La seconde conversion à Dieu, selon S. Marc
Francine
Robert, Institut de pastorale
« A vous le mystère du Règne de Dieu a été donné ; mais
à ceux-là qui sont dehors tout arrive en paraboles,... »
(Mc 4,11)
Heureux hommes qui voient si bellement confirmé leur statut de disciples !
On se souvient de leur conversion, de leur réponse aussi rapide que
radicale à l'appel (1,16-20), et on se réjouit de pouvoir un peu s'identifier
à eux, qui suivent Jésus. Pourtant juste après, on lit l'étonnement de Jésus
devant ces disciples qui ne comprennent pas les paraboles et n'ont pas encore
de foi (4,13.40). On pensera alors qu'il faut encore cheminer, éduquer la
foi, pour eux comme pour nous ; mais quelle foi ? Arrivé à mi-parcours
du livre de Mc, Jésus les décrira avec les mots qui décrivaient justement ceux-là
qui sont dehors : ils ne voient pas, n'entendent pas et
ne comprennent pas (8,17-18 ; 4,12). Le thème de l'incompréhension des
disciples est travaillé de façon remarquable chez Mc. Même après le beau « Tu
es le Messie » de Pierre, qui a mis huit chapitres à venir,
rien n'est joué ! Ce thème met le lecteur en chemin de conversion. Non
pas la première, celle de l'adhésion à la personne de Jésus comme Messie, mais
une autre qui ne peut venir qu'après celle-là : adhésion à quel Messie ?
et à quel Dieu ? Une seconde conversion dont le scénario de Mc [1] suggère qu'elle est difficile. Puisque
la narration de Mc s'adresse à un lecteur déjà converti, chrétien comme nous,
il convient de faire résonner son appel à la conversion jusque dans notre propre
expérience spirituelle.
Quelle conversion ?
« Jésus disait : Le temps est accompli, et le Règne de
Dieu s'est approché : convertissez-vous et croyez à l'Évangile. » (1,15)
Dans les Évangiles les appels à la conversion utilisent le verbe metanoeô et
le nom metanoia. Mots de la même famille que comprendre, se représenter,
réfléchir (noeô) et pensée, intelligence, esprit comme faculté intellectuelle
(noos). La conversionmetanoia évoque donc un changement
d'idée, de façon de penser, de concevoir les choses. La traduction trop
fréquente « se repentir » évoque plutôt pour nous un
changement de conduite, le regret d'avoir agi de façon fautive. [2] On s'aligne alors sur le thème de
l'appel au repentir chez les prophètes : Israël doit quitter la voie
du péché, revenir sur le chemin de Dieu, se retourner pour
ajuster sa conduite à l'Alliance. Or la traduction grecque des Septantes [3] utilise le verbe epistrephô pour
ce retournement exprimé par le verbe hébreu shoûv. Elle réserve
le grec metanoeô, peu fréquent, pour traduire parfois l'hébreu naham qui
signifie en ces cas changer de projet ou d'idée. Dieu en est souvent le
sujet, comme en Jr 18,8 : si cette nation, contre laquelle j'ai
parlé, se convertit (shoûv / epistrephô) de sa méchanceté, alors je me repens
(naham / metanoeô) du mal que j'avais résolu de lui infliger.
Cette traduction reflète d'ailleurs le problème : au sens courant nous
dirions plutôt que les gens reviennent vers Dieu, i.e. se
repentent d'avoir mal agi, et donc Dieu change d'idée,
de projet, de disposition intérieure. C'est ainsi que Mc semble comprendre
ce verbe « revenir se repentir » citant Is 6,9-10,
son seul passage qui utilise epistrephô au sens spirituel (4,12). [4]
En 1,15 Jésus proclame la conversion à une Bonne Nouvelle ; il proclame
une nouveauté à accueillir et à comprendre. Jean le Baptiste la proclamait
dès le début (1,4). Même si la tradition associe son baptême de conversionmetanoia au
pardon des péchés, Mc n'offre aucune prédication de Jean concernant la conduite
et l'éthique, contrairement à Mt et Lc. Tout ce que dit Jean oriente le lecteur
sur la nouveauté de « celui qui vient ». Voir cette nouveauté,
y réfléchir et la laisser modifier nos représentations. Mc appelle à ce que
nous nommerions aujourd'hui une conversion de l'intelligence, ou encore un
changement de paradigme. Le vocabulaire de la compréhension et de l'intelligence
reviendra d'ailleurs souvent, spécifiquement à propos des disciples (4,11.13 ;
7,18 ; 8,17-21 ; 9,32). Comme si leur première adhésion n'était
que le point de départ vers une seconde metanoia, d'ordre plus spirituel
et intellectuel, un changement d'univers mental qu'ils devront un jour eux-mêmes
proclamer (6,12 ; 13,10).
