plan du sitequoi de neuf à l'IP ? Table des articles disponibles
Recommencer: d'une conversion à l'autre
page couverture / table des articles

Ce numéro de la revue “la vie spirituelle”, paru en septembre 2000 aux éditions du Cerf (n° 736), traite du thème de la seconde conversion.
Préparé par l'équipe de l'Institut de pastorale des Dominicains à Montréal, il rassemble plusieurs articles d'auteurs d'ici.


Les petits groupes et les parcours spirituels

Jean-Louis Larochelle, o.p.

On assiste présentement à un phénomène particulier dans la majorité des Églises chrétiennes du monde occidental: celui de la multiplication rapide des petits groupes de Bible et de partage de foi [1]. Le phénomène a pris tellement d'ampleur du côté américain, au cours des deux dernières décennies, qu'on affirme même que ces petits groupes sont en train de refaçonner le paysage religieux et l'expérience religieuse [2]. À noter que l'incitation à former de tels groupes est venue le plus souvent des responsables de communautés croyantes. Au Québec par exemple, la majorité des évêques catholiques, dans le cadre des projets de réaménagement des paroisses, ont adopté, dans les années quatre-vingt-dix, une politique visant à encourager fortement la mise en place de petits groupes de partage de foi.

Vue de l'extérieur, cette option enthousiaste pour les petits groupes peut sembler excessive. Est-il vrai qu'une participation à de tels groupes entraîne vraiment une transformation de la vie spirituelle des participants? Faut-il croire les membres qui affirment y avoir vécu, comme adultes, une véritable conversion ou encore une re-conversion au Christ? Doit-on prendre pour acquis que ces groupes font vivre aussi une expérience de fraternité chrétienne qu'on ne peut pas expérimenter dans les communautés paroissiales?

Pour vérifier le bien-fondé de cette prétendue fécondité spirituelle d'un cheminement à l'intérieur d'un petit groupe, il faut remonter aux particularités de ces groupes, c'est-à-dire à leurs parcours et à leur dynamique interne. Pour ce faire, nous présenterons les grands types de parcours utilisés dans les petits groupes et, en parallèle, nous relèverons l'interaction qui existe entre parcours et dynamique interne des groupes. De la sorte nous pourrons nous donner une certaine représentation de ce que les membres peuvent expérimenter dans le cadre de ces parcours. Il sera ainsi possible de nous prononcer sur le bien-fondé de la fécondité spirituelle et communautaire revendiquée.

Divers types de parcours

Dans la littérature portant sur les petits groupes bibliques ou de partage de foi, on revient régulièrement sur l'exigence d'une démarche structurée. On insiste sur la nécessité d'avoir des objectifs clairs, des contenus à proposer, des étapes à franchir, des règles à respecter dans les mises en commun. Ces éléments ressortent d'ailleurs explicitement dans la majorité des parcours proposés. Pour nous donner une idée de ces parcours, nous ferons ici une description de trois types souvent utilisés.

Le premier type de parcours est élaboré à partir de l'étude de textes bibliques [3] . C'est le type le plus souvent rencontré. Dans ce modèle, le groupe se donne comme but, au cours d'une période de huit à dix mois, de parcourir de manière systématique l'évangile de Marc ou de Matthieu par exemple ou encore une épître de Paul. Le groupe va le faire non seulement pour entrer dans la vision religieuse présentée par un évangéliste ou par Paul mais aussi pour s'initier à un cheminement spirituel. Autre façon de procéder qui se rattache à la même logique: retenir, pour chaque rencontre, un des textes bibliques de la célébration du dimanche. [4]  Les rencontres régulières du petit groupe -  habituellement entre quinze et quarante par année, selon les cas  -  vont centrer l'attention des membres sur le contenu du texte choisi ainsi que sur les diverses interprétations qu'il est possible d'en faire. A chaque rencontre, les membres vont partager ensemble le fruit de leurs réflexions sur le texte. Ce texte, ils l'ont reçu lors de la réunion précédente, le plus souvent accompagné d'un questionnaire visant à les guider dans leur analyse. Notons toutefois que ces membres ne viennent pas que mettre en commun leurs interprétations et leurs essais d'actualisation des textes. Ils viennent aussi fraterniser et prier ensemble. C'est pourquoi la majorité des rencontres comporte un espace pour la prière, habituellement une prière spontanée exprimée au terme du temps de l'échange. C'est là un élément essentiel. L'animateur, lui, a comme tâche, à l'occasion des rencontres, de veiller non seulement au bon déroulement des échanges mais aussi à ce que chaque membre puisse avoir l'espace nécessaire pour s'exprimer. Il voit en plus à procéder à une évaluation de la démarche au terme de chacune des grandes étapes du parcours. Règle générale, on ne se réunit jamais plus de six ou huit mois sans faire une évaluation touchant les différentes dimensions de la vie et du travail du groupe.

