La quête populaire du Jésus historique
Francine
Robert
Article paru dans « Prêtre et pasteur » 103/8
(spt. 2000)
Tout le monde te cherche... (Mc 1,37)
Au petit écran, Bernard Derome sans cravate !? Ce n’est
pas une soirée d’élection. En actualité ce soir :
Jésus de Nazareth. Actualité vieille de 2000 ans ! Une
émission sérieuse et bien faite, produite pour le tournant du
millénaire et rediffusée au printemps. Deux fois nous aurons
entendu le père Boismard, un spécialiste reconnu, dire que Jésus
n’est peut-être pas né à Bethléem. À
côté des émissions télévisées d’information
de type historique, les publications plus ou moins romancées sur Jésus
se suivent et se vendent bien, comme les films au succès parfois bruyant.
Dans une société séculière dominée par
les médias, ces signes parlent : le « dossier Jésus »
fait partie des sujets susceptibles d’intéresser le public.
Au Québec, l’intérêt actuel pour la figure historique
de Jésus apparaît chez des gens d’horizons très
variés, de l’identité croyante la plus claire à
la plus floue, sur fond de quête spirituelle large aussi bien que dans
l’Église. Le discours sur l’homme de Nazareth est dédouané :
l’Église n’en a plus le monopole et tous les styles sont
possibles, du plus sécularisé au plus fantaisiste. Comment comprendre
cette quête de « l’homme Jésus » ? D’un
point de vue ecclésial, la question réclame deux angles d’approche.
Un premier directement pastoral : quelles attentes des chrétiens
exprime cette quête ? et comment contribue-t-elle à l’expérience
croyante ? Le second est plus vaste : qu’est-ce que l’Église
doit apprendre de ce phénomène de culture ? et comment
conjugue-t-elle le consentement serein à une certaine désappropriation
avec la pertinence de sa mission : témoigner de Jésus le
Christ Bonne Nouvelle pour ce monde ? La première approche occupera
plus de place ici. Mais cette frontière des questions doit nous laisser
insatisfaits, car elles se rejoignent dans l’expérience personnelle
des chrétiens. Ils portent cette quête de l’intérieur
même de la culture et non d’un lieu protégé en Église ;
et chacun est tôt ou tard amené par son milieu de vie à
négocier la même désappropriation et à répondre
personnellement de sa propre option.
Entre l’information et le désir
La recherche de type historico-critique a modifié profondément
le paysage biblique des croyants et reste le premier stimulant de la quête
du Jésus historique. Ses résultats sont diffusés tant
par les exégètes que dans des ouvrages théologiques à
vaste public ; et dans les productions séculières évoquées
plus haut, souvent de manière insatisfaisante. Depuis l’encyclique
Divino Afflante Spiritu en 1943, l’ouverture à l’exégèse
critique a acquis une influence plus large que prévu, pour atteindre
toute l’Église. Même si bien des gens lisent peu, l’entrée
de la rationalité scientifique et historique dans la culture générale
stimule l’appétit pour un certain mode de connaissance du passé.
Les résultats de l’exégèse biblique apparaissent
donc comme le volet le plus scientifique, souvent le plus « solide »,
de l’expérience croyante. Dans ce monde pluraliste, si on pouvait
prouver quelque chose une bonne fois, on se sentirait mieux... toucher du
doigt, dirait S.Thomas.
Pour une large majorité de chrétiens, l’objet de l’exégèse
scientifique est d’abord l’histoire factuelle et non l’explication
de texte. La réflexion critique sur l’écriture, la lecture
et l’élaboration des significations n’a pas encore pénétré
la culture et les mentalités suffisamment pour contrer le positivisme
historique latent. On le constate à l’occasion de cours ou de
conférences d’initiation aux Évangiles. Aussi passionnées
et intéressantes que soient nos explications sur les livres, elles
sont d’abord reçues comme un hors-d’oeuvre, en attente
du « vrai » sujet : la personne de Jésus. Qu’a-t-il
vraiment dit et fait ? Comment voyait-il sa mission ? Et, « juste
pour savoir », est-il vraiment né à Bethléem ?
