Conversion et éducation de la foi
Daniel
Cadrin, o.p., Institut de pastorale
suite du texte
Une éducation des adultes
L'éducation de la foi des adultes demeure une éducation des adultes. Son côté
religieux ne la dispense pas de respecter les règles et principes qui favorisent
une éducation plus fructueuse, de même qu'un groupe de partage de foi ne cesse
pas d'être un groupe, soumis aux lois de la vie des groupes, avec leur difficultés
et avantages propres. Certaines orientations qui guident l'éducation des adultes
dans ses pratiques séculières [5] demeurent
tout aussi valables et nécessaires en éducation de la foi.
Les adultes vont se déplacer, physiquement et mentalement, pour des motivations
personnelles plus immédiates et précises : acquérir des connaissances,
développer des habiletés, changer des attitudes, mieux se connaître eux-mêmes ;
des activités éducatives doivent rejoindre ces motivations quelque part. Ils
n'apprennent pas tous de la même manière : cela demande de miser sur une
diversité de styles d'apprentissage, qui jouent différemment avec les capacités
de percevoir, d'imaginer, d'analyser, d'interpréter et d'exprimer. Ils se donnent
leurs propres objectifs de formation : les éducateurs peuvent et doivent
proposer des approches et des contenus mais doivent s'attendre à ce que les
gens y prendront et en feront leur propre bien. Le meilleur temps pour l'apprentissage
est celui des temps de transition dans leur vie ; ils sont alors plus
motivés et ouverts à l'acquisition de savoir, de savoir-faire et de savoir-être.
Les adultes veulent avoir leur mot à dire dans ce qui les concerne :
cela implique des approches participatives, donnant lieu à une prise de parole.
Ils ont des peurs et des attentes, parfois confuses ou démesurées, en regard
de toute activité nouvelle : elles ont besoin d'être exprimées. Ils ont
un ensemble d'expériences et de sagesse acquise, qui forment à la fois un atout
et un obstacle dans l'apprentissage ; l'éducation doit les prendre en
compte et permettre une intégration critique par un retour sur ces acquis et
par la présentation de points de vue autres, qui mettent au défi et invitent
à des synthèses nouvelles. Ils ne laisseront pas leur acquis à moins de trouver,
ou au moins d'entrevoir, une perspective plus nourrissante et éclairante ;
cela signifie qu'un travail de déconstruction peut être inutile s'il n'est
pas en même temps mise en place d'une vision nouvelle, positive, qui permet
de faire le saut dans l'inconnu avec un minimum de confiance ; autrement,
pourquoi changer ?
Ils sont des sujets capables de connaître et de poursuivre par eux-mêmes leur
quête de savoir ; cela suppose un apprentissage à un fonctionnement plus
autonome mais aussi à une découverte et un respect de soi comme sujet capable
d'apprendre, par-delà les premières images de soi souvent négatives ou trop
assurées. Pour porter des fruits, une pratique éducative doit être plus qu'occasionnelle,
suffisamment longue et régulière pour favoriser une intégration personnelle
et un changement des réflexes.
Le rôle des groupes
Selon les individus et leur parcours, il est sûr que bien des formes et modèles
d'éducation de la foi peuvent être soutenants. Certains favoriseront un apprentissage
plus individuel, d'autres en grand groupe. Mais le meilleur contexte pour une
éducation de la foi qui soutienne la conversion est celui de groupes restreints
interactifs. Les raisons qui fondent ce rôle privilégié relèvent à la fois
de la conversion, de la foi chrétienne et de l'éducation des adultes, sans
compter le contexte socio-ecclésial actuel qui en souligne le besoin. Il ne
s'agit pas évidemment de se contenter de mettre les gens en groupe en leur
disant de faire connaissance ou de partager spontanément ce qui leur vient
à l'esprit. Des approches précises et fondées sont nécessaires, qui permettent
de faire des pas. Ce contexte de groupe est plus fructueux car il implique
de construire une vie fraternelle, ce qui fait partie du processus même de
conversion comme disciple de Jésus. Le groupe offre un milieu où il est possible
de chercher et d'apprendre avec des compagnons de route, de grandir comme communauté
de disciples engagés dans une voie spirituelle de transformation, et de développer
un sens de l'appartenance et de la responsabilité. Il évite l'enfermement dans
ses propres perspectives et obsessions, il met en contact avec d'autres parcours,
différents et semblables : de gens en début de recherche, d'autres qui
ont passé à travers des crises, d'autres qui sont en plein dedans. Tout cela
stimule le cheminement et les apprentissages, à la fois dérange et soutient,
ce qui sain.
