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Ce numéro de la revue “la vie spirituelle”, paru en septembre 2000 aux éditions du Cerf (n° 736), traite du thème de la seconde conversion.
Préparé par l'équipe de l'Institut de pastorale des Dominicains à Montréal, il rassemble plusieurs articles d'auteurs d'ici.

La seconde conversion à Dieu, selon S. Marc

Francine Robert,
Institut de pastorale

“A vous le mystère du Règne de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles,...”   (Mc 4,11)

Heureux hommes qui voient si bellement confirmé leur statut de disciples !  On se souvient de leur conversion, de leur réponse aussi rapide que radicale à l'appel (1,16-20), et on se réjouit de pouvoir un peu s’identifier à eux, qui suivent Jésus.  Pourtant juste après, on lit l’étonnement de Jésus devant ces disciples qui ne comprennent pas les paraboles et n’ont pas encore de foi (4,13.40).  On pensera alors qu’il faut encore cheminer, éduquer la foi, pour eux comme pour nous ; mais quelle foi ?  Arrivé à mi-parcours du livre de Mc, Jésus les décrira avec les mots qui décrivaient justement ceux-là qui sont dehors : ils ne voient pas, n’entendent pas et ne comprennent pas (8,17-18 ; 4,12).  Le thème de l’incompréhension des disciples est travaillé de façon remarquable chez Mc.  Même après le beau “Tu es le Messie” de Pierre, qui a mis huit chapitres à venir, rien n’est joué !  Ce thème met le lecteur en chemin de conversion.  Non pas la première, celle de l’adhésion à la personne de Jésus comme Messie, mais une autre qui ne peut venir qu’après celle-là : adhésion à quel Messie ?  et à quel Dieu ?  Une seconde conversion dont le scénario de Mc [1] suggère qu’elle est difficile. Puisque la narration de Mc s'adresse à un lecteur déjà converti, chrétien comme nous, il convient de faire résonner son appel à la conversion jusque dans notre propre expérience spirituelle.

Quelle conversion ?

“Jésus disait : Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché : convertissez-vous et croyez à l'Évangile.” (1,15)  Dans les Évangiles les appels à la conversion utilisent le verbe metanoeô et le nom metanoia.  Mots de la même famille que comprendre, se représenter, réfléchir (noeô) et pensée, intelligence, esprit comme faculté intellectuelle (noos).  La conversion–metanoia évoque donc un changement d’idée, de façon de penser, de concevoir les choses.  La traduction trop fréquente “se repentir” évoque plutôt pour nous un changement de conduite, le regret d'avoir agi de façon fautive. [2]   On s’aligne alors sur le thème de l’appel au repentir chez les prophètes : Israël doit quitter la voie du péché, revenir sur le chemin de Dieu, se retourner pour ajuster sa conduite à l’Alliance.  Or la traduction grecque des Septantes [3] utilise le verbe epistrephô pour ce retournement exprimé par le verbe hébreu shoûv.  Elle réserve le grec metanoeô, peu fréquent, pour traduire parfois l’hébreu naham qui signifie en ces cas changer de projet ou d’idée.  Dieu en est souvent le sujet, comme en Jr 18,8 : si cette nation, contre laquelle j'ai parlé, se convertit (shoûv / epistrephô) de sa méchanceté, alors je me repens (naham / metanoeô) du mal que j'avais résolu de lui infliger.  Cette traduction reflète d’ailleurs le problème : au sens courant nous dirions plutôt que les gens reviennent vers Dieu, i.e. se repentent d’avoir mal agi, et donc Dieu change d’idée, de projet, de disposition intérieure.  C’est ainsi que Mc semble comprendre ce verbe “revenir – se repentir” citant Is 6,9-10, son seul passage qui utilise epistrephô au sens spirituel (4,12). [4]

En 1,15 Jésus proclame la conversion à une Bonne Nouvelle ; il proclame une nouveauté à accueillir et à comprendre.  Jean le Baptiste la proclamait dès le début (1,4).  Même si la tradition associe son baptême de conversion–metanoia au pardon des péchés, Mc n'offre aucune prédication de Jean concernant la conduite et l’éthique, contrairement à Mt et Lc.  Tout ce que dit Jean oriente le lecteur sur la nouveauté de “celui qui vient”. Voir cette nouveauté, y réfléchir et la laisser modifier nos représentations.  Mc appelle à ce que nous nommerions aujourd’hui une conversion de l’intelligence, ou encore un changement de paradigme.  Le vocabulaire de la compréhension et de l’intelligence reviendra d'ailleurs souvent, spécifiquement à propos des disciples (4,11.13 ; 7,18 ; 8,17-21 ; 9,32).  Comme si leur première adhésion n’était que le point de départ vers une seconde metanoia, d’ordre plus spirituel et intellectuel, un changement d’univers mental qu’ils devront un jour eux-mêmes proclamer (6,12 ; 13,10).

Dans l’Évangile de Mc les résistances des disciples mettent le lecteur sur la voie de la dérangeante nouveauté qui réclame une conversion : la kénose du Messie, son refus de la puissance.  Dès que Pierre, en chemin vers Césarée,  reconnaît Jésus comme Messie, il entre  en tentation de puissance et tente aussitôt Jésus.  Son refus de la passion est dit satanique (8,27-33).  La nouveauté difficile à accueillir concerne ici l’idée que l’on a de Jésus comme envoyé spécial de Dieu. Comme Messie–Roi pour les Juifs de son temps, mais surtout comme Christ et Fils de Dieu pour les lecteurs de Mc, d'hier et d'aujourd'hui.  Si cet Évangile fut largement sous-utilisé pendant des siècles, c’est peut-être dû à la vigueur et la rigueur avec lesquelles il met en récit la christologie évoquée dans l'ancienne hymne : Lui étant dans la forme de Dieu n'a pas  pourchassé l'égalité avec Dieu mais il s'est dépouillé (vidé : kenoô) lui-même (Ph 2,6).