Dans l'Évangile de Mc les résistances des disciples mettent le lecteur sur
la voie de la dérangeante nouveauté qui réclame une conversion : la kénose
du Messie, son refus de la puissance. Dès que Pierre, en chemin vers Césarée,
reconnaît Jésus comme Messie, il entre en tentation de puissance et tente
aussitôt Jésus. Son refus de la passion est dit satanique (8,27-33). La nouveauté
difficile à accueillir concerne ici l'idée que l'on a de Jésus comme envoyé
spécial de Dieu. Comme MessieRoi pour les Juifs de son temps, mais surtout
comme Christ et Fils de Dieu pour les lecteurs de Mc, d'hier et d'aujourd'hui.
Si cet Évangile fut largement sous-utilisé pendant des siècles, c'est peut-être
dû à la vigueur et la rigueur avec lesquelles il met en récit la christologie
évoquée dans l'ancienne hymne : Lui étant dans la forme de Dieu n'a
pas pourchassé l'égalité avec Dieu mais il s'est dépouillé (vidé :
kenoô) lui-même (Ph 2,6).
Cet hymne dit aussi une théologie. C'est la kénose de Dieu que Jésus
révèle, dès que l'on résiste à la tentation de ne considérer son abaissement
que comme un passage obligé et temporaire. La résurrection n'est pas la fin
de cette kénose, mais la confirmation par Dieu de la théologie que Jésus incarne
à même ses choix et sa vie : l'abaissement de Dieu par amour gracieux
et respect de la liberté humaine. La metanoia que Mc propose aux
disciples convertis concerne donc l'image que l'on se fait de Dieu dans sa
relation avec nous. Mc précise : les idées de Pierre ne sont pas celles
de Dieu. Précision pour les lecteurs, bien sûr, représentés par cette foule
sortie de nulle part sur la route de Césarée, que Jésus appelle et instruit
(8,34). Foule de convertis désireux de le suivre, mais dont les idées spontanées
sur Dieu sont encore à convertir. Il faudra attendre et entendre la
déclaration du Centurion : paradoxalement, l'impuissance de Jésus mort
en croix est la parabole vivante de Dieu (15,39).
Les miracles du Messie
Les nombreux récits de miracles dans Mc sont un lieu privilégié pour nourrir
notre image de puissance de Jésus. Pourtant, sans attendre la passion, le narrateur
sème partout des indices de la kénose du Messie, de son refus de la puissance
et de son consentement profond aux limites inhérentes à la condition humaine.
Quand on « lit » Jésus comme Fils de Dieu, on ne remarque
pas ces petits détails incongrus, que l'exégèse attribue souvent au style coloré
de Mc ou à un problème de sources. Le survol qui suit propose d'orienter la
lecture autrement : un repérage cumulatif de plusieurs signes de piste
qui jalonnent la première moitié du livre, esquissant une certaine figure du
Messie inscrite par Mc au coeur de sa dramatique théologique [5]. Ces indices sont
de divers ordres : émotions de Jésus, obstacles à ses projets, réactions
des gens et quelques notes discordantes dans le succès des miracles.