Toutefois, pour que ces groupes portent des fruits valables, certaines conditions
sont nécessaires. Les groupes doivent être assez restreints pour permettre
une connaissance et des liens personnels, où l'on sache le nom des gens. Cela
ne signifie pas nécessairement une intimité ou de livrer toute sa vie, mais
un climat où les gens sont des sujets personnels, avec leur histoire, leurs
préoccupations et leurs espérances. Le climat doit favoriser une expression
personnelle de ce que l'on porte ; même si les questions et réactions
peuvent sembler curieuses, bizarres, elles doivent pouvoir s'exprimer afin
d'être éclairées, confrontées ou simplement libérées. Cela est particulièrement
important pour les générations d'âge moyen, qui ont un contentieux avec l'Église ;
il y a des pas qu'ils ne pourront jamais faire s'ils ne libèrent pas ce qui
les fatigue, s'ils ne font pas le ménage en eux-mêmes pour créer un espace
de réception, d'accueil à une nouveauté de sens. Autrement, le brouillage demeure.
C'est différent pour des générations plus jeunes, où l'analphabétisme religieux,
non-agressif, avec ses effets d'éclatement ou de repliement, sera une composante
avec laquelle travailler.
Quel que soit le sujet abordé, les groupes doivent permettre une réflexion
sur des questions existentielles, un lien avec l'expérience personnelle et
les questions de sens. Ils doivent laisser place aux cheminements, offrir un
espace de mobilité spirituelle, où l'on n'arrive pas et ne quitte pas en sachant
tout. Il y a place pour avancer, reculer, pour se déplacer dans ses questions,
ses convictions, et pour respecter le mouvement des autres. Cela suppose un
climat de confiance, atout le plus important et le plus difficile, élément
imprévisible, même si un minimum de respect de règles communes claires peut
le favoriser.
Le rôle des Écritures
L'éducation de la foi se fait de bien des manières, depuis le travail sur
le credo et les sacrements en passant par l'initiation à la prière et des rencontres
sur des questions actuelles jusqu'au retour sur des pratiques de solidarité
sociale. Toutefois, mon expérience d'éducateur m'a appris que les textes bibliques,
qui peuvent être utilisés dans une grande variété de contextes, offrent une
approche unique et irremplaçable. La Bible, lorsqu'elle est lue avec des outils
adéquats, devient un partenaire stimulant pour le dialogue avec la tradition ;
elle dépayse et ouvre un monde nouveau mais en même temps elle rejoint l'expérience
plus immédiate. Elle présente une diversité de langages (récits, réflexions,
exhortations, paraboles, poèmes) qui permet de mieux comprendre et exprimer
les découvertes, les peurs, les aspirations et les appels que porte une personne
en chemin de conversion. Elle aide ainsi à reconnaître et nommer le chemin
sur lequel la conversion nous engage.
De façon particulière, les livres ou les textes où sont présents des itinéraires
de foi sont d'un grand secours. Ils permettent de situer dans un parcours cohérent
les événements, les crises et les passages qui marquent un itinéraire spirituel
et d'entrevoir les étapes à venir. Les exemples abondent, touchant les dimensions
religieuse, affective, morale et intellectuelle de la conversion. Ainsi, pour
le passage d'une religion d'autorité et de conformité à une religion d'appel
et de liberté, Paul est un guide précieux. Sur le lien profond entre le rapport
intime à Dieu et le rapport à ses frères et sours, Jean permet d'aller plus
loin et d'unifier sa vie, par delà les parallèles spontanés ou les fausses
oppositions qui naissent souvent suite à une expérience forte de retournement.
Sur les implications sociales de la foi au Christ et l'apprentissage à un regard
critique sur l'ethos dominant, qui valorise le prestige, l'accumulation des
biens et l'exclusion, Luc fait saisir des défis très actuels. Pour le dépassement
d'une vision de Jésus puissant ou lointain et la saisie de Jésus comme figure
de serviteur, faible et crucifié, le cheminement des disciples en Marc est
remarquable et provoquant. Sans compter les psaumes qui disent la vérité de
notre condition et les prophètes qui nous réveillent du sommeil de nos routines
et de nos morales et doctrines figées.
Des textes particuliers offrent des parcours bien délimités dans lesquels
les gens peuvent identifier leurs propres étapes, déjà traversées ou à venir.