Cet hymne dit aussi une théologie.  C’est la kénose de Dieu que Jésus  révèle, dès que l’on résiste à la tentation de ne considérer son abaissement que comme un passage obligé et temporaire.  La résurrection n’est pas la fin de cette kénose, mais la confirmation par Dieu de la théologie que Jésus incarne à même ses choix et sa vie : l’abaissement de Dieu par amour gracieux et respect de la liberté humaine.  La metanoia que Mc propose aux disciples convertis concerne donc l’image que l’on se fait de Dieu dans sa relation avec nous.  Mc précise : les idées de Pierre ne sont pas celles de Dieu.  Précision pour les lecteurs, bien sûr, représentés par cette foule sortie de nulle part sur la route de Césarée, que Jésus appelle et instruit (8,34). Foule de convertis désireux de le suivre, mais dont les idées spontanées sur Dieu sont encore à convertir.  Il faudra attendre – et entendre – la déclaration du Centurion : paradoxalement, l'impuissance de Jésus mort en croix est la parabole vivante de Dieu (15,39).

Les miracles du Messie

Les nombreux récits de miracles dans Mc sont un lieu privilégié pour nourrir notre image de puissance de Jésus. Pourtant, sans attendre la passion, le narrateur sème partout des indices de la kénose du Messie, de son refus de la puissance et de son consentement profond aux limites inhérentes à la condition humaine.  Quand on “lit” Jésus comme Fils de Dieu, on ne remarque pas ces petits détails incongrus, que l’exégèse attribue souvent au style coloré de Mc ou à un problème de sources.  Le survol qui suit propose d'orienter la lecture autrement : un repérage cumulatif de plusieurs signes de piste qui jalonnent la première moitié du livre, esquissant une certaine figure du Messie inscrite par Mc au coeur de sa dramatique théologique [5] .  Ces indices sont de divers ordres : émotions de Jésus, obstacles à ses projets, réactions des gens et quelques notes discordantes dans le succès des miracles.

Mc fait démarrer l’action de Jésus avec puissance : un possédé et une femme fiévreuse promptement guéris, et un résumé de guérisons nombreuses...  avec un petit problème deux fois sur trois : il doit faire taire des esprits trop bavards.  Déjà le troisième récit de guérison individuelle nuance cette image de force : face au lépreux Jésus est, selon différents manuscrits, irrité ou ému de compassion.  Ce dernier verbe–adjectif dérivé du mot grec “entrailles” évoque une forte émotion, très éloignée de l'idéal du sage en monde gréco-romain, le public-lecteur de Mc.  Puis sans explication, Jésus rudoie le lépreux et le chasse avec ordre formel de se taire.  Le miraculé lui désobéit si bien qu’il ne peut plus aller où il veut ni même s'isoler [6] .  Au chapitre 2, fin de la belle unanimité autour de la renommée glorifiante de Jésus !  Mc aligne cinq récits de controverse.  Le pouvoir de guérir des jambes et une main paralysées n'est pas un pouvoir sur les gens et ne suscite pas que de l'admiration.  Face à leur liberté la puissance de Jésus n'est pas toute-puissante.  Mc le montre bouleversé et en colère devant leur résistance [7] .  La série s'achève sur un complot, déjà ; le lecteur sait qu’il aboutira.  Bien sûr Jésus attire les foules et les malades.  Mais Mc présente cette popularité sous les traits du désordre.  Les gens le bousculent, le pressent, risquent de l'écraser, se jettent sur lui pour le toucher, l'empêchent de manger.  Mt, Lc et Jn ne nous ont pas habitués à cette image d'un Jésus populaire qui ne maîtrise pas la situation ni la foule encombrante.  Et la famille s'en mêle pour le ramener à la maison... et à la raison ! “car ils disaient : ‘il a perdu la tête’.” [8]   Une discussion sur la source de son pouvoir guérisseur (Dieu ou Béelzéboul ?) signale la limite des miracles : ils ne suscitent pas vraiment l’adhésion mais doivent être déchiffrés, interprétés par tous ces gens qui en veulent.  Ce travail de signification reste en leur pouvoir, Jésus n'y peut rien.  Suit le chapitre des paraboles, dont une seule est propre à Mc : justement celle où le semeur n'a aucune prise, ni de fait ni de savoir, sur les résultats de son travail (4,26ss).  C’est  “d’elle-même” (automatè) que la terre produit et donne suite au mouvement de la semence.

Quand Jésus apaise une tempête, cet acte puissant advient comme une parabole à ses propres disciples, à qui pourtant il expliquait tout.  Ils manquent de confiance, n'ont pas de foi et n'y comprennent rien (4,34ss).  Étrange début de récit, d’ailleurs, vers une étrange tempête qui semble épargner les autres barques !  Comme si seuls ceux qu’une première conversion a déjà engagés à la suite de Jésus s’y trouvaient plongés.  Ou encore, seuls ceux qui consentent à l’emmener avec eux comme il est, sans plus, dans cette traversée dont il a l’initiative [9] .  Suit la lutte ardue avec le possédé de Gérasa.  Dans les exorcismes, savoir le nom de l'autre donne prise sur lui.  Or Jésus ignore le nom de cet esprit fort qui, lui, connaît le sien.  Entre l'ordre d'expulsion et sa réalisation, l'autre impose une laborieuse négociation [10] .  Résultat d'une guérison si spectaculaire ?  on lui suggère poliment d'aller voir ailleurs !  Jésus retraverse le lac et suit Jaïre dont la fille se meurt.  La foule le bouscule encore et une femme profite du désordre pour se guérir elle-même sans rien demander.  Non seulement ça marche, mais quand Jésus apprend enfin ce qui s’est passé, il accepte ce “self service” et appelle cela de la foi ! [11]   Apparemment, son absence de contrôle ne le perturbe pas.  De pouvoir réveiller l'enfant lui suffit.  Ici encore Mc introduit un ordre de silence...  on se demande ce que les parents feraient de leur fille publiquement morte !  Mc clôture cette série d'actes puissants par la visite sans succès à Nazareth.  Les gens sont scandalisés, Jésus ne peut faire aucun miracle et s'étonne de leur non-foi.

