Conversion et éducation de la foi
Daniel
Cadrin, o.p., Institut de pastorale
Expérience soudaine ou fruit d'un long cheminement, la conversion est un changement
d'horizon. Elle peut advenir de façon surprenante dans le cours de notre existence
et en bouleverser les repères, comme plusieurs figures en témoignent dans l'histoire,
de Paul de Tarse à Dorothy Day, en passant par Blaise Pascal, Simone Weil et
Thomas Merton. Elle peut aussi s'inscrire au fil des jours dans un lent processus
de transformation qui a des effets aussi profonds que les événements plus intenses.
Ces différences de forme relèvent habituellement des parcours individuels et
des tempéraments. Mais dans les deux cas, la conversion est à la fois événement
et processus, car l'événement datable est l'aboutissement d'une quête, consciente
ou non, et le cheminement comporte des moments uniques qui marquent des passages.
Ces expériences de conversion adviennent à des gens souvent loin de la foi
chrétienne et de sa pratique, comme aussi à d'autres qui, ayant reçu une formation
chrétienne, ont pu connaître une ferveur dans leur jeunesse, puis s'en sont
éloignés à cause de raisons multiples, relevant tant de la vie ecclésiale et
du contexte culturel que de motifs personnels. Elles touchent aussi des croyants
au parcours continu qui ont vécu leur foi dans une régularité tiède ou une
fidélité sérieuse et qui tout à coup accèdent à une expérience spirituelle
nouvelle et transformante ; leur foi acquiert une densité et une profondeur
qu'ils n'avaient jamais soupçonnées.
Les études actuelles abondent pour mieux comprendre la conversion [1] : j'en signalerai
quelques éléments significatifs. Un problème fréquent est la suite donnée à
ces expériences de conversion, quelle que soit leur qualité : j'indiquerai
quelques pistes, en éducation de la foi, qui peuvent aider à avancer.
Conversion et crise
Le processus de conversion engage l'être humain dans tous ses dynamismes :
il touche la vie intellectuelle, morale, affective et religieuse [2] . Chacune de ces dimensions
tend vers une appropriation et un décentrement de soi, qui posent l'être humain
comme sujet capable de connaissance, de responsabilité, d'amour et d'ouverture
à une réalité transcendante. Ce mouvement vers une vie plus authentique est
provoqué par les expériences de conflits et de crises : un dilemme moral
qui oblige à faire un choix difficile ou la perte d'une personne aimée qui
nous laisse désemparé ou l'écroulement de la religion reçue, incapable de répondre
à des nouvelles questions de sens. Ou parfois de simples transitions dans nos
vies : un changement de travail, le passage à la quarantaine, la rupture
d'un couple, la découverte de souffrances humaines qui nous bouleversent. Dans
ces moments de crises et de passages, les repères qui nous guidaient et donnaient
un ordre à l'univers deviennent insuffisants pour permettre une traversée sur
une autre rive. Nous nous retrouvons démunis et désorientés.
Les mots et les images qui nous servaient à nommer le monde et nous-mêmes
ne parlent plus ; ils répètent un cadre de réalité qui a cassé ou qui
nous semble trop étroit. Ils n'expriment plus ce que nous percevons et ce qui
nous habite. Ils deviennent comme des vêtements trop petits auxquels nous sommes
attachés parce qu'ils portent notre histoire, ils ont l'odeur de nos souvenirs,
mais au lieu de nous exprimer et protéger, ils nous étouffent et portent à
faux. Et comme Job, les paroles de consolation de nos proches ne nous sont
pas utiles et nous semblent sans pertinence. Dans une société où le langage
dominant est celui de l'action et de la performance, des relations courtes
et des gestions efficaces, le sentiment de désorientation est accentué ;
le répertoire des catégories courantes ne peut aider à voir clair et à aller
plus loin. De même dans une Église où la rigueur des certitudes ou les services
à la carte donnent le ton.
Cette crise, ou ce temps de transition, peut passer sans que rien ne se produise.
Mais elle peut aussi donner naissance à une quête. Le désir éveillé se met
à explorer, en lui-même et autour de soi, d'autres possibilités de comprendre,
de décider, d'entrer en relation avec autrui et avec le Dieu inconnu. Cette
recherche, plus ou moins consciente, comprend ses temps d'étonnement, de déception,
d'attente et de découverte. Elle culmine en une expérience de saisie, intuitive
ou plus articulée, qui est vraiment le point tournant et qui résout la crise.
Cette étape sera suivie par un renouvellement des énergies qui relance dans
la vie, puis par un temps d'interprétation qui inscrit le changement dans une
histoire personnelle, avec son passé et son avenir, et dans un univers de convictions
partagées avec d'autres.
