Ce
numéro de la revue la vie spirituelle, paru
en septembre 2000 aux éditions du Cerf (n° 736), traite du
thème de la seconde conversion.
Préparé par l'équipe de l'Institut de pastorale des Dominicains
à Montréal, il rassemble plusieurs articles d'auteurs
d'ici.
Fernand Dumont
:
Un homme à la foi partagée
Denis
Gagnon, o.p.
Institut de pastorale
Parmi les grandes figures qui façonnent le Québec, Fernand Dumont (1927-1997)
occupe une place privilégiée. Chercheur scientifique et professeur à la
Faculté des Sciences sociales de l'Université Laval, il a participé aux
transformations profondes qu'a connues le Québec des dernières années.
Brillant observateur de la culture contemporaine, il a apporté une contribution
remarquable aux travaux de l'Institut québécois de recherche sur la culture.
Croyant engagé, il a assumé la présidence de la Commission sur les laïques
et l'Église au début des années 70 (L'Église du Québec, un héritage,
un projet).
Fernand Dumont a obtenu un doctorat en sociologie de la Sorbonne (Paris,
1960) et un second en théologie à l'Université Laval (Québec, 1987). Son
enseignement et ses recherches ont surtout porté sur la théorie sociologique,
la sociologie de la connaissance, l'épistémologie, l'histoire de la sociologie
et la théologie de la culture.
Fernand Dumont a beaucoup écrit. Notons en particulier parmi ses ouvrages
de philosophie et de science de la culture : Le lieu de l'homme
(Montréal, Éditions HMH, 1968, réédition, Bibliothèque québécoise, 1995),
L'anthropologie en l'absence de l'homme (Paris, Presses universitaires
de France, 1974), Le sort de la culture (Montréal, Éditions de
l'Hexagone, 1987, réédition, 1995), Genèse de la société québécoise
(Montréal, Éditions du Boréal, 1993), Raisons communes (Montréal,
Éditions du Boréal, 1995), L'avenir de la mémoire (Québec, Nuit
blanche Éditeur, 1995). Fernand Dumont a publié quelques études religieuses
dont Pour la conversion de la pensée chrétienne (Montréal, Éditions
HMH, 1964, Paris, Éditions Mame, 1965), L'institution de la théologie
(Montréal, Éditions Fides, 1987). Une grande partie de sa création poétique
a été réunie dans La part de l'ombre. Poèmes 1952-1995 (Montréal,
Éditions de l'Hexagone, 1996).
Les pages qui suivent sont tirées de Une foi partagée (Montréal,
Bellarmin, 1996). Ce livre constitue l'ultime témoignage de cet homme
dont la foi était profonde, lucide, courageuse. La conversion chez Fernand
Dumont? Une constante fidélité à Dieu, à l'humain, à l'histoire, à l'Évangile
a conduit ce croyant sur des chemins diversifiés. Toujours, il a cherché
le sens de sa propre vie à même la quête spirituelle et la démarche culturelle
de son peuple.
Croire
« L'humanité a conquis distance envers le monde par la culture.
Celle-ci constitue un univers s'étendant des coutumes les plus banales
jusqu'aux plus hautes créations de l'esprit ; de sorte que l'individu
peut se situer dans une histoire, se confectionner une mémoire de son
passé, s'inquiéter de son destin. La culture est la possibilité d'avoir
conscience de l'univers, plutôt que d'y être enclos comme un objet ou
d'être emprisonné dans la fatalité. Car l'existence ne commence pas
par des certitudes mais par des questions : quel est le sens de ce monde-ci,
pourquoi a-t-il commencé, pourquoi va-t-il finir, pourquoi le mal et
la souffrance, pourquoi la mort ? Avant d'être un ensemble d'affirmations,
la croyance procède d'une ouverture sur de grandes interrogations qui
sont au fondement de la condition humaine. Des énigmes d'une pareille
ampleur obligent de consentir à un horizon qui permette de les déployer.
En d'autres termes, il n'y a pas de conscience sans report à une transcendance.