Mc fait démarrer l'action de Jésus avec puissance : un possédé et une
femme fiévreuse promptement guéris, et un résumé de guérisons nombreuses...
avec un petit problème deux fois sur trois : il doit faire taire des esprits
trop bavards. Déjà le troisième récit de guérison individuelle nuance cette
image de force : face au lépreux Jésus est, selon différents manuscrits,
irrité ou ému de compassion. Ce dernier verbeadjectif dérivé du mot
grec « entrailles » évoque une forte émotion, très éloignée
de l'idéal du sage en monde gréco-romain, le public-lecteur de Mc. Puis sans
explication, Jésus rudoie le lépreux et le chasse avec ordre formel de se taire.
Le miraculé lui désobéit si bien qu'il ne peut plus aller où il veut ni même
s'isoler [6].
Au chapitre 2, fin de la belle unanimité autour de la renommée glorifiante
de Jésus ! Mc aligne cinq récits de controverse. Le pouvoir de guérir
des jambes et une main paralysées n'est pas un pouvoir sur les gens et ne suscite
pas que de l'admiration. Face à leur liberté la puissance de Jésus n'est pas
toute-puissante. Mc le montre bouleversé et en colère devant leur résistance [7]. La
série s'achève sur un complot, déjà ; le lecteur sait qu'il aboutira.
Bien sûr Jésus attire les foules et les malades. Mais Mc présente cette popularité
sous les traits du désordre. Les gens le bousculent, le pressent, risquent
de l'écraser, se jettent sur lui pour le toucher, l'empêchent de manger. Mt,
Lc et Jn ne nous ont pas habitués à cette image d'un Jésus populaire qui ne
maîtrise pas la situation ni la foule encombrante. Et la famille s'en mêle
pour le ramener à la maison... et à la raison ! « car ils
disaient : 'il a perdu la tête'. » [8]
Une discussion sur la source de son pouvoir guérisseur (Dieu ou Béelzéboul ?)
signale la limite des miracles : ils ne suscitent pas vraiment l'adhésion
mais doivent être déchiffrés, interprétés par tous ces gens qui en veulent.
Ce travail de signification reste en leur pouvoir, Jésus n'y peut rien. Suit
le chapitre des paraboles, dont une seule est propre à Mc : justement
celle où le semeur n'a aucune prise, ni de fait ni de savoir, sur les résultats
de son travail (4,26ss). C'est « d'elle-même » (automatè)
que la terre produit et donne suite au mouvement de la semence.
Quand Jésus apaise une tempête, cet acte puissant advient comme une parabole
à ses propres disciples, à qui pourtant il expliquait tout. Ils manquent
de confiance, n'ont pas de foi et n'y comprennent rien (4,34ss). Étrange début
de récit, d'ailleurs, vers une étrange tempête qui semble épargner les autres
barques ! Comme si seuls ceux qu'une première conversion a déjà engagés
à la suite de Jésus s'y trouvaient plongés. Ou encore, seuls ceux qui consentent
à l'emmener avec eux comme il est, sans plus, dans cette traversée
dont il a l'initiative [9]. Suit la lutte ardue
avec le possédé de Gérasa. Dans les exorcismes, savoir le nom de l'autre donne
prise sur lui. Or Jésus ignore le nom de cet esprit fort qui, lui, connaît
le sien. Entre l'ordre d'expulsion et sa réalisation, l'autre impose une laborieuse
négociation [10].
Résultat d'une guérison si spectaculaire ? on lui suggère poliment d'aller
voir ailleurs ! Jésus retraverse le lac et suit Jaïre dont la fille se
meurt. La foule le bouscule encore et une femme profite du désordre pour se
guérir elle-même sans rien demander. Non seulement ça marche, mais quand Jésus
apprend enfin ce qui s'est passé, il accepte ce « self service » et
appelle cela de la foi ! [11] Apparemment, son absence de contrôle
ne le perturbe pas. De pouvoir réveiller l'enfant lui suffit. Ici encore
Mc introduit un ordre de silence... on se demande ce que les parents feraient
de leur fille publiquement morte ! Mc clôture cette série d'actes puissants
par la visite sans succès à Nazareth. Les gens sont scandalisés, Jésus ne
peut faire aucun miracle et s'étonne de leur non-foi.