Ainsi, l'aveugle Bartimée en Marc (10,46-52), au début assis au bord de la
route et à la fin marchant sur la route : les étapes entre ces deux points
disent les voies de transformation. L'aveugle-né en Jean (9,1-41) : il
témoigne de Jésus honnêtement et de façon plus profonde à chaque étape, et
cela sans céder aux pressions ambiantes. Les mages en Matthieu (2,1-12) :
ils découvrent un signe à l'intérieur de leur propre univers, qui les conduit
jusqu'à la Parole puis jusqu'à Jésus, et ils retournent dans cet univers, mais
transformés. Les disciples d'Emmaüs en Luc (24,13-35) : ils avancent
littéralement d'une étape à l'autre sur le chemin, depuis le partage des doutes
et des espoirs jusqu'à l'annonce de la résurrection. Et ainsi de suite. La
Bible est remplie de ces parcours qui parlent d'un processus de conversion
déployant toutes ses composantes, ses détours et retours, ses avancées et conditions.
La Bible offre aussi un univers symbolique qui favorise l'exploration de notre
monde intérieur, personnel et social. Sa topographie nous parle en même temps
de notre aventure et de ses hauts lieux : la montagne, le désert, la maison,
la route, la ville, la mer, autant de lieux de rencontres du Dieu vivant, de
révélations reçues et de missions confiées, dont la résonance vient toucher
en nous nos propres quêtes. Les langages courants, ceux des médias, du bon
sens quotidien, des catéchismes, de la réflexion théorique, sont bien utiles
et nécessaires pour vivre mais ils sont insuffisants pour entrer et avancer
dans l'expérience spirituelle. Seul un langage symbolique permet de dire plus
pleinement la foi, l'espérance et l'amour. Celui de la Bible ne suffit pas
non plus, nous avons à en inventer de nouveaux, mais il nous fait entrer dans
un univers et un mode d'expression proprement religieux, grand défi face au
positivisme ambiant et à la relativisation de tout discours.
La conversion nous engage dans une première appropriation ou une ré-appropriation
de l'expérience de foi, qui demande de nouveaux apprentissages. Le travail
en groupe sur des textes bibliques en est un lieu privilégié :
En fait, on ne lit pas la Bible d'une façon tellement différente de la façon
dont on lit sa vie : on le fait avec les outils qu'on a acquis, son
héritage familial et religieux, ses expériences marquantes, ses préjugés
et ses ouvertures. Apprendre à mieux lire dans l'un des deux champs, le texte
ou sa vie, ne peut qu'aider à lire dans l'autre.[6]
De la part des éducateurs de la foi, le soutien à des personnes en chemin
de première ou seconde conversion n'est pas seulement une tâche intéressante
ou une responsabilité sérieuse. Il s'inscrit, de façon personnelle, dans l'apprentissage
de leur rôle, l'approfondissement de leur charisme et de leur ministère et
le développement de leur propre expérience croyante. Il ne s'agit pas seulement
d'écouter avec attention, de préparer des démarches appropriées, ou de transmettre
un savoir. L'éducation de la foi appelle ses praticiens à entrer eux-mêmes
dans un long processus de transformation, avec ses découvertes et ses craintes,
ses crises et ses passages, ses engagements et ses interprétations. Pour que
l'accomplissement de leur tâche porte des fruits d'évangile, plusieurs conversions
sont nécessaires, touchant les dynamismes de leur vie intellectuelle, morale,
affective et religieuse. Eux-mêmes alors auront besoin de trouver des lieux
de partage de leurs expériences, de dialogue avec la tradition et d'ouverture
aux défis nouveaux. Que nous soyons assis au bord de la route, marchions sur
le chemin ou cherchions à guider d'autres pèlerins, nous ne sommes jamais en
dehors du récit et de ses parcours.
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[5] Sur l'éducation des adultes, voir: Stephen
D. Brookfield, Understanding and Facilitating Adult Learning, San
Francisco, Jossey-Bass, 1988;
David A. Kolb, Experiential Learning: Experience
as the Source of Learning and Development, Englewoods Cliffs, Prentice-Hall,
1984;
Jack Mezirow, Transformative Dimensions of Adult Learning,
San Francisco, Jossey-Bass, 1991;
Mark Tennant & Philip Pogson, Learning
and Change in the Adult Years: A Developmental Perspective, San Francisco,
Jossey-Bass, 1995.
[6] Daniel Cadrin,« Lire le Nouveau
Testament aujourd'hui », dans Écrits et milieu du Nouveau Testament:
une introduction, O.Mainville, dir., Montréal, Médiaspaul, 1999, p.273.