Jésus envoie alors les siens en mission dans la fragilité, leur annonçant autant l'échec que le succès.  Mc enchaîne avec la mort de Jean, victime impuissante de la bêtise d’Hérode.  Peu triomphants, les envoyés de Dieu.  Avant le spectaculaire repas offert à des milliers de gens, la foule désordonnée revient s'imposer à Jésus, bloquant son projet de retraite avec les siens.  Il change d'idée, de nouveau “pris aux tripes”.  Ce récit des pains, comme le second, reprend les mots de la Cène (6,41 ; 8,6s ; 14,22s).  La capacité d’offrir du salut en abondance passe par le consentement à la limite fondamentale de la mort.  Dans ce contexte qui évoque la passion, perte de tout pouvoir, la marche sur les eaux évoque la résurrection ; mais les disciples, complètement dépassés, n'arrivent pas à produire du sens sur l’action de Jésus (6,45-52) [12] .  Même pour ceux qui croient, le sens doit venir d'eux et non de lui.  Jésus pars vers Tyr ; pour avoir la paix précise Mc.  Raté !  Une autre femme têtue s'impose et l'amène à changer d’idée, arrachant pour sa fille – une païenne – un salut qu'il réservait d’abord aux enfants d’Israël.  Son pouvoir de guérir est réel : sa parole agit à distance.  Mais juste après avec le sourd-bègue, il a besoin des trucs classiques des guérisseurs et il gémit d'effort [13] .  Mc conclut le second don des pains avec une demande étonnante : fais-nous un signe du ciel.  Jésus gémit encore.  N'en ont-ils pas vu assez, de ces actes qui nous semblent d'évidence des signes du ciel ?  Peut-être pour éviter que les lecteurs n'accusent trop vite ces pharisiens de “mauvaise foi”, Mc montre aussitôt avec insistance que des disciples “de bonne foi” ont eux aussi l’esprit bouché (8,14-21).  L'évidence et la fascination du merveilleux seraient-elles du levain de pharisien ?  La guérison d'un aveugle arrive fort à propos pour les aider à y voir clair (8,22-26).  Ce récit de miracle, où Jésus est obligé de s'y reprendre à deux fois, n'est pas retenu par Mt et Lc.  Avec cet aveugle conduit par d'autres à Jésus, Mc conduit le lecteur à la moitié de son livre.  Il a regroupé dans ces huit premiers chapitres tous ses récits de guérison sauf deux : l’enfant possédé et l'aveugle Bartimée.

Des convertis cherchent leur Dieu

La confession de foi de Pierre à Césarée pourrait représenter une seconde conversion (8,27-33).  Mc a parsemé son récit d'indices montrant que ça n'était pas facile d’y arriver.  Quel sage se laisse envahir par les émotions et bousculer par les foules ?  Quel Messie voit ses projets chambardés, ses actes mal interprétés et sa famille le croire fou ?  Qu'est-ce que ce Maître dont les disciples ne comprennent rien ?  et ce guérisseur aux pouvoirs parfois laborieux ?  Quel est ce Fils de Dieu annoncé en 1,1 que finalement personne ne voit, sauf les mauvais esprits ?  Pierre y arrive pourtant : Tu es le Messie !  Et Jésus le rabroue aussitôt, l’enjoignant sévèrement de ne répéter cela à personne.  Ce même verbe fort rabrouer que Mc utilise pour faire taire les esprits mauvais (1,25 ; 3,12 ; 9,25). 

Mc enchaîne directement sur la première annonce de la Passion : Jésus l’enseigne ouvertement, comme en opposition au secret imposé sur la proclamation messianique.   Ce nouvel enseignement, Pierre le refuse tout net, bien campé dans sa nouvelle position de croyant en Jésus Messie : un Messie fort et vainqueur du mal.  Peut-être une certaine vulnérabilité, d’accord, qui autorise l'émotion et la compassion, ce que nous aimons reconnaître comme «humain» chez lui.  Mais surtout pas un Messie fragile, à la merci de ses adversaires et de la bêtise humaine... pas comme nous ! (mais plutôt, en un espoir secret, nous comme Toi ?)  Pierre ressemble ici au Tentateur de Genèse 3 : “tu seras comme un Dieu”  ; son refus atteint de plein fouet l’Incarnation.  Jésus le qualifie précisément de “Satan”, titre et fonction qui nous renvoient au récit de tentation au désert [14] .  Jésus s’adresse encore ici à Pierre en le rabrouant.  Mc insiste avec ce verbe de menace à ces esprits qui le connaissaient ! (1,24.34  ; 3,11-12 ; 5,7)  Pour les disciples et les croyants, il faut peut-être voir d'où surgit en nous la parole de foi qui donne à Jésus les titres de Seigneur, Christ, Fils de Dieu.  Les esprits impurs aussi en ont plein la bouche des Saint de Dieu et Fils du Très-Haut !  Ces formules de la foi pourraient-elles donc surgir parfois en nous d'un “mauvais esprit” ?