Si ce premier type de parcours est le plus communément rencontré, il existe d'autres modèles. L'un de ceux-là repose sur l'analyse en commun de situations individuelles et sociales diverses. Dans ce cas-ci, les membres se penchent sur des situations qu'ils vivent: expériences familiales, expériences de travail, situations économiques problématiques, conflits socio-politiques, etc. Ils se donnent comme tâche de faire une lecture évangélique de ces expériences et situations. Le plus souvent, ils partent de cas concrets et s'exercent à faire une lecture chrétienne de ces derniers. Ainsi, d'une rencontre à l'autre, ils s'entraînent ensemble à bien cerner les expériences ou situations présentées, à les analyser avec le plus de rigueur possible et à chercher comment ils doivent les vivre évangéliquement. Dans ce type de parcours, on prend pour acquis une connaissance assez consistante de la tradition chrétienne. Car les membres doivent s'y référer régulièrement au moment des mises en commun. Pour rendre les rencontres plus efficaces et plus stimulantes, les participants reçoivent des documents à lire et à étudier chez eux. Pratique qui vise à rendre les membres capables d'une lecture mieux éclairée des situations analysées n commun. Comme dans le type précédent de parcours, on fait normalement une place pour la prière communautaire.

L'autre type de démarche utilisé par les petits groupes, c'est celui des programmes à caractère catéchétique. Ces programmes visent tout à la fois l'appropriation des éléments fondamentaux de la tradition chrétienne, le discernement éthique et le développement de la relation au Christ. Au départ, chaque participant reçoit un guide. Dans ce guide, il trouve des suggestions pour trente, cinquante et même cent rencontres [5] . Pour chacune des rencontres, il a un texte de réflexion et un questionnaire pour l'aider à préparer la mise en commun. Les textes de réflexion sont empruntés à différentes sources: à la Bible surtout, mais aussi à des philosophes, à des spirituels, à des théologiens. Comme dans les modèles précédents, il y a une place pour la prière. Ce modèle de parcours est très structuré. De fait, c'est le modèle offrant l'encadrement le plus rigoureux.

Changements visés et discipline

Ces types de parcours, règle générale, visent l'atteinte d'objectifs semblables et exigent une discipline identique. Voici les principaux objectifs proposés aux participants: se familiariser non seulement avec le contenu du Nouveau Testament et de certains livres de l'Ancien Testament mais avec les expériences spirituelles qui y sont décrites; développer une habileté à interpréter les textes bibliques et à les actualiser dans le quotidien de la vie; éduquer sa foi; apprendre à "dire sa foi" et à la partager avec d'autres; faire une expérience significative de la fraternité chrétienne; développer son désir de vivre dans une communion toujours plus intime avec le Dieu de Jésus-Christ. Ici on doit remarquer que les parcours ne visent pas qu'à faire acquérir des connaissances et des habiletés nouvelles. Leur finalité dernière, c'est de provoquer chez les membres des petits groupes des changements d'attitudes et de comportements qui constitueront un attachement "renouvelé" au Christ Jésus et à son Évangile. Bref, à l'horizon de tout parcours se profile une forme de conversion ou de re-conversion.