Cela dit, et qui est somme toute élémentaire, je ne m'avance pas subrepticement
sur la voie de l'apologétique. La transcendance se présente d'emblée
comme l'autre face de nous-mêmes, ce vis-à-vis hypothétique qui nous
contraint à dégager nos questions hors de la monotonie de nos travaux
et de nos paroles. La transcendance est d'abord sans nom puisqu'elle
provoque l'angoisse qui est à la source du sentiment d'exister. Elle
oppose à la nature son remaniement par le langage, l'art, le savoir
qui, avant d'être affirmations d'un sens, étendent sur le monde l'ombre
irrécusable de l'inquiétude.
Le courage premier, n'est-ce pas d'affronter cette transcendance et
les interrogations qui s'ensuivent ? Pourtant, n'est-on pas tenté de
s'en défendre en se réfugiant dans quelque certitude arbitraire ? Ou
encore de se résigner à ce qu'il n'y ait pas de réponse, sauf dans le
cercle d'une rationalité cantonnée dans des limites étroites pour ne
pas céder à des préjugés indignes d'une conscience adulte ? Comment
garder raison sans se défiler devant le mystère de notre condition ?
Comment assumer des expériences cruciales qui en appellent à la vérité,
même si l'explication rigoureuse ne suffit pas à atteindre cette vérité
? Comment croire sans s'enliser dans la crédulité ?
Posé de cette façon, le problème de la croyance ne se ramène pas à
se confectionner une opinion sur quelque chose ou à cultiver des fantasmes
consolateurs. Croire, c'est conserver au coeur de l'assentiment l'interrogation
qui l'a suscité. Dans toutes nos expériences, surtout dans les plus
hautes et les plus essentielles, croire, c'est faire la part du doute,
mais d'un doute qui ne se dérobe pas devant le consentement. Comment
être parfaitement certain de l'amour d'autrui, du poids des valeurs
auxquelles on a voué le meilleur de soi-même ? Dans l'art et la science
aussi, le doute n'alterne-t-il pas avec l'audace créatrice ?
Certes, la croyance est susceptible de se répandre indéfiniment dans
le champ de la conscience. Mais il s'agit ici du crédit que l'on accorde
à ce qui est censé répondre au souci primordial de l'existence : ce
qu'il faut bien appeler le salut. Là ne suffisent ni le jeu
ordinaire des opinions ni la logique serrée de la preuve qui nous sont
indispensables par ailleurs. C'est alors, me semble-t-il, que le croire
peut se dénommer proprement la foi. Celle-ci je l'entends,
en l'occurrence, dans le sens le plus large où la connotation religieuse
n'est pas nécessairement présente. La foi, c'est d'abord choisir sa
vie, c'est parier sur la condition humaine, parfois avant de mettre
un nom sur la transcendance. Loin d'être la négation de la raison, elle
la confirme dans son irrémédiable ouverture. En se confrontant à ce
qui nous dépasse, on ne renonce pas à l'impatience de sa recherche. »
(Fernand Dumont, Une foi partagée, coll. L'essentiel, Montréal,
Bellarmin, 1996, p.18-20)
La présence de Dieu
« Dieu n'existe pas parce que nous sommes des êtres de la limite
; il se pourrait qu'il n'y ait rien d'autre au-delà de nos frontières
que l'incessant désir de les profaner. Les chrétiens croient que Dieu
nous a fait signe de l'au-delà de la limite : Dieu qui jadis,
tant de fois et de tant de manière, avait parlé à nos pères par les
prophètes en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils,
qu'il a établi héritier de toutes choses et par qui il a fait l'univers
(Héb. 1, 1) il n'a pas voulu que notre limite ne soit que fatalité.
C'est pourquoi il a lui-même franchi notre limite, en sens inverse du
chemin où nous nous acharnons à le faire. Il l'a assumée du dedans,
sous toutes ses figures : celles de l'amour, de la souffrance et de
la mort. Il s'est revêtu de la faute, c'est-à-dire de nos tentatives
pour franchir les bornes de la transcendance. De l'au-delà, Dieu est
devenu l'homme d'en deçà de la limite, nous entraînant par sa mort et
sa résurrection dans le passage par où puisse être transgressée notre
condition.