L'humanité de Jésus dans Mc incarne, précisément, sa christologie et sa théologie, pour des lecteurs chrétiens qui connaissent Jésus et croient déjà que Dieu l’a ressuscité.  A quelle dérive sont-ils donc exposés, ces convertis, pour que Mc accumule ainsi des indices sur les dangers d'une telle fascination ?  Le virage narratif de 8,27-33 (situé sur le chemin qui mène à Césarée, ainsi nommée en hommage à César empereur)  l'illustre : on se trompe en présumant que le Règne de Dieu est puissance. Le nouvel enseignement de Jésus sur lui-même instaure une profonde discontinuité.  Il perturbe chez le lecteur l'image de force associée à son ministère, et donc associée au mode de présence de Dieu dans le monde.  La puissance de Dieu manifestée en Jésus ne peut se comprendre que dans des termes opposés à ceux que nous désirons secrètement.  Si Jésus succombait à la tentation de Pierre, “le Dieu qu’il révélerait serait le Dieu bon, tout-puissant et miséricordieux des religions, tels que les hommes l’imaginent et le cherchent” [15] .   Mc propose bien une metanoia : une intelligence renouvelée du Dieu qui se révèle, en Jésus, fragile et désarmé.

Il faudra tout le poids de Dieu, à la transfiguration, pour appeler à entrer en re-conversion.  Ce nouvel enseignement de Jésus sur lui-même, “écoutez-le”  dit la voix ; c’est celui du Fils en qui Dieu se reconnaît [16] .  Pierre ne sait que dire tant son désir est grand de rester sur cette bonne montagne de gloire, si bien accordée à notre image d'un “vrai” Fils de Dieu.  Nous ferons peut-être un peu trop droit à ce désir, après la résurrection !  Il nous faut paraît-il redescendre...  et plus bas encore !  Jésus insiste : il sera méprisé et les autres lui feront comme à Élie, cette glorieuse figure, tout ce qu'ils voudront.  Quand cette agonie arrivera, les disciples ne sauront pas quoi dire, comme ici, devant cette révélation d'un Dieu dont la vraie puissance est la capacité de résister à nos fantasmes de toute-puissance (9,6 ; 14,40).  Ce Dieu-là reste le même...  même après Pâques.

La question de l’identité de Jésus a été posée aux disciples en chemin  vers Césarée (8,27).  Placés sur le chemin qui mène maintenant à Jérusalem, la suite des chapitres 9 et 10 illustre combien il est difficile pour les disciples de convertir leur recherche de Dieu, sans qu’on puisse pourtant douter de leur bonne volonté [17] .  Mc réaffirme plusieurs fois le choix de Jésus pour la non-puissance.  Or le groupe a des velléités de pouvoir : contrôler les non-membres qui guérissent au nom de Jésus, et contrôler ceux qui s'approchent de lui sans “qualifications”, les enfants (9,30-40 ; 10,13-16).  Comme en 8,33 Jésus  rabroue ses disciples.  Un peu avant, alors qu’ils discutaient pour savoir qui d'entre eux était le plus grand, il leur désignait justement un enfant sans pouvoir comme lieu privilégié d’identité pour lui ET pour Dieu même.  Mais le chemin choisi par Jésus les déroute et leur fait peur (10,32). Juste après la troisième annonce de la passion, Mc nous les montre préoccupés de partager la gloire et la puissance de Jésus (10,32ss). On devine mieux ici l'espoir secret : non pas toi comme nous, mais nous comme Toi ! Réponse de Jésus : vous ne connaissez pas ce que vous demandez (10,32-45).  On reste bien là dans le registre de la pensée, de la façon de comprendre.  Jésus  a  beau leur expliquer patiemment la voie du service, mais la transformation des représentations, qui va jusqu’au changement de paradigme théologique, ne peut être qu’un long travail sur soi-même, un sevrage de l’imaginaire.  Ce travail intérieur et spirituel précède, chez Mc, la transformation des attitudes.  L'éthique chrétienne s'enracine d'abord dans une théologie chrétienne.

Des lecteurs mis en route

“A vous le mystère du Règne de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles...” (4,11)   Point de départ de cet article, cette parole de Jésus instaurait les disciples dans un statut d’initiés, les distinguant de ceux “du dehors”.  Le lecteur de l’Évangile pouvait s’identifier à ce statut.  Mais on a vu que, des chapitres 4 à 10, le récit de Mc a systématiquement déconstruit le statut d’initié des disciples.  À ce point,  dans quelle position le lecteur se retrouve-t-il ?  Dans les Évangiles, “le lecteur construit par le récit” n’est pas limité à la figure des disciples ; il reçoit des informations supplémentaires [18] .  Par exemple, les sourdines apportées à la figure puissante de Jésus guérisseur, que l’on a observées aux chapitres 1 à 8.  Le lecteur est informé aussi du diagnostic d'incompréhension que le narrateur porte sur les disciples (4,13 ; 6,52 ; 9,6.32).  Et en début de lecture, Mc lui a rappelé qui est ce Jésus pour lui : Christ, Fils de Dieu (1,1).  Mais notre savoir sur Jésus, posé au départ comme proclamation et certitude tranquille de la foi, est ébranlé par la déconstruction du modèle des disciples auquel le lecteur croyant s’identifie.  Cette stratégie narrative invite le lecteur à repenser pour lui-même son savoir sur Jésus, à envisager la possibilité que l’appel à la seconde conversion puisse être pour lui, qui est pourtant l’un de ceux dont on peut dire “ils le connaissaient” (voir 1,24.34.14,71).  Il doit refaire le parcours  pour son propre compte, aussi bien lorsque Mc lui donne à voir les disciples que lorsqu’ils sont absents du récit.