Jésus envoie alors les siens en mission dans la fragilité, leur annonçant
autant l'échec que le succès. Mc enchaîne avec la mort de Jean, victime impuissante
de la bêtise d'Hérode. Peu triomphants, les envoyés de Dieu. Avant le spectaculaire
repas offert à des milliers de gens, la foule désordonnée revient s'imposer
à Jésus, bloquant son projet de retraite avec les siens. Il change d'idée,
de nouveau « pris aux tripes ». Ce récit des pains, comme
le second, reprend les mots de la Cène (6,41 ; 8,6s ; 14,22s). La
capacité d'offrir du salut en abondance passe par le consentement à la limite
fondamentale de la mort. Dans ce contexte qui évoque la passion, perte de
tout pouvoir, la marche sur les eaux évoque la résurrection ; mais les
disciples, complètement dépassés, n'arrivent pas à produire du sens sur l'action
de Jésus (6,45-52) [12].
Même pour ceux qui croient, le sens doit venir d'eux et non de lui. Jésus
pars vers Tyr ; pour avoir la paix précise Mc. Raté ! Une autre
femme têtue s'impose et l'amène à changer d'idée, arrachant pour sa fille une
païenne un salut qu'il réservait d'abord aux enfants d'Israël. Son
pouvoir de guérir est réel : sa parole agit à distance. Mais juste après
avec le sourd-bègue, il a besoin des trucs classiques des guérisseurs et il gémit d'effort [13].
Mc conclut le second don des pains avec une demande étonnante : fais-nous
un signe du ciel. Jésus gémit encore. N'en ont-ils pas vu assez,
de ces actes qui nous semblent d'évidence des signes du ciel ? Peut-être
pour éviter que les lecteurs n'accusent trop vite ces pharisiens de « mauvaise
foi », Mc montre aussitôt avec insistance que des disciples « de
bonne foi » ont eux aussi l'esprit bouché (8,14-21). L'évidence
et la fascination du merveilleux seraient-elles du levain de pharisien ?
La guérison d'un aveugle arrive fort à propos pour les aider à y voir clair
(8,22-26). Ce récit de miracle, où Jésus est obligé de s'y reprendre à deux
fois, n'est pas retenu par Mt et Lc. Avec cet aveugle conduit par d'autres
à Jésus, Mc conduit le lecteur à la moitié de son livre. Il a regroupé dans
ces huit premiers chapitres tous ses récits de guérison sauf deux : l'enfant
possédé et l'aveugle Bartimée.
Des convertis cherchent leur Dieu
La confession de foi de Pierre à Césarée pourrait représenter une seconde
conversion (8,27-33). Mc a parsemé son récit d'indices montrant que ça n'était
pas facile d'y arriver. Quel sage se laisse envahir par les émotions et bousculer
par les foules ? Quel Messie voit ses projets chambardés, ses actes mal
interprétés et sa famille le croire fou ? Qu'est-ce que ce Maître dont
les disciples ne comprennent rien ? et ce guérisseur aux pouvoirs parfois
laborieux ? Quel est ce Fils de Dieu annoncé en 1,1 que finalement personne
ne voit, sauf les mauvais esprits ? Pierre y arrive pourtant : Tu
es le Messie ! Et Jésus le rabroue aussitôt, l'enjoignant
sévèrement de ne répéter cela à personne. Ce même verbe fort rabrouer que
Mc utilise pour faire taire les esprits mauvais (1,25 ; 3,12 ; 9,25).
Mc enchaîne directement sur la première annonce de la Passion : Jésus
l'enseigne ouvertement, comme en opposition au secret imposé sur la
proclamation messianique. Ce nouvel enseignement, Pierre le refuse tout net,
bien campé dans sa nouvelle position de croyant en Jésus Messie : un Messie
fort et vainqueur du mal. Peut-être une certaine vulnérabilité, d'accord,
qui autorise l'émotion et la compassion, ce que nous aimons reconnaître comme « humain » chez
lui. Mais surtout pas un Messie fragile, à la merci de ses adversaires et
de la bêtise humaine... pas comme nous ! (mais plutôt, en un espoir secret,
nous comme Toi ?) Pierre ressemble ici au Tentateur de Genèse 3 : « tu
seras comme un Dieu » ; son refus atteint de plein fouet l'Incarnation.