En lien avec les objectifs, les parcours exigent tous une discipline de la part des participants. Parmi les exigences posées, on relève habituellement les suivantes: participer régulièrement aux rencontres, qui ont le plus souvent lieu à tous les quinze jours; se donner du temps pour préparer chez soi chacune des rencontres, à tout le moins en lisant avec attention les textes et les questionnaires à partir desquels doivent se faire les partages; accepter de s'ouvrir aux autres et de leur présenter ses interrogations et ses interprétations; apprendre à écouter l'autre sans le juger. En regard de cette discipline, on prend soin de rappeler l'importance du rôle de l'animateur. Entre autres choses, il doit favoriser un échange généreux, permettre aux plus timides de s'exprimer et contrôler les élans des personnes qui cherchent à trop s'imposer. En même temps, il doit maintenir un climat de tolérance dans le groupe et favoriser l'acceptation mutuelle. En plus, il lui faut inciter le groupe à tirer profit des expériences, des compétences et des charismes de chacun.

Tel est le premier volet de l'encadrement proposé aux personnes qui veulent soit s'initier ou se ré-initier à la foi chrétienne soit explicitement approfondir leur foi [6] . L'autre volet se rattache plutôt à la dynamique même des petits groupes. Il est important de le présenter, car les promoteurs des petits groupes s'appuient sur les deux volets pour affirmer avec assurance que les membres de ces groupes vivent des transformations significatives au plan de leur vie spirituelle.

Durée et efficacité

L'engagement dans un petit groupe peut-il être de courte durée et engendrer des effets valables? Des expériences de quatre ou cinq rencontres, reprises à chaque période de Carême par exemple, peuvent-elles être fécondes? Là-dessus, les promoteurs des petits groupes de partage sont formels: les petits groupes qui se rencontrent régulièrement doivent durer un minimum de deux ans pour que puissent être atteints les objectifs les plus significatifs des parcours proposés. En nombre de rencontres, cela représente un minimum de vingt-cinq.

Sur quoi donc s'appuient les promoteurs pour affirmer que les fruits spirituels d'une démarche de partage de foi ne se manifestent pleinement qu'au terme d'une période de deux ans au minimum? Leur prise de position repose sur des observations répétées, faites au sein de petits groupes de partage, ainsi que sur des recherches en sciences humaines portant sur l'évolution et la dynamique des petits groupes [7] . À ce propos justement, les chercheurs rappellent qu'un rassemblement de personnes qui veulent poursuivre un même objectif doit d'abord devenir un groupe, se bâtir comme groupe particulier. S'il ne le fait pas, il n'arrive pas à s'utiliser comme ressource pour atteindre les objectifs qu'il s'est donnés. Autrement dit, le groupe doit d'abord, à travers des tâches et des mises en commun, "se travailler" lui-même, se créer pour en arriver à pleinement travailler sur les objectifs retenus. Ceci signifie que le petit groupe devient efficace une fois qu'il a franchi les étapes habituelles de la constitution de tout groupe. Et vouloir escamoter ces étapes, c'est carrément prendre le risque de faire du groupe non pas un lieu de soutien et de stimulation mais un lieu d'étouffement et de conflit. Précisons.

Un groupe de partage, parce qu'il repose largement sur la confiance mutuelle et la révélation de soi, ne peut absolument pas être efficace dès ses premières rencontres. Avant de parvenir à la phase où il devient un lieu de fécondité spirituelle et de fraternité éprouvée, il lui faut passer par des étapes spécifiques. Et ce passage d'une étape à l'autre exige du temps, bref une série de rencontres où les membres apprennent progressivement à passer de la méfiance à la confiance, des objectifs individuels aux objectifs collectifs.

