La quête populaire du Jésus historique
Francine
Robert
suite du texte
À l’horizon d’une
quête séculière
Le regard d’un point de vue autre est toujours éclairant, à
condition de se rappeler que la culture façonne aussi bien la quête
des chrétiens et qu’une analyse socio-religieuse neutre serait
très pertinente. Mais déjà une observation rapide autorise
à associer l’intérêt « non confessant »
pour le Jésus historique à une ambiance de vague religiosité
et de perte des repères traditionnels : quête spirituelle
allergique à une divinité trop précise et aux institutions,
recherche de « grands initiés », de « sages » ou
de modèles d’humanité, intérêt romantique
pour la psychologie des grands hommes, estime et même fascination pour
celui qui a marqué tout l’Occident et dont les valeurs semblent
encore pertinentes. Peut-être avec étonnement à l’aube
du 21e siècle, on retrouve ici plusieurs ingrédients de la quête
savante du 19e siècle sur la personne de Jésus. [7]
Dans l’effort pour redonner à Jésus son humanité,
« la grande veine des vies de Jésus libérales
du siècle passé (...) a opéré par simple transfert,
substituant au divin médiéval ce qu’on pourrait appeler
l’humain idéal. Jésus a été dépeint
comme l’hypostase de l’homme exemplaire. »
[8] En langage psycho-social, un modèle identitaire. Mais rien
ne varie plus d’une société à l’autre que
les modèles identitaires ! Les « vies de Jésus »
ont toujours été le reflet de l’idéal humain promu
par telle société ou tel courant de pensée. On peut certes
se réjouir que la figure de Jésus demeure ainsi « séculièrement »
pertinente, et surtout renoncer à vouloir à tout prix récupérer
cet effort. Par ailleurs, en dehors même de la question de Dieu, elle
inclue certaines dérives au plan christologique ; dérives
non pas pour une quête volontairement non-croyante, bien sûr,
mais pour la quête chrétienne qui en porte aussi les traces.
La trace la plus perceptible est la réduction de l’événement
au « message », plus précisément aux valeurs, toujours
disponibles pour donner forme à un idéal, et d’un maniement
plus aisé en situation pastorale « ouverte ». Faire valoir
la connivence entre les « valeurs évangéliques » et
celles d’une société profondément marquée
par le christianisme est une chose. Le faire en réponse plus ou moins
consciente à la quête d’un homme-Jésus socialement
acceptable en est une autre, qui comporte au moins trois risques : d'abord
la proposition d’un modèle unique de valeurs pour la vie chrétienne ;
ensuite la confusion créée, particulièrement en éducation
chrétienne, entre ce Jésus idéal-social, le Jésus
historique et celui des Évangiles ; enfin, l’accommodation
de ce que la figure de Jésus peut avoir d’étranger, de
dérangeant et d’inconciliable avec un projet social encore bien
éloigné du Règne de Dieu. [9] Par contre, reconnaître le statut
hautement projectif des « vies de Jésus », c’est avoir
la possibilité de repérer, dans ces projections sociales, les
pierres d’attentes culturelles d’un proposition de salut et les
signes des temps offerts à une théologie chrétienne toujours
incarnée à même l’histoire.
Un second trait du 19e s. repérable encore aujourd’hui semble
paradoxal : quand elle s’associe à la quête du sage
exemplaire ou inspirateur, la quête du Jésus de l’histoire
tend à sortir l’homme de son contexte historique réel.
Son enracinement profond dans le Judaïsme est gommé au profit
de l’universalité du modèle, et l’on tend à
souligner les carences de son univers juif au plan éthico-religieux,
« à l’aide des notions stéréotypées
du légalisme, du formalisme, de la décadence spirituelle, le
réduisant à un arrière-fond sombre afin de bien faire
ressortir la nouveauté de Jésus. » Ainsi « le Jésus
des libéraux n’appartient en réalité ni au christianisme
ni au judaïsme »
[10] . L’exégèse historique des dernières années
permet heureusement de rendre à l’homme de Nazareth son épaisseur
historique, la marque en lui, comme en tout homme, de son espace-temps, son
lieu particulier de solidarité avec l’historicité de l’humanité,
un univers social et religieux précis, à la fois riche et étroit
comme celui de tout individu. Il reste à souhaiter que les chrétiens,
sinon la culture, emboîtent le pas vers cet enracinement indispensable
de l’incarnation.