Jésus le qualifie précisément de « Satan », titre
et fonction qui nous renvoient au récit de tentation au désert [14].
Jésus s'adresse encore ici à Pierre en le rabrouant. Mc insiste avec
ce verbe de menace à ces esprits qui le connaissaient ! (1,24.34 ;
3,11-12 ; 5,7) Pour les disciples et les croyants, il faut peut-être
voir d'où surgit en nous la parole de foi qui donne à Jésus les titres de Seigneur,
Christ, Fils de Dieu. Les esprits impurs aussi en ont plein la bouche des Saint
de Dieu et Fils du Très-Haut ! Ces formules de la foi pourraient-elles
donc surgir parfois en nous d'un « mauvais esprit » ?
L'humanité de Jésus dans Mc incarne, précisément,
sa christologie et sa théologie, pour des lecteurs chrétiens
qui connaissent Jésus
et croient déjà que Dieu l'a ressuscité. A quelle dérive
sont-ils donc exposés,
ces convertis, pour que Mc accumule ainsi des indices sur les dangers d'une
telle fascination ? Le virage narratif de 8,27-33 (situé sur le
chemin qui mène à Césarée, ainsi nommée
en hommage à César empereur) l'illustre :
on se trompe en présumant que le Règne de Dieu est puissance.
Le nouvel enseignement de Jésus sur lui-même instaure une profonde
discontinuité. Il perturbe chez
le lecteur l'image de force associée à son ministère,
et donc associée au mode
de présence de Dieu dans le monde. La puissance de Dieu manifestée
en Jésus
ne peut se comprendre que dans des termes opposés à ceux que
nous désirons
secrètement. Si Jésus succombait à la tentation de Pierre, « le
Dieu qu'il révélerait serait le Dieu bon, tout-puissant et miséricordieux
des religions, tels que les hommes l'imaginent et le cherchent » [15]. Mc
propose bien une metanoia : une intelligence renouvelée
du Dieu qui se révèle, en Jésus, fragile et désarmé.
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articles de la revue La vie spirituelle
[1] L'emploi
de « Mc » plutôt que « Marc » veut
refléter l'orientation de la présente lecture vers le livre pris comme un
tout, son organisation interne, sa construction narrative.
[2] On reconnaît
ici l'influence d'une certaine façon de comprendre la Vulgate. S. Jérôme
a traduit l'impératif metanoiete par pænitemini, que l'on
a compris comme « faites pénitence ». Mais un grammairien
du 2e s. précise que ce verbe latin a effectivement le même sens que le verbe grec metanoeô. Cette précision est de B. LAFRENIÈRE, Traduction interlinéaire de l'Évangile
selon saint Marc, Fides, 1996, p.17 note b.
[3] Traduction
de l'Ancien Testament utilisée par les premiers chrétiens de langue grecque.
[4] Is 6,10
hébreu : shoûv. Comme le grec epistrephô, il signifie
au sens physique revenir, retourner, par exemple à un lieu, d'où son emploi
pour « revenir à Dieu » en se détournant du péché.
Contrairement à Mt et Lc, Mc n'utilise pas metanoeô en contexte
clair de repentir. Voir aussi P. LAMARCHE, Évangile de Marc (Études
Bibliques, Nouvelle Série 33), Gabalda, 1996, p.42-43 et 63.
[5] C. SENFT
souligne le travail effectué par Mc sur les récits de miracle reçus de la
tradition « qu'il n'adopte pas sans une sérieuse reprise critique ».
Plus loin : « les miracles font connaître Jésus, ce qu'il
est et ce qu'il apporte. Mais ici on entre dans la perspective de
Marc et de sa christologie il est tout aussi évident qu'il y a connaissance
et connaissance, alors comme aujourd'hui, et que l'évangéliste a des idées
à ce sujet. » Dans L'Évangile selon Marc, (Essais bibliques
19) Labor et Fides 1991, p.17 et 22.