L'itinéraire parcouru et l'émergence d'un nouvel horizon de sens ne sont perceptibles
qu'à long terme, par un regard qui saisit l'ensemble du parcours, ses points
tournants et ses piétinements, ses fuites et ses relances, et y lit une histoire
de sens, une histoire sainte : celle d'une alliance avec le Dieu vivant
dans ses fidélités et ses ruptures, ses nécessaires rencontres et distances.
Et le chemin reste ouvert, le moment transformant n'est jamais garant d'une
avancée linéaire et certaine. Les détours divertissants et les retours en arrières
restent possibles, comme aussi les saisies qui nous approchent du mystère ardent,
dans l'abandon et la confiance.
Une transformation et ses risques
Dans ce travail de deuil et de naissance, qui touche au monde des convictions,
quatre réalités de la condition humaine sont touchées pour être restructurées,
réorganisées en un nouvel ensemble [3] . 1) Le monde où nous vivons, cet environnement humain et culturel
qui est construit : celui-ci est recomposé pour inclure ce que l'expérience
de transformation a acquise. 2) Le soi, cet individu unique et fabricant de
sens : il entre en relation, réfléchit, fait des choix et cherche un sol
fondateur de son être. 3) Le vide ( »void »), ou la possibilité
de non-être : cette séparation de la source de vie affecte le monde et
le soi, les menaçant de destruction ; la mort en est la métaphore ultime.
4) Le saint ( »holy »), ou la possibilité d'une création
nouvelle pour le monde et le soi, par-delà le vide et la mort : cette
réalité sacrée est finalement la présence du Dieu vivant, de son Esprit, qui
peut transformer l'existence. Si l'une de ces réalités est esquivée, la conversion
ne pourra donner tous ses fruits. La première et la troisième sont souvent
sous-estimées, les convertis ou les gens qui les accompagnent se concentrant
sur le soi et le saint.
Une transformation sérieuse ne peut advenir sans qu'il y ait écroulement des
perspectives et structures précédentes, dépassement du vide, saisie personnelle
et décision. Alors, il devient possible de recomposer des significations et
des valeurs, des attitudes et des comportements en une nouvelle perspective,
plus cohérente, ne rejetant pas tout ce qui précède mais l'intégrant en un
nouvel horizon. Alors vraiment un passage est accompli. Ce passage n'est pas
automatique. La quête peut être abandonnée, pour de multiples raisons. Ou au
lieu d'un passage à un nouvel horizon, qui correspond à ce qu'on appelle en
développement de la foi un changement structurel ou vertical vers une nouvelle
phase, il peut se produire plutôt une conversion latérale. Il y a apparemment
un changement marqué : une incroyante devient catholique, un ex-militant
se fait bouddhiste, un luthérien distant revient à l'Église, une catholique
passe au New Age, etc. Mais leur univers de convictions, dans sa structure
et ses perspectives, demeure fondamentalement le même, avec le même visage
de Dieu, les mêmes peurs et espoirs, les mêmes accents, nommés différemment.
Il n'y a pas de changement structurel mais une variante de la même étape. Le
rapport à la loi sera vécu de la même manière, soumission ou révolte, qu'on
soit catholique ou New Age. La religion de l'enfance est réactivée sans qu'il
y ait passage à une foi plus adulte.
Même quand il y a véritable transformation, accès à un horizon neuf, celui-ci
n'est jamais acquis. Les déviations et les régressions restent possibles. Ce
point suscite discussions et controverses, mais je crois que le développement
humain et spirituel n'est pas une ligne droite qui monte automatiquement, sans
jamais retomber.« Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force
ni sa faiblesse », comme dit la chanson d'Aragon. Les possibilités
de vide, d'aliénation et de dérive demeurent. C'est parce que l'expérience
spirituelle peut être profondément libératrice qu'elle peut être aussi profondément
destructrice, quand elle dérape. L'idole se profile toujours, demandant notre
culte. La conversion brise l'idole pour accéder à un nouveau visage de Dieu,
mais celui-ci, pour rester vivant, doit demeurer radicalement mystérieux et
autre, nous attirant toujours plus loin et plus proche, au-delà des masques
figés et des figures illusoires de puissance
L'éducation de la foi
Après le moment transformant, qu'advient-il ? Il peut laisser dans la
confusion ou donner suite à des enthousiasmes successifs, mais sans qu'une
réelle croissance spirituelle n'advienne. Les gens ont entendu un appel à un
engagement personnel, mais ils ne savent pas toujours quoi faire et comment
comprendre ce qui leur arrive. Ils vont chercher des personnes, des groupes,
des lectures qui puissent les aider à en dénouer le sens et la portée. Ils
s'impliqueront dans un mouvement, ils iront à des cours de Bible ou à des rencontres
de recommençants, ils trouveront un guide spirituel, ils liront ce qui leur
tombe sous la main. S'ils ne trouvent rien de soutenant autour d'eux, ils laisseront
peu à peu tomber cette recherche, car les préoccupations et tâches quotidiennes
demeurent, absorbant les énergies. L'horizon nouveau, entrevu, demeurera comme
un secret intérieur mais non exploré, dont les contours s'effaceront peu à
peu. Il ne suffit pas de se convertir, encore faut-il trouver des moyens pour
en déployer les significations et les conséquences.