Encore une fois, qui parle ainsi du Christ ? Lui-même. Nous ensuite,
les chrétiens. Du bout des lèvres ou dans les confidences les plus abandonnées.
Dans les propos des institutions confessionnelles ou dans les engagements
que nous partageons avec ceux qui ne croient pas en lui. Dans nos fautes,
où se trahit encore le pauvre témoignage que nous donnons de lui. Beaucoup
d'autres hommes parlent aussi du Christ. Dédaigneux comme Pilate, sages
comme Nicodème, curieux comme Zachée, impatients comme la veuve de Naïm,
nostalgiques comme Renan, exaspérés comme Nietzsche. Par son incarnation,
ne s'est-il pas offert à cette rumeur ? Interpellation de Dieu, interpellation
de l'homme : le pari était grand, pour le Christ, de n'en pas faire
théorie ou philosophie, mais incarnation de Dieu. Parler de lui, c'est
donc encore parler de nous.
Songeant au Christ, nous croyons à un événement : le surgissement de
Dieu dans notre histoire. Et c'est notre propre histoire qui doit nous
inciter à nous reconnaître en lui. Le Christ, nous ne l'abordons plus
face à face. Nous l'atteignons à travers les représentations des premières
communautés qui ont cru en lui. De sa biographie, au sens où nos imaginations
seraient curieuses d'en ressasser les détails, nous n'avons que des
fragments, et encore ce sont surtout des souvenirs retenus par les communautés
des origines. Nous connaissons aussi le Christ à travers l'histoire
du christianisme, des saints, des spiritualités et des idéologies. Le
Christ, c'est celui de nos parents, celui des propos entendus. Il est
à distance de nous par l'accumulation des siècles ; il est proche par
ces multiples visages que des croyants innombrables ont entrevus de
lui et qui ont été présents à leur vie. Le Christ lui-même est l'héritier
d'une promesse longtemps différée, d'une longue attente, d'une espérance
têtue, tantôt obscure et tantôt éclatante dont l'Ancien Testament garde
le témoignage. Dieu n'a pas bondi dans notre histoire comme un météorite.
Des hommes ont fait leur histoire en conjugaison avec lui, n'en attendant
pas seulement leur salut personnel mais ce grand rassemblement de peuples
dont l'Apocalypse de Jean dit mystérieusement le langage.
Ces témoignages qui conduisent jusqu'à nous sont davantage qu'une preuve
de son existence ou un souvenir de ses paroles ; ils évoquent, à travers
l'histoire et grâce à elle, l'identité de Dieu. Car si nous pouvons
entrevoir quelque peu ce que Dieu est pour nous, c'est par le Christ.
C'est grâce à lui aussi que sont constamment dénoncées les vues faciles
dans lesquelles nous tentons, et les institutions avec nous, d'emprisonner
Dieu. J'ai souligné, à la suite de bien d'autres, à quel point Jésus
s'est refusé à élaborer des théories sur la divinité, comment lui-même
a déconcerté en refusant de jouer les rôles qu'on aurait voulu lui imposer.
Il continue ainsi de nous empêcher d'enclore la foi et son langage dans
des limites bien déterminées, comme le souhaiteraient parfois les Églises
elles-mêmes. Personnage inclassable, écrit Joseph Moingt, qui
ne se laisse enfermer ni dans le monde de la religion ni dans la pensée
éthique, ni dans l'action politique, mais qui se situe aux jointures
de tous ces domaines, les traversant tous sans se laisser refouler de
l'un dans l'autre, pour montrer que la révélation de Dieu n'est pas
circonscrite par le tracé du rituel ni absente d'aucune dimension de
l'existence humaine... Cela explique la complexité de sa figure pour
ses contemporains et l'attirance qu'elle garde pour nous, si nous savons
l'interroger, à une époque où, du côté des croyants comme des incroyants,
les contours du paysage religieux se brouillent et s'effacent.
[MOINGT, Joseph, L'homme qui venait de Dieu, Paris, Cerf, 1993,
p. 54-55.]
Ainsi, en Jésus, la présence de Dieu est à la fois offerte et voilée.