Mc n’offre au lecteur que deux récits de guérison dans la seconde partie son Évangile : l’enfant possédé et l’aveugle  Bartimée.  Le premier récit met les disciples en scène de façon tout à fait unique dans les récits de miracle : on leur a demandé une guérison, ils n’ont pu l’accomplir, et ils discutent le cas avec Jésus (9,14-29).  Ce récit coloré se prête à plusieurs niveaux de lecture.  À la lumière du tournant difficile de 8,27-33 et de la transfiguration, auquel Mc le rattache (v.14), on peut tenter une lecture sous l’angle de la conversion des disciples.  Un possédé est quelqu'un qui “ne se possède plus”, justement, aliéné de lui-même par une puissance externe.  Quelle que soit la nature de cette puissance, mauvaise ou “bonne”, elle annule la liberté et la dignité du sujet, conditions essentielles à une réponse d’amour.  La révélation d'un Dieu qui renonce à la toute puissance qu'on lui attribue me paraît aller jusque là : un Dieu de grâce, qui refuse de nous déposséder de nous-mêmes et de notre capacité à lui répondre.  Le respect de Dieu pour la liberté humaine n'est-il pas le refus de faire de nous des “possédés” ?  Ils sont incapables de chasser un esprit aliénant, les croyants dont le “je crois” n’intègre pas le renoncement de Dieu à posséder, aliéner et dominer quiconque, croyant ou adversaire ; “les disciples, qui refusent la passion de Jésus, appartiennent à ce peuple «incrédule»” face auquel Jésus s’impatiente (v.19) [19] .  Leur seconde metanoia reste à faire : le deuil d’une certaine idée et d'un certain désir sur Dieu. Jésus les invite à prier pour “chasser” cette sorte d'esprit.  Leur prière reçoit peut-être comme modèle celle du père de l’enfant ?  “J'ai foi ! aide ma non-foi !”  Ce cri paradoxal appelle à identifier le non-croire enfoui dans la texture même du croire.

Le second miracle de cette section, la guérison de Bartimée, est un récit plus classique.  Mais ce deuxième aveugle, couplé à celui de Bethsaïda, donne à voir au lecteur une figure de progression dans la suivance de Jésus alors que les disciples, qui incarnent cette suivance, sont narrativement absents (10,46-52 ; 8,22-26).  Bartimée prend l’initiative et réclame deux fois sa guérison en criant, malgré l’adversité, alors que le premier aveugle était amené par d’autres [20] .  La parole de Jésus et la foi de Bartimée suffisent à lui ouvrir les yeux, alors qu’il a fallu répéter les gestes de guérison à Bethsaïda.  Les disciples apparaissent dans l’ombre de Bartimée : la question de Jésus “Que veux-tu que je fasse pour toi ?” leur a été posée en 10,36.  Ils demandaient à partager sa gloire.  Lui se sait aveugle et demande à voir, enfin !  On note aussi le titre Fils de David que Bartimée crie à Jésus, titre messianique qui rappelle la parole de foi de Pierre.  D’ailleurs on associe souvent cette déclaration de Pierre, représentant les disciples, à la guérison en deux temps de l’aveugle de Bethsaïda.  Sa demi-guérison évoquerait la réponse des gens sur l’identité de Jésus (Jean, Élie, un prophète), alors que la restauration complète de sa vue correspond à la réponse adéquate de Pierre “Tu es le Messie” (8,27-30).  P. Lamarche envisage autrement le parallèle entre le récit de Bethsaïda et la confession de foi de Pierre.  “Comme l’aveugle à moitié guéri, Pierre voit bien quelque chose, mais de manière imparfaite : c’est une demi-confession de foi.  En Jésus il reconnaît bien le Christ, mais un Christ qui ne peut pas et ne doit pas aller jusqu’à l’abaissement de la Passion.  Il en reste à une idée limitée et incomplète de l’envoyé de Dieu.” [21]   Les difficultés des disciples aux chapitres 9 et 10 confirment bien ce point de vue : ils cherchent toujours en Jésus la figure d’un Roi-Messie.  Sur cette lancée, l’image étrange des gens que l’aveugle à demi-guéri voit comme “des arbres qui marchent” me parait suggestive (8,24).  Les seuls arbres qui marchent dans la Bible se mettent en route en quête d’un roi à “messier” (oindre) pour le placer à leur tête ! [22]  

Ainsi Bartimée prend pour le lecteur le relais de Pierre.  Figure des disciples en travail de seconde conversion, il est encore aveugle lorsqu’il en appelle au Fils de David.  Mais sa situation de mendiant l’inscrit dans les condition de fragilité et de dépossession auxquelles Jésus appelait les disciples encore aveuglés par la gloire associée au Messie.  Et son initiative insistante souligne son désir de changer.  Aussi, lorsque Jésus l’appellera, Bartimée laissera même le peu qu’il a, son manteau, pour bondir et demander au “maître” (rabbouni : mon maître, i.e celui qui m’enseigne) de lui donner la vue.  Une fois guéri, il suivra Jésus sur le chemin.  Suivre Jésus, comme un disciple (1,16-20 ; 2,14 ; 10,28), sur le chemin au bord duquel il restait jusque-là assis et immobile, sans progresser.  Figure d’une seconde metanoia qui s’amorce, parce que travaillée de l’intérieur et éclairée par Jésus, Bartimée introduit le lecteur sur ce chemin qui, à la sortie de Jéricho, conduit à Jérusalem et à la passion (9,33 ; 10,17.28.32.46.52 ; 11,1).