Une première étape caractéristique, propre à tout groupe en formation, c'est la phase individualiste. Chaque membre est alors prudent, réservé, habituellement gentil mais méfiant. C'est une phase d'adaptation. Chacun reste centré sur la satisfaction de ses besoins personnels. Cette étape, pour un groupe qui se rencontre à tous les quinze jours, peut facilement durer deux mois, parfois davantage. Vient ensuite la phase de frustration et de conflit. Comme des différences d'attitude, de tempérament ainsi que des divergences dans la lecture des situations et des Écritures commencent à se manifester explicitement, des incompréhensions apparaissent. On peut alors assister à des confrontations et à des conflits ouverts qui menacent la survie du groupe. C'est d'ailleurs souvent à cette étape que des personnes quittent le groupe. Mais si la majorité des membres réussisent à survivre à cette épreuve liée au processus normal de formation du groupe, ils ont de fortes chances de rester ensemble pour donner de la consistance à leur groupe et en faire un instrument efficace pour l'atteinte de leur objectif. La troisième étape est celle de la cohésion. C'est celle où le groupe précise ses normes de fonctionnement de façon à éviter les conflits qui pourraient le diviser. C'est une phase de bonne volonté. Les membres acceptent de plus en plus leur groupe. On les entend d'ailleurs parler en termes de "nous" et de "notre groupe". Il y a plus d'ouverture au niveau de l'expression des convictions et des sentiments. C'est dans le prolongement de cette étape que se situe la phase de performance ou de fécondité. Pour les groupes qui se rencontrent au quinze jours, l'atteinte de cette phase se produit souvent au terme de leur deuxième année de cheminement en commun. Ici l'énergie du groupe devient largement disponible pour la poursuite des objectifs fixées au départ. Chacun est maintenant intégré dans le groupe. Il le valorise et en parle positivement à l'extérieur. Il exprime de la reconnaissance pour ce que le groupe lui apporte. En même temps, sa volonté de collaboration s'exprime ouvertement. Suite à l'émergence de ces attitudes nouvelles, on observe normalement au sein du groupe un climat de tolérance élevée de même qu'une confiance mutuelle évidente. Le groupe peut désormais se consacrer pleinement à la poursuite des objectifs liés à la recherche spirituelle et à l'approfondissement du lien au Christ.

La fécondité fraternelle et spirituelle

Une fois entrés dans la phase de performance, les membres des groupes de partage parlent d'une expérience fraternelle unique jamais expérimentée auparavant dans les communautés paroissiales. Ils en parlent aussi comme d'un lieu de soutien et de stimulation au niveau de leur cheminement de foi. Ainsi ils disent avoir découvert comment la fraternité évangélique, avec le pardon qu'elle implique, peut être à la fois difficile et nourrissante. En même temps, ils parlent d'un approfondissement, souvent radical, de leur attachement au Christ. Bref, pour ces personnes, la fécondité spirituelle et fraternelle du groupe ne fait aucun doute. Elle est une évidence.

Comment les promoteurs expliquent-ils cette double efficacité du petit groupe? D'abord par le fait que ce dernier constitue, pour les membres, un cadre privilégié pour opérer le passage d'une lecture en extériorité  -  de croyances et de vérités objectives  -  à une lecture en intériorité, à une lecture pour soi. C'est que chaque membre est incité à se dire à lui-même comment il se rapporte ou se réfère personnellement à cet univers unique dévoilé en Jésus-Christ. Pour faciliter ce passage, les parcours utilisés par les petits groupes intègrent diverses stratégies ou pratiques. L'une d'elles, c'est de créer le plus d'espace possible pour la prise de parole. En particulier, on incite chaque membre à prendre la parole sur soi et sur son univers familier, et à le faire à la lumière de l'Écriture et de la tradition chrétienne. Pour favoriser au maximum cette prise de parole, on a régulièrement recours  -  dans la majorité des parcours proposés  -  à la stratégie des partages en dyades et en sous-groupes de trois ou quatre personnes. On multiplie de la sorte, lors de chacune des rencontres, les occasions où chaque membre a la possibilité de s'exprimer, de questionner, de réagir.

Il ne faut pas oublier par ailleurs, toujours pour expliquer l'efficacité des parcours, le fait que cette prise de parole est canalisée ou focalisée: quelque soit le type de parcours retenu, on revient continuellement à l'Évangile, aux manières de le vivre ou de le refuser. L'Évangile, directement ou indirectement, constitue donc le pôle de référence continuel de la prise de parole. Le dire n'est jamais dispersé. Ainsi, à la longue, cette prise de parole focalisée laisse des traces significatives, souvent profondes, dans l'esprit et le coeur des participants.

