liturgique a tenu compte des avancées
des sciences humaines comme des recherches en histoire et en théologie.
En retournant aux sources, nous avons repris contact avec des réalités
profondément humaines. Le passage à la langue vernaculaire
a changé le son liturgique, si on peut dire. Nous avons sans doute
perdu la musicalité du latin et de sa mise en oeuvre en musique
grégorienne, mais nous avons gagné en conscientisation,
en compréhension, en familiarité. En simplifiant les rites,
la liturgie est devenue plus sobre et, par conséquent, plus simple.
Elle a favorisé la prière. En rapprochant la liturgie des
valeurs culturelles que nous vivons, nous pouvons entrer plus facilement
dans le mystère que les célébrations évoquent.
La création musicale et poétique des derniers cinquante
ans a non seulement charmé l'oreille, mais aussi elle a permis
une riche expérience catéchétique.
4. Mais sommes-nous allés assez loin ?
Nos célébrations en sont venues à méconnaître
voire à mépriser le corps. Des siècles de juridisme,
de jansénisme, de bienséance bourgeoise ont passé par
là. Nous avons pris le relais, en privilégiant les
discours explicatifs et volontaristes. Le mal est profond et il n'est
pas facile de remonter la pente, de retrouver l'aisance et l'évidence
corporelle de nos frères africains, par exemple (eux-mêmes
les garderont-ils ?). [10]
Prisonniers de l'architecture de nos églises, nous continuons
de présenter des liturgies-spectacles. Toute l'action est confinée
dans le sanctuaire et mise en oeuvre par quelques personnes bien choisies.
On privilégie les professionnels comme l'animatrice de chant formée à l'opéra
ou le lecteur qui a son diplôme de l'École de théâtre.
Les rôles liturgiques sont souvent des tâches professionnelles
plutôt que des ministères liturgiques. Les « spectateurs » continuent
de prendre place sur des bancs bien fixés dans le plancher et
rangés comme les sièges des salles de théâtre.
Nous ne voyons les autres membres de l'assemblée que de dos !
Combien n'ont pas encore apprivoisé l'échange de la paix
qui les oblige à quitter le spectacle pour s'intéresser à leurs
voisins ?
Nous avons fait du ménage dans nos lieux de culte. Nous avons
allégé les sanctuaires. Nous avons fait disparaître
certaines statues que nous ne pouvons qualifier d'oeuvres d'art. Le « Saint-Sulpice » a
pris le chemin du grenier ou même de la poubelle. Bravo !
Mais qu'avons-nous laissé entrer à la place ? Parfois,
le bricolage a donné à voir du plus « quétaine »,
pas toujours inspirant pour la prière. Je rêve de ces églises
où la beauté des oeuvres d'art et leur disposition dans
le lieu deviennent une catéchèse dynamique. De quoi se
réchapper si l'homélie nous ennuie ou si la célébration
ne nous accroche pas ! Car nous avons le droit aussi de ne pas embarquer !
La réforme conciliaire a insisté sur la vérité des
signes et de leur mise en oeuvre. Nous n'arrivons pas à facilement à dépasser
le minimalisme si répandu autrefois. Nous avons souhaité célébrer
l'eucharistie avec une matière qui ressemble davantage à du
pain. Nous n'aimions pas, avec raison, les hosties à apparence
de papier blanc ; mais nous nous sommes contentés de passer
au papier brun. C'est plus de santé, dirait la diététicienne,
mais qu'est-ce qu'il y a de pain dans ce timbre-poste presqu'aussi léger
qu'une aile d'ange ?
Le rituel du baptême a remis à l'honneur l'immersion. Après
tout, le baptême est une plongée ! Mais nous continuons
de baptiser dans des bols à salade. J'ai même vu un petit
plat à bonbon et une écuelle qui ne pouvait contenir qu'une
cuillerée à soupe d'eau ! Et que dire de ces fioles
d'huile sainte à l'allure de bâton de rouge-à-lèvres,
contenant une minuscule touffe d'ouate à peine humectée
d'huile que les ans ont verdi ?
Les recherches en liturgie ont voulu redonner son importance au corps.
En même temps, paradoxalement, nous avons vidé les bénitiers
où on prenait de l'eau pour se signer à l'arrivée à l'église.
Nous avons pratiquement abandonné la génuflexion avant
de prendre place. Peut-être faudrait-il retrouver ces gestes ou
en adopter d'autres pour permettre au corps de s'exprimer davantage.
Des gestes d'entrée ou de sortie, d'ouverture ou de conclusion.
Des gestes d'encadrement.
Ne faudrait-il pas reprendre les processions ou en inventer de nouvelles ?