[6] Mc 1,21-45.
Mt 8,1-4 coupe la désobéissance et toute la finale du récit. Très souvent
la comparaison des récits parallèles de Mt et Mc met en évidence les détails
de Mc qui nous intéressent ici, parce que Mt a justement tendance à les couper
ou à les modifier. Par exemple là où Jésus guérit plusieurs malades
en Mc 1,34, il les guérit tous en Mt 8,16.
[7] Mc 2,1-3,6;
Mt 12,9-14 omet toute émotion de Jésus.
[8] Remarque
propre à Mc : 3,20-21. Les sommaires sur les foules : 3,7-12;
6,53-56. Comparer à Mt 12,15s et 14,34-36.
[9] C. SENFT
voit dans le v.40 et le thème de l'incompréhension des disciples « une
seconde manière de problématiser la tradition des miracles, et par conséquent
aussi la christologie enthousiaste dont elle est le support. » op.
cit. p. 24. On peut se demander si la tempête dans Mc ne
figure pas la difficile seconde conversion plutôt que, comme dans Mt, les
épreuves vécues par l'Église.
[10] Mc
5,1ss. L'imparfait du v. 8 « car il lui disait » introduit
nettement l'aspect de la durée, de l'action continue et répétée; la parole
de Jésus est inscrite dans le délai et l'insistance avant de devenir finalement
efficace. Mt 8,22 et Lc 8,29 corrigent par un passé simple.
[11] Mc
5,24ss; quelques commentateurs préfèrent parler de pensée magique. Voir
ce que Mt 9,20-22 en fait !
[12] Mc
précise : leur coeur était endurci. L'expression visera encore
les disciples en 8,17, et visait déjà les pharisiens en 3,5, suscitant la
déception et la colère de Jésus. Elle n'évoque pas un sentiment ou un affect
négatif, mais bien l'obstruction du discernement, comme par exemple en Jn
12,40 ou 2Co 3,14.
[13] Mt
et Lc omettront ce récit. Ce verbe gémir (voir Ac 7,34; Rm 8,22-26) est
souvent traduit ici par soupirer.
[14] Mc
1,12-13. Ici aussi Mc diffère notablement de Mt et Lc : son récit
ne rapporte aucun triomphe de Jésus sur Satan. Il est construit sans conclusion
et tout se passe en même temps : il était dans le désert, mis à l'épreuve
pendant quarante jours, et il était avec les bêtes sauvages et les anges
le servaient. Nous avons là une situation durable dans un temps déterminé,
plutôt qu'un enchaînemnt d'actions. Situation où, là encore, l'humanité
de Jésus ressort : il « tient la position », tout
simplement, dans cette tension intérieure inconfortable, qui nous est familière,
quelque part entre ange et bête, Dieu et Diable. Non pas « rempli » par
l'Esprit comme chez Lc, mais bien « expulsé » là
par l'Esprit (même verbe en 1,34.39; 3,15.22-23; 5,40; 6,13; 7,26; 9,28.38.47;
11,15; 12,8; 16,9). Verbe dont l'insistance porte normalement sur le lieu
quitté plutôt que sur le lieu d'arrivée. Jésus est expulsé d'où ? du
tête-à-tête intime avec Dieu au baptême. L'Incarnation exige cela :
vivre dans cette arène où Dieu nous échappe, mais où nous ne sommes pas
seuls et impuissants, même si pas tout-puissants.
[15] P.
LAMARCHE, op. cit. p. 24. Aussi p. 197 : « Si
Jésus s'était manifesté avec la puissance propre à la divinité, s'il avait
cherché à imposer aux hommes la volonté de Dieu, son action aurait plu aux
esprits « religieux », mais elle n'aurait rien révélé
de la nouveauté de Dieu. » Ce thème de la révélation déroutante
de la kénose de Dieu est une clé majeure de son très beau commentaire exégétique
sur l'Évangile de Marc.
Voir aussi D.A. LEE-POLLARD, « Powerlessness as Power : a
Key in the Gospel of Mark », Sottish Journal of Theology 40
p.173-188