Le thème de la difficile conversion des disciples est traité moins directement dans les récits d’affrontement à Jérusalem, de la Cène et de la passion.  Le narrateur oriente tout le regard des lecteurs sur Jésus.  On nous montre surtout le groupe complètement dépassé par les événements, bien qu’il accompagne Jésus jusqu’à Gethsémani. Pour les disciples tirant l'épée, l'arrestation confirme ce que jusque là  ils refusaient de voir : le Messie de Dieu acceptant dans la frayeur l'éprouvante dépossession de tous ses moyens.  Cette fois c'est bien plus qu'un manteau que les disciples – et lecteurs ? – perdent... Toute illusion arrachée, il ne reste qu'à s'enfuir tout nu (14,43-52). D'une certaine façon, Pierre est sincère en niant connaître cet homme ; le Jésus qu'il croyait connaître en l'appelant Messie, il ne le reconnaît pas en ce Jésus-là ! ni, en lui, le visage du Dieu qu’il cherche (14,66ss).

"Vraiment cet homme était fils de Dieu !"

Le récit guidera son lecteur à travers les événements de la passion et de la mort, dont les disciples sont absents, vers cette déclaration du centurion, proposée comme clef de la confession de foi chrétienne.  Ce n’est pas en voyant le Ressuscité que le centurion reconnaît le Fils de Dieu, mais devant Jésus mort ainsi, victime d’une violence que Dieu refuse d’utiliser.  Mort en exprimant un état d’abandon total, crié vers un Dieu qui ne bouge pas.

“Faut-il penser que le lecteur de Marc est fait témoin de l’échec des disciples pour mieux être installé dans un statut de certitude théologique ?  Nullement.  Car le lecteur n’a pas été préparé à ce qu’il lui est donné d’assister.  C’est une chose que Jésus meure de mort brutale, livré aux mains des Romains, conformément à ce qui avait été prédit (8,31) ; c’en est une autre qu’il éprouve en cette mort l’absence de Dieu (15,34) ; l’événement déborde la prédiction (...)  Les lecteurs sont devenus, par la vertu du récit, les témoins privilégiés de l’épiphanie du Fils de Dieu ; mais la comprennent-ils ?   Ou faut-il répéter à leur propos : « Ils ne comprenaient pas cette parole et craignaient de l’interroger » (9,32) ?” [23]

Le cri de Jésus dit l’absence de toute évidence devant le silence divin, silence qui signe en creux le choix radical de Dieu pour la non puissance.  Mc offre au lecteur croyant la parole de foi du centurion comme réponse au cri de Jésus.  Trois traits propres à Mc mettent bien cette proclamation en valeur : c’est la première et la seule parole humaine de tout le livre qui désigne Jésus comme le Fils de Dieu, à la suite du narrateur en 1,1  ; c’est aussi la parole d’un seul, ce qui lui donne valeur de prise de position d’un sujet interprétant ce qu’il voit, i.e. la mort de Jésus  (chez Mt c’est une parole collective associée à la frayeur devant les événements qui suivent la mort)  ; et enfin, ce centurion confirmera lui-même ensuite que Jésus est réellement mort, on peut l’enterrer (15,44-45). Offerte ainsi au lecteur comme parole forte parce que sans appui et sans cause apparente, cette déclaration de foi accueille, dans la totale impuissance où se trouve Jésus,  la révélation du visage de Dieu, évoquée par la déchirure du voile du Temple. Comme si, en Jésus déchiré, était déchirée une certaine image de Dieu, issue de nos fantasmes de toute puissance, incompatible avec la gratuité du salut offert.

“Si le voile du sanctuaire se déchire c’est pour nous permettre de voir dans le Saint des Saints le mystère de Dieu, à savoir l’amour kénotique de Dieu pour les hommes, tel qu’il est révélé par son Fils : « Celui-ci est mon Fils bien aimé.  Écoutez-le ».  A travers le Christ qui s’est laissé faire sans résister ni s’imposer, nous découvrons un Dieu que l’amour kénotique rend faible, sans défense, vulnérable, humble et humilié, bien différent de cette entité impassible à l’amour possessif, que trop souvent nous imaginons.” [24]

Ce rideau-frontière qui, dans le Temple, garde le Dieu Très Haut hors d'atteinte des humains, toutes les religions s'empressent de le repriser, tant cette révélation de Dieu est déroutante et insoutenable.  Paul parlera à bon droit de la “folie de Dieu” (1Co 1,17ss), lui qui, croyant fidèle et zélé, a justement dû traverser cette seconde metanoia au Dieu de Jésus [25] .  Bien sûr Mc proclame la résurrection du Fils !  Mais il reste cohérent,  n’offrant aucun récit où le lecteur pourrait contempler le Ressuscité en gloire, et oublier au plus vite l'image de Jésus en croix [26] .  L’annonce de la résurrection et le tombeau vide n'adviennent aux disciples que comme des signes.  Signes opaques dont la portée est si profondément troublante qu'en les recevant, les femmes au tombeau sont incapables d'en dire quoi que ce soit.  Il faudra du temps aux disciples, du temps intérieur, pour comprendre qu'en ressuscitant Jésus, Dieu confirme ce que Jésus révèle de Lui. Et du temps encore pour consentir à entrer dans ce nouveau paradigme théologique.  De quoi ont-elles peur, revenant du tombeau ?  (16,8)

“On peut se demander si une bonne partie des chrétiens n’ont pas au cours des siècles, plus ou moins consciemment, étouffé cette révélation déraisonnable, si contraire à l’esprit religieux, si dangereuse pour leur propre autorité.  N’est-il pas plus sûr d’être les représentants et les envoyés d’une divinité toute-puissante ?  (...) En insistant sur l’incompréhension, Marc ne voulait pas critiquer ceux qui ne comprenaient pas, mais seulement souligner la profondeur abyssale du mystère divin.  De même pour nous aujourd’hui en voyant avec quelle difficulté cette révélation a péniblement fait son chemin à travers les siècles, il n’y a aucune raison de se lamenter ou de s’étonner ; il faut seulement admirer ce que la folie de l’amour de Dieu a d’invraisemblable et d’incompréhensible.” [27]

