Les petits groupes et les parcours spirituels
Jean-Louis Larochelle, o.p.
suite du texte
Une première étape caractéristique, propre à tout
groupe en formation, c'est la phase individualiste. Chaque membre est alors
prudent, réservé, habituellement gentil mais méfiant.
C'est une phase d'adaptation. Chacun reste centré sur la satisfaction
de ses besoins personnels. Cette étape, pour un groupe qui se rencontre à tous
les quinze jours, peut facilement durer deux mois, parfois davantage. Vient
ensuite la phase de frustration et de conflit. Comme des différences
d'attitude, de tempérament ainsi que des divergences dans la lecture
des situations et des Écritures commencent à se manifester
explicitement, des incompréhensions apparaissent. On peut alors assister à des
confrontations et à des conflits ouverts qui menacent la survie du
groupe. C'est d'ailleurs souvent à cette étape que des personnes
quittent le groupe. Mais si la majorité des membres réussisent à survivre à cette épreuve
liée au processus normal de formation du groupe, ils ont de fortes
chances de rester ensemble pour donner de la consistance à leur groupe
et en faire un instrument efficace pour l'atteinte de leur objectif. La troisième étape
est celle de la cohésion. C'est celle où le groupe précise
ses normes de fonctionnement de façon à
éviter les conflits qui pourraient le diviser. C'est une phase de
bonne volonté. Les membres acceptent de plus en plus leur groupe.
On les entend d'ailleurs parler en termes de« nous » et
de« notre groupe ». Il y a plus d'ouverture au niveau
de l'expression des convictions et des sentiments. C'est dans le prolongement
de cette étape que se situe la phase de performance ou de fécondité.
Pour les groupes qui se rencontrent au quinze jours, l'atteinte de cette
phase se produit souvent au terme de leur deuxième année de
cheminement en commun. Ici l'énergie du groupe devient largement disponible
pour la poursuite des objectifs fixées au départ. Chacun est
maintenant intégré dans le groupe. Il le valorise et en parle
positivement à l'extérieur. Il exprime de la reconnaissance
pour ce que le groupe lui apporte. En même temps, sa volonté de
collaboration s'exprime ouvertement. Suite à l'émergence de
ces attitudes nouvelles, on observe normalement au sein du groupe un climat
de tolérance élevée de même qu'une confiance mutuelle évidente.
Le groupe peut désormais se consacrer pleinement à la poursuite
des objectifs liés à la recherche spirituelle et à l'approfondissement
du lien au Christ.
La fécondité fraternelle et spirituelle
Une fois entrés dans la phase de performance, les membres des groupes de
partage parlent d'une expérience fraternelle unique jamais expérimentée auparavant
dans les communautés paroissiales. Ils en parlent aussi comme d'un lieu de
soutien et de stimulation au niveau de leur cheminement de foi. Ainsi ils
disent avoir découvert comment la fraternité évangélique, avec le pardon
qu'elle implique, peut être à la fois difficile et nourrissante. En même
temps, ils parlent d'un approfondissement, souvent radical, de leur attachement
au Christ. Bref, pour ces personnes, la fécondité spirituelle et fraternelle
du groupe ne fait aucun doute. Elle est une évidence.
Comment les promoteurs expliquent-ils cette double efficacité du petit groupe?
D'abord par le fait que ce dernier constitue, pour les membres, un cadre
privilégié pour opérer le passage d'une lecture en extériorité - de croyances
et de vérités objectives - à une lecture en intériorité, à une lecture
pour soi. C'est que chaque membre est incité à se dire à lui-même comment
il se rapporte ou se réfère personnellement à cet univers unique dévoilé
en Jésus-Christ. Pour faciliter ce passage, les parcours utilisés par les
petits groupes intègrent diverses stratégies ou pratiques. L'une d'elles,
c'est de créer le plus d'espace possible pour la prise de parole. En particulier,
on incite chaque membre à prendre la parole sur soi et sur son univers familier,
et à le faire à la lumière de l'Écriture et de la tradition chrétienne. Pour
favoriser au maximum cette prise de parole, on a régulièrement recours -
dans la majorité des parcours proposés - à la stratégie des partages en
dyades et en sous-groupes de trois ou quatre personnes. On multiplie de la
sorte, lors de chacune des rencontres, les occasions où chaque membre a la
possibilité de s'exprimer, de questionner, de réagir.
Il ne faut pas oublier par ailleurs, toujours pour expliquer l'efficacité
des parcours, le fait que cette prise de parole est canalisée ou focalisée:
quelque soit le type de parcours retenu, on revient continuellement à l'Évangile,
aux manières de le vivre ou de le refuser. L'Évangile, directement ou indirectement,
constitue donc le pôle de référence continuel de la prise de parole. Le dire
n'est jamais dispersé. Ainsi, à la longue, cette prise de parole focalisée
laisse des traces significatives, souvent profondes, dans l'esprit et le
coeur des participants.