En outre, les promoteurs rappellent que les interprétations diverses des Écritures apportées par les membres font éclater, pour chacun, l'univers réduit dans lequel il pouvait se tenir auparavant. Chaque membre prend conscience du fait qu'il pourrait devenir différent de ce qu'il est. Les interprétations partagées des textes travaillés en commun ou les lectures plurielles des situations analysées ensemble lui ouvrent un nouvel horizon. Il voit se déployer sous ses yeux des possibilités nouvelles. Il prend conscience qu'il pourrait adopter d'autres attitudes et d'autres comportements qui seraient davantage cohérents avec la lumière de l'Évangile. Son imaginaire évangélique, spirituel, est ainsi généreusement alimenté [8] . Cela lui permet à la fois de prendre du recul face à sa façon de vivre chrétiennement et d'imaginer une autre façon d'être disciple du Christ.

Encore pour expliquer l'efficacité des parcours, les promoteurs attirent régulièrement l'attention sur le climat propice des petits groupes. On y trouve, bien sûr, le soutien et la tolérance pour s'ouvrir et s'écouter mutuellement. Mais on rencontre aussi, chez chaque membre, un attachement affectif réel au groupe. Cet attachement a pour effet de rendre particulièrement sensible et perméable aux idées, interprétations et témoignages des autres membres. À ce propos d'ailleurs, on fait parfois un parallèle ici avec les démarches psychothérapeutiques, individuelles ou en groupe. Dans ces démarches, on fait observer qu'il est beaucoup plus facile d'amener quelqu'un à modifier ses attitudes et ses comportements si on lui assure un accueil personnel, si on sait l'écouter avec attention et respect et si on lui donne en plus l'espace et le soutien nécessaire pour se raconter et se dire [9] . Or, on l'a vu, le petit groupe de partage fait siennes ces conditions. On comprend alors pourquoi il constitue un milieu particulièrement propice pour amener ses membres à risquer des changements de route.

Les périls dans les démarches

La liste des effets positifs présentée jusqu'ici renvoie aux expériences réussies de cheminement. Car sur l'ensemble des petits groupes qui se forment, une portion significative ne fait pas ou peu l'expérience de la fécondité spirituelle dont on a parlé. Cela, on ne doit pas le cacher. D'où la nécessité d'identifier un certain nombre de menaces qui, si elles ne sont pas prises en compte, peuvent réduire sérieusement la fécondité d'une démarche au sein d'un petit groupe.

Une première menace pour tout groupe de partage: c'est le manque de souci pour les relations vécues entre les membres. Négliger les relations, c'est s'exposer à voir se manifester des blocages insurmontables au niveau de l'échange. L'expérience révèle que la qualité des relations détermine largement la fécondité du groupe. On ne doit donc pas oublier que les échanges ne relèvent pas que des ressources intellectuelles. L'affectivité des membres ne cesse de travailler tout au long des rencontres. C'est pour cette raison qu'on demande à l'animateur de tout groupe d'être attentif aux deux logiques rencontrées dans les réunions: la logique du contenu (sujets d'échange) et la logique des relations [10] . Si, à première vue, la logique du contenu semble plus importante que la seconde, il ne faut pas s'y méprendre: sans s'occuper de la logique des relations, le groupe est exposé à éclater ou encore à devenir inefficace en regard des objectifs poursuivis.

Une deuxième menace est aussi régulièrement présente dans les groupes de partage: c'est celle de craindre ou de refuser de devenir "subjectif" dans la lecture des textes bibliques. Par respect pour la Bible ou par peur de se tromper, il arrive que l'on se cramponne à l'interprétation fournie par tel exégète ou par tel pasteur. Ainsi on demeure orthodoxe! Malheureusement, en évitant de devenir subjectif, le participant n'arrive pas à dire le rapport personnel qu'il entretient avec les réalités dévoilées dans les textes. Il n'en fait pas sa nourriture. Pour ne pas tomber dans le piège de l'objectivité, l'animateur doit veiller à ce que, progressivement, tous les membres du groupe aient de l'espace pour s'essayer de façon régulière à l'interprétation personnelle.