Mc met son lecteur croyant en route vers l’aventure spirituelle de la seconde conversion.  Au coeur de nos représentations les plus profondes de Dieu, il fait retentir l’appel à se convertir au Dieu déroutant de Jésus.  Consentir à cette aventure, c’est quitter les certitudes sur lesquelles nous sommes assis, au bord d’un chemin de Jéricho.  C’est abandonner peu à peu les sécurités religieuses dont nous nous enveloppons parfois frileusement comme d’un manteau, pour enfin s’admettre aveugle, manquant et mendiant.  La mission des disciples est relayée au lecteur pour qu’il puisse, marchant sur ce chemin et acceptant de ne jamais en posséder la fin,  proclamer à son tour la metanoia à l’Évangile révélé en Jésus, Christ, Fils de Dieu, qui est Bonne Nouvelle du  mystère du Règne de Dieu qui se fait tout proche  pour nous (1,1 ; 4,11 ; 6,12 ; 13,10 ; 16,15).

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[1]  L’emploi de “Mc” plutôt que “Marc” veut refléter l’orientation de la présente lecture vers le livre pris comme un tout, son organisation interne, sa construction narrative.

[2]  On reconnaît ici l’influence d’une certaine façon de comprendre la Vulgate.  S. Jérôme a traduit l’impératif metanoiete par pænitemini, que l’on a compris comme “faites pénitence”.  Mais un grammairien du 2e s.  précise que ce verbe latin a effectivement le même sens que le metanoeô grec.  Cette précision est de B. LAFRENIÈRE, Traduction interlinéaire de l'Évangile selon saint Marc, Fides, 1996, p.17 note b.

[3]  Traduction de l’Ancien Testament utilisée par les premiers chrétiens de langue grecque.

[4]  Is 6,10 hébreu :  shoûv.  Comme le grec epistrephô, il signifie au sens physique revenir, retourner, par exemple à un lieu, d’où son emploi pour “revenir à Dieu” en se détournant du péché.  Contrairement à  Mt et Lc, Mc n’utilise pas metanoeô en contexte clair de repentir.  Voir aussi P. LAMARCHE, Évangile de Marc (Études Bibliques, Nouvelle Série 33), Gabalda, 1996, p.42-43 et  63.

[5]  C. SENFT souligne le travail effectué par Mc sur les récits de miracle reçus de la tradition  “qu'il n'adopte pas sans une sérieuse reprise critique”.  Plus loin :  “les miracles font connaître Jésus, ce qu'il est et ce qu'il apporte.  Mais – ici on entre dans la perspective de Marc et de sa christologie – il est tout aussi évident qu'il y a connaissance et connaissance, alors comme aujourd'hui, et que l'évangéliste a des idées à ce sujet.”  Dans L'Évangile selon Marc, (Essais bibliques 19) Labor et Fides 1991, p.17 et 22.

[6]  Mc 1,21-45.  Mt 8,1-4 coupe la désobéissance et toute la finale du récit.  Très souvent la comparaison des récits parallèles de Mt et Mc met en évidence les détails de Mc qui nous intéressent ici, parce que Mt a justement tendance à les couper ou à les modifier.  Par exemple là où Jésus guérit plusieurs malades en Mc 1,34, il les guérit tous en Mt 8,16.

[7]  Mc 2,1-3,6;   Mt 12,9-14 omet toute émotion de Jésus.

[8]  Remarque propre à Mc :  3,20-21.  Les sommaires sur les foules :  3,7-12; 6,53-56.  Comparer à Mt 12,15s et 14,34-36.

[9]  C. SENFT voit dans le v.40 et le thème de l’incompréhension des disciples “une seconde manière de problématiser la tradition des miracles, et par conséquent aussi la christologie enthousiaste dont elle est le support.”  op. cit.  p. 24.  On peut se demander si la tempête dans Mc ne figure pas la difficile seconde conversion plutôt que, comme dans Mt, les épreuves vécues par l’Église.

[10]  Mc 5,1ss.  L'imparfait du  v. 8  “car il lui disait” introduit nettement l’aspect de la durée, de l’action continue et répétée;  la parole de Jésus est inscrite dans le délai et l’insistance avant de devenir finalement efficace. Mt 8,22 et Lc 8,29 corrigent par un passé simple.

[11]  Mc 5,24ss;  quelques commentateurs préfèrent parler de pensée magique.  Voir ce que Mt 9,20-22 en fait !

[12]  Mc précise : leur coeur était endurci.  L'expression visera encore les disciples en 8,17, et visait déjà les pharisiens en 3,5, suscitant la déception et la colère de Jésus.  Elle n’évoque pas un sentiment ou un affect négatif, mais bien l'obstruction du discernement, comme par exemple en Jn 12,40 ou 2Co 3,14.

[13]  Mt et Lc omettront ce récit.  Ce verbe gémir (voir Ac 7,34; Rm 8,22-26) est souvent traduit ici par soupirer.