Les gens trouveront un soutien à leur processus de conversion d'abord dans
les relations avec des proches et des témoins, qui leur offrent amitié, qui
les guident et les aident à se démêler, et dans la prière personnelle, communautaire
et liturgique. Rien ne peut remplaces ces soutiens. Mais ils ont aussi besoin
d'activités, de lieux et de temps pour explorer plus consciemment ce chemin
nouveau sur lequel ils s'engagent et celui dont ils s'éloignent, pour reconstruire
un nouvel univers de significations et de valeurs. Les pratiques éducatives
de la foi [4] peuvent alors jouer un rôle crucial. Si elles ne peuvent produire
ou remplacer la conversion, elles peuvent toutefois aider à grandir dans la
foi. Mais de quelles manières et à quelles conditions ?
L'éducation de la foi peut soutenir ce processus de conversion non pas en
tous ses aspects mais dans sa dimension d'apprentissage. Elle le fera avant
tout par le dialogue avec une tradition vivante, qui pose des fondations et
appelle à une transformation personnelle, sociale et ecclésiale. Cette tradition,
avec ses témoins, ses récits, ses rites, ses enseignements et ses pratiques,
en offrant une altérité proche, permet de dépasser le centrement sur soi et
le subjectivisme clos. Le dialogue entre un sujet apprenant, qui a sa propre
histoire et son existence consistante, et cette tradition en développement
au cours des âges permet de dépasser l'objectivisme étroit et les fondamentalismes.
À travers ses diverses formes, du groupe de Bible à l'autobiographie spirituelle,
des rencontres sur le credo à celles sur l'engagement social, de l'échange
sur des figures spirituelles à une formation théologique poussée, l'éducation
de la foi offre un soutien aux phases d'éveil, d'initiation ou de maturation
de la foi. En regard du processus de conversion, son rôle est multiple :
mettre en lumière les continuités et les ruptures dans l'itinéraire de foi,
nommer et interpréter les passages vécus ; poser et clarifier les fondements
bibliques, théologiques et personnels ; établir un rapport au contexte
socio-culturel et pluri-religieux ; envisager des pistes de croissance
et des défis pour l'avenir ; favoriser des formes d'expression et de communication
de la conversion dans ses découvertes et ses limites, ses questions nouvelles.
Elle aidera ainsi à reconnaître et dépasser les risques de déviations et de
régression. Ce qu'elle peut offrir, c'est avant tout des instruments, un milieu
et un langage qui soient soutenants pour la phase de recherche, qui précède
la conversion, et pour celles de l'engagement et de la réinterprétation qui
la suivent.
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[1]
Parmi ces ouvrages, mentionnons : Jean-Christophe
Attias, dir., De la conversion, (Patrimoines), Paris, Cerf, 1997;
Walter Conn, Christian Conversion: A Developmental Interpretation of
Autonomy and Surrender, New York, Paulist Press, 1986;
Emilie Griffin, Turning: Reflections on the Experience of Conversion, New York,
Image Books, 1982;
James E. Loder, The Transforming Moment, Colorado Springs,
Helmers & Howard, 1989;
H.Newton Malony & Samuel Southard, Ed., Handbook
of Religious Conversion, Birmingham, Religious Education Press, 1992;
Lewis R. Rambo, Understanding Religious Conversion, New Haven, Yale
University Press, 1993.
[2] Voir Conn, op.cit. , p.26-31.
[3] Voir Loder, op.cit., p.67-91.
[4] Sur l'éducation de la foi des adultes, voir
entre autres: Emilio Alberich & Ambroise Binz, Adultes et catéchèse.
Éléments de méthodologie catéchétique de l'âge adulte, (Théologies pratiques),
Novalis /Cerf /Lumen Vitae, 2000;
Robert Comte, dir., Formation chrétienne
des adultes, Centre National de l'Enseignement Religieux, Paris, Desclée
de Brouwer, 1986;
Congrégation pour le clergé, Directoire général pour
la catéchèse, Ed. Vaticana, 1997;
Marie A. Gillen& Maurice C. Taylor, Ed., Adult Religious Education: A Journey of Faith Development,
New York, Paulist Press, 1995;
Gilles Routhier, dir., L'éducation de
la foi des adultes: L'expérience du Québec, Montréal, Médiaspaul, 1996;
Linda J. Vogel, Teaching and Learning in Communities of Faith: Empowering
Adults Trough Religious Education, San Francisco, Jossey-Bass, 1991.