Une troisième menace: négliger de réserver, dans les rencontres, de l'espace pour la prière spontanée des membres. Si, dans certains groupes, on ira jusqu'à se permettre deux moments de prière par rencontre pour un total de trente minutes pour une réunion de deux heures, ce n'est pas là une pratique commune. En effet, dans d'autres groupes, tout le temps est consacré, ou presque, à l'analyse des textes et des situations. On oublie ainsi que le groupe de partage n'est pas un groupe d'étude et pas davantage un "séminaire de recherche": c'est un groupe de croissance dans la foi. Il faut aussi se rappeler que c'est souvent dans ces moments de prière que les participants commencent à dire ouvertement leur rapport personnel à Dieu.

Une quatrième menace: laisser l'animation d'un groupe de partage à une personne non motivée religieusement et mal préparée. Pour bien accompagner un groupe, l'animateur doit se voir et se vouloir engagé dans une démarche d'approfondissement spirituel. Il doit reconnaître son propre besoin de conversion. Sans une telle motivation, il peut dériver et utiliser le groupe à son profit; il peut succomber à la tentation de se faire le gourou du groupe. Par ailleurs, il est important que l'animateur sache gérer les échanges dans un groupe et bien comprendre le parcours, de l'intérieur, pour bien l'utiliser avec son groupe. Sans ces compétences de base, le groupe a de fortes chances d'éclater ou de s'étioler.

Le rappel de ces menaces invite à la vigilance. Une attention continue à la vie du groupe s'impose de même qu'une attention régulière aux objectifs poursuivis. Sans cette vigilance, les petits groupes peuvent très facilement entraîner leurs membres dans des expériences frustrantes et nullement fécondes spirituellement parlant. C'est pour cette raison d'ailleurs qu'on suggère qu'un petit groupe de partage de foi ne reste jamais isolé. D'où la suggestion, régulièrement faite aux petits groupes, de se rattacher à un réseau ou de rester en contact régulier avec l'équipe pastorale d'une communauté chrétienne. Car, à ce niveau, on a habituellement le souci de fournir des parcours valables et de proposer des animateurs qui sont motivés et qui possèdent une compétence pour assumer l'accompagnement.

Conclusion

Au terme de cette présentation, nous devons reconnaître que l'encadrement offert par les petits groupes est porteur de fécondité spirituelle. Davantage: nous pouvons affirmer que bien des membres de petits groupes, grâce aux parcours proposés, sont entrés dans une véritable expérience de conversion ou de re-conversion à Jésus-Christ. Les changements observés au plan de leurs attitudes et de leur façon de vivre l'ont manifesté explicitement. Mais cette fécondité, comme nous avons pu le constater, n'est pas le fruit des seules bonnes intentions: la route proposée pour atteindre le retournement intérieur décrit, ainsi que l'émergence de nouvelles habiletés touchant l'expression de la foi personnelle, est exigeante, ascétique même. Pour qui est disposé à se laisser travailler par l'Esprit du Christ, l'expérience peut être très fructueuse. Le passage par le processus du petit groupe peut en effet secouer salutairement la personne qui s'y aventure. Il peut surtout lui redonner un élan nouveau dans son engagement à suivre le Christ. C'est pour cette raison que les personnes qui manifestent des aspirations spirituelles ou le désir d'aller plus avant dans leur relation avec le Dieu de Jésus-Christ doivent être encouragées à opter pour l'encadrement offert par les petits groupes.