[14]  Mc 1,12-13.  Ici aussi Mc diffère notablement de Mt et Lc : son  récit ne rapporte aucun triomphe de Jésus sur Satan.  Il est construit sans conclusion et tout se passe en même temps : il était dans le désert,  mis à l'épreuve pendant quarante jours, et il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.  Nous avons là une situation durable dans un temps déterminé, plutôt qu’un enchaînemnt d’actions.  Situation où, là encore, l'humanité de Jésus ressort : il “tient la position”, tout simplement, dans cette tension intérieure inconfortable, qui nous est familière, quelque part entre ange et bête, Dieu et Diable.  Non pas “rempli” par l'Esprit comme chez  Lc, mais bien “expulsé” là par l'Esprit (même verbe en 1,34.39; 3,15.22-23; 5,40; 6,13; 7,26; 9,28.38.47; 11,15; 12,8; 16,9).  Verbe dont l’insistance porte normalement sur le lieu quitté plutôt que sur le lieu d’arrivée.  Jésus est expulsé d'où ? du tête-à-tête intime avec Dieu au baptême.  L'Incarnation exige cela : vivre dans cette arène où Dieu nous échappe,  mais où nous ne sommes pas seuls et impuissants, même si pas tout-puissants.

[15]  P. LAMARCHE, op. cit. p. 24.  Aussi p. 197 :  “Si Jésus s’était manifesté avec la puissance propre à la divinité, s’il avait cherché à imposer aux hommes la volonté de Dieu, son action aurait plu aux esprits «religieux», mais elle n’aurait rien révélé de la nouveauté de Dieu.” Ce thème de la révélation déroutante de la kénose de Dieu est une clé majeure de son très beau commentaire exégétique sur l’Évangile de Marc. Voir aussi D.A. LEE-POLLARD, “Powerlessness as Power : a Key in the Gospel of Mark”, Sottish Journal of Theology 40 p.173-188

[16]  Chez Mc, c’est le seul cas où Dieu se manifeste à quelqu’un d’autre que Jésus (1,11).  Aucun songe ni ange-messager.  Comme s’il fallait un “cas de force majeure”, ce que suggère la lecture proposée ici.

[17]  Nombreuses mentions du chemin associé à la suivance comme disciple: 8,34 ; 9,33-34 ; 10,17.21.28.32.46.52

[18]  Les expressions “statut d’initié” et “lecteur construit par le récit” sont empruntées à l’analyse narrative.  Plus précisément ici à  D. MARGUERAT, “La construction du lecteur par le texte  (Marc et Matthieu)”, dans C. FOCANT éd., The Synoptic Gospels : Source Criticism and New Literary Criticism, (BEThL 110) Louvain, 1993, p. 239-262.  Sa présentation relie (et relit) de façon très éclairante des thèmes majeurs de Mc :  la mobilité physique de Jésus qui, comme la christologie du secret, le fait échapper à “toute déclaration identitaire”,  et l’incompréhension des disciples, problématisée dans le chapitre des paraboles  (Mc 4).  Son analyse permet d’élucider  “quel profil de croyant se dessine en creux dans la stratégie narrative” d’un Évangile  (p. 244).  Elle est complétée par un développement sur l’éthique, fondé sur les milieux historiques de production de Mt et Mc.

[19]  P. LAMARCHE, op. cit.  p.228-229; mais sa lecture s’oriente vers le manque de foi en la résurrection salvifique.  Sur l’importance des récits abordés ici :  “Les perspectives changent dans la seconde partie qui est entièrement orientée vers la passion.  Les guérisons ne sont pas absentes, mais elles sont rares, et leur portée théologique apparaît plus nettement”, p.  229.

[20]  L'attitude d'abord hostile de la foule reste inexpliquée.  Elle assume en fait le rôle narratif d'obstacle et permet au récit de camper nettement Bartimée dans le statut de sujet autonome et désirant ; ce statut est valorisé aussi par la comparaison avec l'aveugle anonyme et passif de Bethsaïda.  On notera que seuls deux autres récits de guérison mettent en scène une foule-obstacle, quoique sans hostilité : le paralysé de Capharnaüm et la femme hémorragique.  Dans les deux cas, l'obstacle sert à mettre en valeur le désir actif du sujet vers Jésus.  À chaque fois, la démarche est désignée par le texte comme manifestant la foi.   Nous avons là, avec Bartimée, les trois seuls récits où Mc signale directement la foi mise en oeuvre (2,5 ; 5,34 ; 10,52).   Elle est acte d’un sujet bien campé comme sujet.

[21]  Ibid., p.  203.

[22]  Dans une parabole racontée en Juges 9,8-15.

[23]  D.  MARGUERAT, op. cit.,  p. 257-258.

[24]  P.  LAMARCHE , op. cit.  p. 379-380.  L’auteur invite aussi, dans ce contexte, à relativiser les lectures sacrificielles de la mort de Jésus, comme des “tentatives toujours renaissantes de ramener cette mort à du déjà connu et d’interpréter Marc selon des catégories anciennes”, propres aux religions.

[25]  P.  LAMARCHE souligne souvent les affinités entre Paul et l’Évangile de Mc.  De même, D. MARGUERAT :  “Paul et Marc sont les seuls à défendre une théologie conséquente de la croix.  (...)  Il y a dans la théologie de Paul et de Marc cette rigueur extrême :  Dieu se donne à connaître dans le visage du Crucifié, et cette révélation bouleversante invalide toute autre connaissance que l’on pouvait avoir de lui.  Il s’ensuit que pour eux, la spécificité du christianisme ne réside ni dans l’amour de Dieu, ni dans l’amour du prochain, mais dans la parole de la croix.”  Dans Le Dieu des premiers chrétiens, (Essais bibliques 16), Labor et Fides, 1990, p. 106.

[26]  La finale 16,9-20 est habituellement considérée comme un ajout postérieur à une version originale de Mc.  Et même ce résumé des expériences d’apparition évite de présenter un revirement rapide ou  facile des disciples.

[27]  P. LAMARCHE, op. cit.  p. 382-383
          

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