Comme il convient pour celui qui a adopté notre finitude et l'a enfreinte.
Venu parmi nous, Dieu ne s'est pas seulement rapproché ; il a renoncé
à sa figure de Dieu, comme il est dit dans l'épître de Paul : Lui
qui est de condition divine n'a pas considéré comme une proie à saisir
d'être l'égal de Dieu. Mais il s'est dépouillé, prenant la condition
de serviteur, devenant semblable aux hommes et, par son aspect, il était
reconnu comme un homme. (Ph 2, 6-8) ce Dieu restera donc
toujours pour nous une interrogation inapaisable, comme il l'a été pour
ceux de son temps. Son appel ressemble à sa personne ; il ne détaille
pas un code qu'il suffirait de reprendre à notre tour pour le conserver
précieusement et l'appliquer soigneusement. Bien avant de prescrire
des conduites à tenir, c'est le salut de la condition humaine qu'il
assume. »
(Fernand Dumont, Une foi partagée, coll. L'essentiel, Montréal,
Bellarmin, 1996, p. 80-84)
La spiritualité
« La spiritualité chrétienne est historique. C'est là
sa marque première et, en même temps, ce qui lui donne sa capacité d'accueil.
Le salut dont elle parle ne s'adresse pas seulement à l'individu, mais
à la collectivité des personnes. Il concerne un Royaume de la solidarité,
de la fraternité à venir. Ce dont il faut sauver, ce n'est pas seulement
des fautes de chacun mais d'un manque radical où toute l'humanité est
compromise. Répétons-le: le Dieu qui sauve, et avec lequel le spirituel
est invité à s'identifier, est un Dieu incarné ; le Christ s'est mis,
et nous avec lui, en situation de tâtonnements historiques. C'est pourquoi
il faut redonner toute sa rigueur à une affirmation : pour le christianisme,
il y a une histoire du salut.
Cela suppose, entre autres conséquences, qu'il y a une histoire de la
spiritualité. C'est une évidence : la spiritualité des Pères du désert
est très différente de celle de François de Sales ; les dévotions
des derniers siècles ne sont plus guère à la mode aujourd'hui. Parce qu'elle
s'insère dans l'histoire, la spiritualité chrétienne n'en a jamais fini
de rompre avec le monde et de s'y perdre à nouveau. Elle recommence à
se définir chaque fois qu'émerge un nouveau contexte de culture. À chaque
coup, elle est en crise. Ses adhérents diminuent, ses représentations
entrent en décalage par rapport aux modes de vie et aux théologies. Elle
hésite devant les exigences inédites où il lui faut se redéfinir. Plus
l'époque est confuse et angoissante, plus on est tenté de chercher un
itinéraire sûr qui aiderait, faute d'arriver à mettre en place les coordonnées
enchevêtrées de son temps, à se placer à l'écart sur les rails bien tracés
d'un chemin de salut. Alors qu'il est demandé de s'avancer sur des terres
inconnues, d'y faire lever des significations que la foi n'a pas encore
nommées. La spiritualité chrétienne n'est pas la mouture ou la vulgarisation
des systématisations acquises ; elle est l'exploration hasardeuse, en
avant des formules, dans une expérience dont les balises n'ont pas de
noms chrétiens.
Voyez l'Évangile. On y trouve peu de règles formelles. Le Christ n'a
pas dispensé ses disciples de recherches et de paris pour d'autres heures
de l'histoire. Son retrait ne ressemble pas, pour autant, à je ne sais
quelle prudence d'un personnage officiel ; s'il n'a pas laissé de morales
détaillées pour les temps à venir, c'est qu'il se plaçait non pas au-dessus
mais à la source des spiritualités et, du même coup, les relativisait.
À cette lumière, on s'effare moins des confusions de notre époque. On
ne se hâte pas trop non plus de réclamer une spiritualité pour aujourd'hui.
On ne s'attend pas à ce que la foi dise ce qu'elle n'a pas encore éprouvé
avec assez de profondeur, qu'elle revête d'un sens d'en haut ce qui n'est
pas encore né d'en bas. »
(Ibid., p. 122-124.)
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