En terminant, nous voulons simplement reconnaître que notre présentation n'a pas tenu compte du rôle de la grâce de Dieu dans l'expérience vécue au sein des petits groupes. Ce n'est ni par oubli ni par mauvaise volonté. Nous avons simplement préféré attirer l'attention sur les conditions humaines qui, normalement, favorisent l'action de la grâce. Ce que nous avons fait ressortir, c'est la logique de l'incarnation. D'où le relevé des conditions à respecter pour que l'invitation mystérieuse de Dieu à aller à sa rencontre soit entendue et accueillie.

retour en haut de la page  |  retour à la table des articles


[1]  Ces petits groupes comptent habituellement entre six et douze membres, l'animateur ou l'animatrice étant compris dans ce nombre. On précise d'ailleurs qu'il ne faut pas dépasser le maximum de douze si l'on veut que la dynamique du groupe soit pleinement efficace en regard des objectifs poursuivis dans ces petits groupes.

[2] . Robert Wuthnow, Ed., "I Come Away Stronger":  How Small Groups Are Shaping American Religion, Grand Rapids (Michigan), W.B. Eerdmans,1994, p.344-366.

[3] . Diocèse de Saint-Jean-Longueuil, Guide pour les petits groupes de partage de foi, Montréal, Fides, 1993, 56 p.

[4] . On peut trouver des suggestions allant en ce sens chez Arthur Baranowski, ptre, Créer des petites communautés de foi. Projet de restructuration de la paroisse et de renouveau de la vie catholique (traduit de l'américain par Claude Blanchette), Saint-Boniface (Manitoba), Centre diocésain, 1988, p. 65-83 (on peut se procurer la version originale en américain chez St.Anthony Messenger Press); pour la justification ecclésiologique et l'organisation de tels petits groupes, on pourra voir Thomas Kleisser, Margo A. LeBert & Mary C. McGuinness, Small Christian Communities. A Vision of Hope, New York/Mahwah, Paulist Press, 1991, 284 p.

[5] Sur ce point, on pourra voir Barbara Paleczny, SSND & Michel Côté,OP, Becoming Followers of Jesus. A People's Approach to Wholistic Spirituality, Burlington (Ontario), Trinity Press, 1983, Vol I: Facilitator's Guide, 379 p. and Vol II: Participant's Guide, 207 p. Dans ce guide, les auteurs présentent du matériel pour environ quatre-vingt rencontres. Autre modèle: Harriet Burke & Al., People, Promise and Community: A Practical Guide to Creating and Sustaining Small Communities of Faith, Mahwah (N.J.), Paulist Press, 1995, 154 p. 47-137. Les auteurs présentent ici un parcours pour une période de quatre ans.

[6] . Bien des diocèses catholiques favorisent présentement la première initiation des catéchumènes adultes au sein de petits groupes de partage. Dans ces groupes, on accorde cependant une place significative à l'enseignement. Par ailleurs, pour des baptisés adultes qui se sont éloignés de l'Église institutionnelle pendant des années et parfois des décennies et qui manifestent un désir profond de se ré-initier à la foi chrétienne, nombre de diocèses proposent la formule des petits groupes pour "recommençants".

[7] . Pour une présentation détaillée de ces phases, on pourra voir Bruno Richard, Psychologie des groupes restreints, Cap-Rouge (Québec), Presses Inter Universitaires, 1995, p.125-135.

[8] . Sur les effets de la lecture des textes bibliques, on pourra voir Kevin J. Vanhoozer, Biblical Narrative in the Philosophy of Paul Ricoeur. A Study in Hermeneutics and Theology, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p.102-104.

[9] A ce propos, on pourra consulter David W. Johnson et Frank P. Johnson, Joining Together. Group Theory and Group Skills (Third Edition), Prenctice-Hall Inc., 1987, p.379-385; on pourra voir aussi Carl Rogers, On Becoming a Person. A therapist's View of Psychotherapy, Boston, Houghton Millin Company, 1961, p. 204-205.

[10] . Sur ce point, on pourra lire les remarques de Jean Le Du,"Élaboration d'un langage de la foi dans un groupe", dans J. Delorme et alii, Le langage de la foi dans l'Écriture et dans le monde actuel. Exégèse et catéchèse, Paris, Cerf, 1972, p. 80-86.


retour en haut de page

www.ipastorale.ca