Ces questions simples sont légitimes, même s’il n’y
a aucune réponse simple à offrir. La découverte de la
distance entre les Évangiles et le Jésus historique représente
une sorte de deuil souvent difficile à vivre. Il se heurte aussi à
plusieurs résistances inconscientes d’ordre culturel : la
facilité associée à la lecture « consommation d’information » ;
la mauvaise presse de la subjectivité suggérant que l’auteur
falsifie les données, volontairement ou non ; et l’influence
du roman historique qui rend présents et familiers des personnages
passés, jusqu’à l’illusion de partager leur intériorité.
Pourquoi les écrits sur Jésus de Nazareth échapperaient-il
à ces dispositions d’esprit du lecteur contemporain ? puisqu’après
tout c’est bien en lui qu’il croit, et non au « Jésus
de Marc » ou de Mt ! On renonce mal à une représentation
historique personnalisée de ce « lui ».
L’information historico-critique sur les livres bibliques dévoile
leur dimension d’énonciation croyante et installe entre le texte
et le Jésus de l’histoire des paliers de productions textuelles
et socio-religieuses qui jouent à la fois comme éclairage et
écran. Paradoxalement, cette information qui manifeste le deuil à
entreprendre semble en même temps exacerber la faim du personnage Jésus.
Ce mouvement de remontée du texte vers l’arrière-texte,
pourquoi devrait-il s’arrêter en si bon chemin ? L’imaginaire
croyant prolonge la trajectoire jusqu’à l’homme Jésus,
qui reste le véritable objet du désir, confondu avec celui de
la foi. Ceci vaut aussi dans une moindre mesure pour les chercheurs eux-mêmes,
à cette différence près que la rigueur de leur pratique
les protège mieux de l’illusion. Les avancées de la recherche
sur le Jésus historique depuis deux décennies sont fécondes
en excellentes publications. Dans ces ouvrages qui offrent une information
de qualité et accessible, on trouve plus fréquemment le souci
d’éduquer aussi le désir de savoir du lecteur, en soulignant
l’aspect relatif des résultats et l’inévitable reconstruction
que représente toute « vie de Jésus » [1] . Cette fécondité est de
nature à nourrir la faim des croyants : elle l’apaise et
la relance en même temps.
Des déplacements à gérer
La réflexion qui précède concerne surtout les croyants.
Au plan ecclésial et pastoral, l’intérêt pour l’homme
Jésus représente donc un défi riche et stimulant. Or
bien que l’exégèse aie depuis 57 ans droit de cité
dans l’Église, « les espoirs qu’elle amène
le magistère à s’intéresser aux fruits de la recherche
biblique, à les évaluer et à se les approprier ont été
en grande partie déçus. »
[2] Le malaise est patent, et trop complexe pour qu’on puisse l’analyser
ici. Mais quatre déplacements opérant sur le terrain de l’éducation
de la foi pointent ici vers certains aspects de ce malaise.
Le désir premier des gens sur les Évangiles est qu’ils
relatent la vie de Jésus. Tant que ces livres ne sont pas systématiquement
présentés par le magistère lui-même comme des témoins
de la foi, i.e. comme des propositions de lecture croyante du Jésus
historique à la lumière de la foi pascale, on encourage implicitement
une lecture factuelle illusoire. Surtout, on maintient la confusion entre
le savoir et le croire. Acquérir une meilleure information sur qui
était l’homme de Nazareth ne remplacera jamais la responsabilité
de chaque croyant de définir qui est aujourd’hui Jésus
le Christ pour lui comme Bonne Nouvelle de salut. Ce que les évangélistes
ont fait, il doit le refaire pour son propre compte. La diffusion des résultats
de l’exégèse invite à quitter la tendance naturelle
à un certain fondamentalisme [3], mais la réserve du magistère
sur ce terrain jette une certaine suspicion sur la pertinence et la nécessité
de ce déplacement pour la santé d’une foi adulte. Tout
le Nouveau Testament reflète l’indispensable pluralité
des christologies. En monde pluraliste, le défi de promouvoir chez
les croyants l’élaboration d’une énonciation personnelle
de leur foi concerne tous les volets du croire, et il trouve, autour des questions
historiques et bibliques sur Jésus, un terrain vraiment propice et
particulièrement urgent.