En outre, les promoteurs rappellent que les interprétations diverses des
Écritures apportées par les membres font éclater, pour chacun, l'univers
réduit dans lequel il pouvait se tenir auparavant. Chaque membre prend conscience
du fait qu'il pourrait devenir différent de ce qu'il est. Les interprétations
partagées des textes travaillés en commun ou les lectures plurielles des
situations analysées ensemble lui ouvrent un nouvel horizon. Il voit se déployer
sous ses yeux des possibilités nouvelles. Il prend conscience qu'il pourrait
adopter d'autres attitudes et d'autres comportements qui seraient davantage
cohérents avec la lumière de l'Évangile. Son imaginaire évangélique, spirituel,
est ainsi généreusement alimenté [8] . Cela lui permet à la fois de
prendre du recul face à sa façon de vivre chrétiennement et d'imaginer une
autre façon d'être disciple du Christ.
Encore pour expliquer l'efficacité des parcours, les promoteurs attirent
régulièrement l'attention sur le climat propice des petits groupes. On y
trouve, bien sûr, le soutien et la tolérance pour s'ouvrir et s'écouter mutuellement.
Mais on rencontre aussi, chez chaque membre, un attachement affectif réel
au groupe. Cet attachement a pour effet de rendre particulièrement sensible
et perméable aux idées, interprétations et témoignages des autres membres.
À ce propos d'ailleurs, on fait parfois un parallèle ici avec les démarches
psychothérapeutiques, individuelles ou en groupe. Dans ces démarches, on
fait observer qu'il est beaucoup plus facile d'amener quelqu'un à modifier
ses attitudes et ses comportements si on lui assure un accueil personnel,
si on sait l'écouter avec attention et respect et si on lui donne en plus
l'espace et le soutien nécessaire pour se raconter et se dire [9] . Or, on l'a vu,
le petit groupe de partage fait siennes ces conditions. On comprend alors
pourquoi il constitue un milieu particulièrement propice pour amener ses
membres à risquer des changements de route.
Les périls dans les démarches
La liste des effets positifs présentée jusqu'ici renvoie aux expériences
réussies de cheminement. Car sur l'ensemble des petits groupes qui se forment,
une portion significative ne fait pas ou peu l'expérience de la fécondité
spirituelle dont on a parlé. Cela, on ne doit pas le cacher. D'où la nécessité
d'identifier un certain nombre de menaces qui, si elles ne sont pas prises
en compte, peuvent réduire sérieusement la fécondité d'une démarche au sein
d'un petit groupe.
Une première menace pour tout groupe de partage: c'est le manque de souci
pour les relations vécues entre les membres. Négliger les relations, c'est
s'exposer à voir se manifester des blocages insurmontables au niveau de l'échange.
L'expérience révèle que la qualité des relations détermine largement la fécondité
du groupe. On ne doit donc pas oublier que les échanges ne relèvent pas que
des ressources intellectuelles. L'affectivité des membres ne cesse de travailler
tout au long des rencontres. C'est pour cette raison qu'on demande à l'animateur
de tout groupe d'être attentif aux deux logiques rencontrées dans les réunions:
la logique du contenu (sujets d'échange) et la logique des relations [10] .
Si, à première vue, la logique du contenu semble plus importante que la seconde,
il ne faut pas s'y méprendre: sans s'occuper de la logique des relations,
le groupe est exposé à éclater ou encore à devenir inefficace en regard des
objectifs poursuivis.
Une deuxième menace est aussi régulièrement présente dans les groupes de
partage: c'est celle de craindre ou de refuser de devenir« subjectif » dans
la lecture des textes bibliques. Par respect pour la Bible ou par peur de
se tromper, il arrive que l'on se cramponne à l'interprétation fournie par
tel exégète ou par tel pasteur. Ainsi on demeure orthodoxe! Malheureusement,
en évitant de devenir subjectif, le participant n'arrive pas à dire le rapport
personnel qu'il entretient avec les réalités dévoilées dans les textes. Il
n'en fait pas sa nourriture. Pour ne pas tomber dans le piège de l'objectivité,
l'animateur doit veiller à ce que, progressivement, tous les membres du groupe
aient de l'espace pour s'essayer de façon régulière à l'interprétation personnelle.
Une troisième menace: négliger de réserver, dans les rencontres, de l'espace
pour la prière spontanée des membres. Si, dans certains groupes, on ira jusqu'à
se permettre deux moments de prière par rencontre pour un total de trente
minutes pour une réunion de deux heures, ce n'est pas là une pratique commune.