Avec Gaudium et Spes
Cette Constitution du Concile Vatican II a, bien plus que Dei Verbum,
initié un virage christologique majeur imprévu. En se voulant
la charte d’un humanisme chrétien en dialogue avec tous les hommes,
croyants ou non, elle vient « situer le Jésus de l’histoire
au coeur même de l’histoire humaine », de sorte que malgré
sa christologie classique descendante, « du seul fait de sa projection
dans l’historicité du monde, dans la mondanité de l’histoire »,
elle ouvrait la possibilité d’un regard neuf vers l’humanité
de Jésus. [11]
En présentant ici le Fils de Dieu comme « travaillant, pensant,
agissant, aimant, avec des mains d’homme, une intelligence, une volonté,
un coeur d’homme (22.2), le Concile donne à comprendre que, pour
parler du Christ (...), il faut traverser son humanité dans toute son
épaisseur ». Ainsi il érige « l’humanité
de Jésus en hypothèse de travail, en ce sens : non pas
chercher à montrer que la vérité de cet individu est
d’être dieu, ce qui revient à amoindrir et dissimuler son
humanité, mais d’être pleinement homme »
[12].
Pour l’humanisme post-moderne, qui fournit une bonne part de son horizon
à la quête de l’homme Jésus en Église comme
ailleurs, la condition proprement humaine de chacun est son enracinement dans
l’espace-temps limité qui est le sien. Ce que nous sommes nous
est donné par notre histoire et notre milieu particulier ; là
se trouvent les matériaux avec lesquels il nous faut composer pour
comprendre peu à peu qui nous sommes et pour inventer sans certitudes
notre vie et nos solidarités avec l’histoire humaine. Gaudium
et Spes, en proposant l’humanité historique de Jésus
comme lieu de révélation de toute vocation humaine, ouvre la
porte à une perception renouvelée d’un Jésus défini
lui aussi par la condition humaine. Selon J. Moingt, nous n’avons pas
fini de tirer toutes les conséquences christologiques de cette avancée.
Les exégètes nous rappellent que, malgré le rapprochement
favorisé par les sciences historiques, l’homme Jésus échappera
toujours au type de connaissance exhaustive qui nous satisferait. Jésus
de Nazareth est, irrémédiablement, un homme du passé
qui ne se confond pas totalement avec le Ressuscité de la foi. L’historicité
de la foi chrétienne réclame pourtant la recherche vers la singularité
originelle de cet homme, tout en laissant s’assouplir le désir
de la capturer pour lui faire cautionner, sous le mode du savoir, les modalités
de notre être-chrétien ici et maintenant. Ces modalités,
il nous revient de les définir et les assumer, comme groupe-Église
animé aujourd'hui par le Ressuscité. Par ailleurs, situer la
quête du Jésus historique dans une réflexion christologique
ouverte, c’est redécouvrir autrement la portée de l’Incarnation,
comme événement dont nous devons encore inventer la trace dans
notre portion d’histoire. Que signifie témoigner aujourd’hui
d’un Dieu dont nous croyons qu’il ressuscite Jésus de Nazareth
et le révèle Christ et Seigneur, manifestant ainsi qu’il
privilégie la condition humaine et son historicité comme lieu
plénier de Révélation et de salut ?
(retour au début du texte)
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012
[7] Le meilleur
exemple de cette époque est la célèbre Vie de Jésus du
breton Ernest RENAN, parue en 1863. Réédition Gallimard,
1974.
[8] D. MARGUERAT,
introduction à Jésus de Nazareth, nouvelles approches...,
op. cit. Il cite des exemples de cette tendance aujourd’hui :
« Le Jésus de D. Flusser est un rabbi exemplaire. Le Jésus
de E. Drewermann est le thérapeute idéal. Le Jésus de
Pasolini est le modèle du leader populaire. » p.16-17. On se rappellera,
pour l’Amérique, l’affiche de Jésus « Wanted »
à la manière Che Guevara et le doux hippie de l’opéra
rock Jesus Christ Superstar. P.-M. BEAUDE éclaire bien ce
sujet dans son chapitre « Comment se construit un discours sur Jésus »,
op. cit., p. 151-177.
[9] Ainsi V. FUSCO,
à propos de l’école libérale au DÉBUT du
20e siècle : l’essence du christianisme « se réduit
à un ensemble de valeurs universelles éthico-religieuses :
la paternité de Dieu, la fraternité universelle, la valeur infinie
de la personne humaine - des valeurs, en dernier ressort, purement rationnelles,
de nature à s’imposer d’elles-mêmes à toute
conscience droite, sans qu’il faille admettre en Jésus aucune
autorité divine, mais seulement le « génie religieux »,
dans lequel les potentialités de l’esprit humain se sont élevées
au plus haut. » op. cit., p.30.
[10] ibid., p.30
[11] Les citations sont de J. MOINGT, « Humanitas
Christi », Concilium 279 (1999), p.37-46. L’espace manque
ici pour rendre compte de cet article stimulant qui explore les possibilités
de l’horizon christologique ouvert par Gaudium et Spes.
[12] ibid., p