Portés par leurs questions sur Jésus, les gens rencontrent
aussi l’épaisseur du langage religieux. Les Évangiles
dépliés se révèlent porteurs de plusieurs registres
de signification ; leurs énoncés appellent un travail d’élaboration
du sens des lecteurs comme des auteurs. Entrer dans ce nouveau rapport aux
textes conduit tôt ou tard à découvrir le statut non positiviste
de tout langage religieux. Il ne définit pas ni ne
décrit des « choses », mais s’offre en médiation
vers une modalité de l’être-avec-Dieu pour ici et maintenant.
Assumer cela, c’est reconnaître la dimension interprétative
de tout énoncé de foi, déclaration magistérielle,
formule liturgique, définition de l’éthique chrétienne,
etc. Une pastorale qui assume en vérité la quête de Jésus
des chrétiens ouvre la porte au transfert de cet apprentissage vers
ces autres lieux de l’expérience croyante. On voit les gens opérer
peu à peu ce déplacement, mais avec malaise dans la mesure où
les divers langages de l’Église leur sont encore proposés
dans l’engluage positiviste, où le seul mode de réception
est le « tenir pour vrai », sans plus.
Un troisième déplacement, le plus important peut-être,
est la redécouverte de l’Incarnation, ce lieu fondamental et
original du christianisme. L’intérêt pour l’homme
Jésus stimulé aussi par la culture ambiante conduit à
fréquenter et apprivoiser l’humanité du Fils. Même
si cet élan n’est pas d’emblée théologique,
il induit un recul du docétisme larvé qui habite encore les
représentations de trop de chrétiens. On réussit à
quitter peu à peu (même si parfois à regret) les images
d’un Jésus extérieurement humain mais intérieurement
divin, qui serait d’autant plus Dieu s’il est moins homme. Le
premier temps de ce retour vers l’Incarnation ne peut être que
dichotomique : retrouver l’humain à côté ou
en-deçà du divin. La nouvelle synthèse théologique
que les croyants doivent faire de leur foi en un Dieu qui devient l’un
de nous a besoin de temps, de confiance et d’un espace ecclésial
sans panique. Le langage magistériel et pastoral est convié
ici à dépasser le réflexe des évidences christologiques
prêtes-à-porter, s’il souhaite voir s’épanouir
cette quête en fruits théologiques et spirituels pour la communauté
chrétienne. Le document de la CECC « Jésus Christ,
centre de la vie chrétienne », donne un bon exemple d’enseignement
officiel direct sur la pleine humanité de Jésus, incluant connaissance
et conscience proprement humaines.
[4]
Concomitant de l’Incarnation, un dernier déplacement concerne
le développement d’une mentalité véritablement
historique, qui suppose bien plus que connaître l’histoire. L’intérêt
pour l’homme Jésus a conduit directement les gens à l’histoire
de la foi juive et des débuts de la foi chrétienne. Le gain
ici peut dépasser la simple acquisition d’un savoir vers l’éducation
à la dimension historique de la foi elle-même. Sinon, on retrouve
la dangereuse illusion d’une pureté originelle de la foi et de
l’Église. Tous les agents pastoraux entendent des échos
de cette illusion : « l’Église non, mais Jésus
oui », ou « l’Église a biaisé un message religieux
d’une simplicité géniale », ou plus grave :
« L’Église cache des informations sur Jésus qui la
remettraient trop en question ». Ces réactions illustrent une
quête de l’homme Jésus restée dans la méconnaissance
des processus historiques réels, au profit du rêve d’un
« message » transparent et d’une évolution sans discontinuité
(rêve dont certains enseignements magistériels portent aussi
la marque). Ce problème est patent depuis les début de la recherche
sur le Jésus de l’histoire, soit la fin du 18e siècle,
et ne pouvait que prendre la forme de l’anti-dogmatisme [5] . En ce contexte ecclésial de redécouverte
de l’Incarnation, décider de promouvoir aussi le développement
d’une mentalité historique et critique ne pourrait qu’enrichir
et nuancer le regard porté sur l’Église elle-même
dans l’historicité de sa Tradition, soumise elle aussi aux nécessités
des incarnations conjoncturelles, provisoires et limitées.