En effet, dans d'autres groupes, tout le temps est consacré, ou presque,
à l'analyse des textes et des situations. On oublie ainsi que le groupe de
partage n'est pas un groupe d'étude et pas davantage un« séminaire
de recherche : c'est un groupe de croissance dans la foi. Il faut aussi
se rappeler que c'est souvent dans ces moments de prière que les participants
commencent à dire ouvertement leur rapport personnel à Dieu.
Une quatrième menace: laisser l'animation d'un groupe de partage à une personne
non motivée religieusement et mal préparée. Pour bien accompagner un groupe,
l'animateur doit se voir et se vouloir engagé dans une démarche d'approfondissement
spirituel. Il doit reconnaître son propre besoin de conversion. Sans une
telle motivation, il peut dériver et utiliser le groupe à son profit; il
peut succomber à la tentation de se faire le gourou du groupe. Par ailleurs,
il est important que l'animateur sache gérer les échanges dans un groupe
et bien comprendre le parcours, de l'intérieur, pour bien l'utiliser avec
son groupe. Sans ces compétences de base, le groupe a de fortes chances d'éclater
ou de s'étioler.
Le rappel de ces menaces invite à la vigilance. Une attention continue à
la vie du groupe s'impose de même qu'une attention régulière aux objectifs
poursuivis. Sans cette vigilance, les petits groupes peuvent très facilement
entraîner leurs membres dans des expériences frustrantes et nullement fécondes
spirituellement parlant. C'est pour cette raison d'ailleurs qu'on suggère
qu'un petit groupe de partage de foi ne reste jamais isolé. D'où la suggestion,
régulièrement faite aux petits groupes, de se rattacher à un réseau ou de
rester en contact régulier avec l'équipe pastorale d'une communauté chrétienne.
Car, à ce niveau, on a habituellement le souci de fournir des parcours valables
et de proposer des animateurs qui sont motivés et qui possèdent une compétence
pour assumer l'accompagnement.
Conclusion
Au terme de cette présentation, nous devons reconnaître que l'encadrement
offert par les petits groupes est porteur de fécondité spirituelle. Davantage:
nous pouvons affirmer que bien des membres de petits groupes, grâce aux parcours
proposés, sont entrés dans une véritable expérience de conversion ou de re-conversion
à Jésus-Christ. Les changements observés au plan de leurs attitudes et de
leur façon de vivre l'ont manifesté explicitement. Mais cette fécondité,
comme nous avons pu le constater, n'est pas le fruit des seules bonnes intentions:
la route proposée pour atteindre le retournement intérieur décrit, ainsi
que l'émergence de nouvelles habiletés touchant l'expression de
la foi personnelle, est exigeante, ascétique même. Pour qui est disposé à
se laisser travailler par l'Esprit du Christ, l'expérience peut être très
fructueuse. Le passage par le processus du petit groupe peut en effet secouer
salutairement la personne qui s'y aventure. Il peut surtout lui redonner
un élan nouveau dans son engagement à suivre le Christ. C'est pour cette
raison que les personnes qui manifestent des aspirations spirituelles ou
le désir d'aller plus avant dans leur relation avec le Dieu de Jésus-Christ
doivent être encouragées à opter pour l'encadrement offert par les petits
groupes.
En terminant, nous voulons simplement reconnaître que notre présentation
n'a pas tenu compte du rôle de la grâce de Dieu dans l'expérience vécue au
sein des petits groupes. Ce n'est ni par oubli ni par mauvaise volonté. Nous
avons simplement préféré attirer l'attention sur les conditions humaines
qui, normalement, favorisent l'action de la grâce. Ce que nous avons fait
ressortir, c'est la logique de l'incarnation. D'où le relevé des conditions
à respecter pour que l'invitation mystérieuse de Dieu à aller à sa rencontre
soit entendue et accueillie.
(retour au début du texte)
retour à la liste des
articles de la revue La vie spirituelle
[8] . Sur les effets de
la lecture des textes bibliques, on pourra voir Kevin J. Vanhoozer, Biblical
Narrative in the Philosophy of Paul Ricoeur. A Study in Hermeneutics and
Theology, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p.102-104.
[9] A ce propos, on pourra
consulter David W. Johnson et Frank P. Johnson, Joining Together. Group
Theory and Group Skills (Third Edition), Prenctice-Hall Inc., 1987,
p.379-385; on pourra voir aussi Carl Rogers, On Becoming a Person.
A therapist's View of Psychotherapy, Boston, Houghton Millin Company,
1961, p. 204-205.
[10] . Sur ce point,
on pourra lire les remarques de Jean Le Du, « Élaboration d'un
langage de la foi dans un groupe », dans J. Delorme et alii, Le
langage de la foi dans l'Écriture et dans le monde actuel. Exégèse et catéchèse, Paris,
Cerf, 1972, p. 80-86.