Joseph Gelineau aime dire que la liturgie passe par les pieds. Nous avons
besoin de retrouver le sens du déplacement, de la marche d'un
lieu à l'autre, de la marche ensemble. Adopter un rythme de marche
commun. Faire bouger le corps. N'avons-nous pas une histoire sainte toute
en exode ? Et une spiritualité de pèlerinage ?
Comment déambulons-nous dans la procession de communion ?
Qui participe vraiment à la procession d'ouverture des célébrations ?
L'important
ici n'est pas le côté démonstratif de la participation
corporelle. Nous n'avons pas à copier les danses africaines.
Mais il se produit une perte grave d'intensité et de vérité humaine
si l'Esprit n'a d'autres chemins pour agir que notre oeil et notre
oreille. Qu'est-ce qu'une acclamation dans laquelle tout l'être
n'est pas investi ? Une psalmodie où tous « nos
intérieurs » ne balancent pas avec les versets parallèles ?
Des mains qui ne bougent jamais pour supplier ou louer ? [11]
Parfois, je regrette l'époque des rubriques, quand les introductions
au missel et aux rituels décrivaient minutieusement les gestes à poser.
C'était rigide bien souvent, mais c'était moins banal que
certaines allures désinvoltes dont nous sommes témoins
de nos jours. Que de processions d'entrée donnent l'impression
qu'on rentre de l'étable après avoir fait la traite des
vaches ! Que penser du président qui se rend de l'ambon à l'autel
les mains dans les poches ? Ou s'assoit au siège présidentiel,
les jambes croisées ? Faudrait-il ressusciter les leçons
de bon maintien ?
Propos pessimistes, direz-vous ? Peut-être. Caricatural ?
Sans aucun doute. Avant tout, ces remarques veulent inviter à observer
ce qui se passe, à réviser nos pratiques, à donner
le goût de faire du vrai et du beau. Nous avons fait de grands
pas. Nous pouvons en faire d'autres. Nous avons beaucoup investi dans
la liturgie dans les années qui ont suivi Vatican II. Puis, nous
nous sommes intéressés à d'autres dimensions de
notre pastorale. Il est temps de faire ceci sans négliger cela.
« Je vous exhorte, frères, au nom de la miséricorde
de Dieu, à offrir vos corps, en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu :
ce sera là votre culte spirituel. » (Romains
12,1) Pétris de chair et d'esprit, nos corps ne sont-ils pas
appelés à l'exultation dans l'admirable alliance qui
nous marie à Dieu dans la célébration liturgique ?
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012
[1] Louis-Marie
CHAUVET la reprend dans ses travaux, notamment : Les sacrements.
Parole de Dieu au risque du corps, coll. « Vivre, croire,
célébrer - Recherches », Paris, Éditions de
l'Atelier, 1993, p. 38-84 ; Symbole et sacrement. Une relecture
sacramentelle de l'existence chrétienne, coll. « Cogitatio
Fidei », no 144, Paris, Cerf, 1990, 582 p. ; Du symbolique
au symbole. Essai sur les sacrements, coll. « Rites et symboles »,
no 9, Paris, Cerf, 1979, 306 p.
[2] Cf. ROUVILLOIS
Samuel, Corps et Sagesse. Philosophie de la liturgie, coll.
« Aletheia », Paris, Fayard, 1995, 490 p.
[3] VERGOTE, Antoine,
Dette et désir, Paris, Seuil, 1978, p. 132.
[4] SCOUARNEC, Michel,
Vivre, croire, célébrer, coll. « Foi vivante »,
no 349, Paris, Éditions de l'Atelier, 1995, p. 64.
[5] CYPRIEN, L'oraison
dominicale, 3, éd. M. Reveillaud, Paris, 1964, p. 80.
[6] AMBROISE, Des
mystères , 54, éd. Botte, coll. « Sources chrétiennes »,
25 bis, p. 189.
[7] AUGUSTIN, Sermon
227 ; PL 38, 1109, cité par Paul DE CLERCK, L'intelligence
de la liturgie, coll. « Liturgie », Paris, Cerf, 1995,
p. 37. On lira avec profit l'ouvrage de P. De Clerck, surtout le chapitre
II « Une perception du corps et des sens », p. 35-63.
[8] Règle
de saint Benoît, Antoine Dumas (éd.), coll. « Foi
vivante », no 182, Paris, Cerf, 1977, p. 77.
[9] « Les neufs
manières de prier de saint Dominique », Codex Rossianus
no 3, dans M.-H. VICAIRE, Saint Dominique de Caleruega d'après
les documents du XIIIe siècle, Paris, Cerf, 1955, p. 261.
[10] SCOUARNEC,
Michel, op. cit., p. 65.
[11] GELINEAU,
Joseph, Libres propos sur les assemblées liturgiques,
coll. « Vivre, croire, célébrer », Paris, Éditions
de l'Atelier, 1999, p. 55.