[6]
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[1] Deux bons exemples
de ce souci : les introductions de A. Myre, « Jésus et son
mouvement » dans Écrits et milieu du Nouveau Testament,
O. Mainville dir., Médiaspaul 1999, p. 57-66, et de D. Marguerat, L'homme
qui venait de Nazareth. Ce qu'on peut aujourd'hui savoir de Jésus,
Éd. du Moulin, 1990 (3e éd. 1995), p. 1-17. G. THEISSEN a bien
illustré ce problème dans L'ombre du Galiléen. Récit
historique, Cerf, 1988.
[2] C. GUDORF, « Le
magistère et la Bible. Expérience nord-américaine »,
Concilium 233 (1991), p.107. L’auteure donne l’exemple
du 1950e anniversaire de la rédemption fixé en 1983, sans commentaire
sur les ajustements de dates élucidés par la recherche historique
(p.108-109 ; on peut faire le même constat à propos du Jubilé).
Ceci contribue à maintenir officiellement les Écritures dans
un statut de vérité factuelle, à adosser la Tradition
à cet ordre de vérité et à discréditer
implicitement la quête historique et critique des gens.
[3] « Nous séjournons
en pleine confusion quand nous confondons l’ordre du croire et l’ordre
du savoir historique, ce qui nous laisse totalement désarmés
quand la critique attribue telle affirmation aux premiers chrétiens
plutôt qu’à Jésus. » D. MARGUERAT, op.
cit., p.10.
[4] La Documentation
Catholique, 1981, 677-689 ; ce texte de la Conférence épiscopale
catholique canadienne assume aussi la diversité christologique du Nouveau
Testament. C. GUDORF y souligne le souci des évêques de réfuter
les interprétations docètes « populaires mais hérétiques »
de Jésus-Christ. Art. cit. p.115. Le langage pastoral réflexe
doit aussi dépasser sur ce plan la Constitution Dei Verbum,
qui marquait un progrès au temps de Vatican II, mais où l’individu
historique que fut Jésus n'est jamais désigné sous ce
simple nom de « Jésus » ou « Jésus de Nazareth ».
[5] Plusieurs aspects
de la quête actuelle de l’homme Jésus chez nous actualisent
au niveau populaire des pans entiers de l’histoire de la recherche plus
scientifique, dans ses revendications et ses affrontements au magistère.
Pour un bref survol de cette histoire fascinante : G. ROCHAIS, « Brève
histoire de la recherche sur le Jésus historique », dans Scriptura
1 (1989) p. 49-73 ; V. FUSCO, « La quête du Jésus historique.
Bilan et perspectives », dans MARGUERAT, NORELLI, POFFET, éds,
Jésus de Nazareth, nouvelles approches d'une énigme,
Labor et Fides 1998, p. 25-58. Le petit livre de P.M. BEAUDE Jésus
oublié, Cerf 1977, est encore très éclairant sur
la complexité des rapports entre les croyants et le Jésus de
l’histoire.
[6] Ici aussi il
faudra dépasser Dei Verbum, qui fait peu de place à
la réalité collective et historique à l’origine
des Évangiles, de sorte que la révélation n'est plus
liée à la construction tâtonnante d'une histoire humaine
et à la recherche collective d'un sens. J. L'HOUR commente Dei
Verbum ainsi : « La Bible n'est plus ni la Parole d'une histoire,
ni l'histoire d'une Parole : elle ne doit rien à l'histoire des
hommes, sinon qu'un vêtement qui n'est là que pour être
enlevé... » ; dans « L'Eglise et la Bible, ou la Parole
confisquée », Spiritus 63 (1976), p.130. P-M BEAUDE en
tire les conséquences pour le croyant : « Il apparaît
assez clairement aujourd'hui que l'effort considérable déployé
dans les milieux catholiques pour promouvoir les études bibliques n'a
pas fourni un schème de pensée «historique » chez
tous les croyants. Autour du problème de la tradition et de la vérité
les mentalités s'opposent. (...) l'Église ne lui a pas fourni
les moyens de parcourir à nouveau les divers secteurs de la foi chrétienne
à la lumière du savoir moderne. » op. cit. p.108
et 118.
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