Les petits groupes et les parcours spirituels
Jean-Louis Larochelle, o.p.
(ancien professeur à l'IP)
On assiste présentement à un phénomène particulier dans la majorité des
Églises chrétiennes du monde occidental: celui de la multiplication rapide
des petits groupes de Bible et de partage de foi [1]. Le phénomène a
pris tellement d'ampleur du côté américain, au cours des deux dernières décennies,
qu'on affirme même que ces petits groupes sont en train de refaçonner le
paysage religieux et l'expérience religieuse [2].
À noter que l'incitation à former de tels groupes est venue le plus souvent
des responsables de communautés croyantes. Au Québec par exemple, la majorité
des évêques catholiques, dans le cadre des projets de réaménagement des paroisses,
ont adopté, dans les années quatre-vingt-dix, une politique visant à encourager
fortement la mise en place de petits groupes de partage de foi.
Vue de l'extérieur, cette option enthousiaste pour les petits groupes peut
sembler excessive. Est-il vrai qu'une participation à de tels groupes entraîne
vraiment une transformation de la vie spirituelle des participants? Faut-il
croire les membres qui affirment y avoir vécu, comme adultes, une véritable
conversion ou encore une re-conversion au Christ? Doit-on prendre pour acquis
que ces groupes font vivre aussi une expérience de fraternité chrétienne
qu'on ne peut pas expérimenter dans les communautés paroissiales?
Pour vérifier le bien-fondé de cette prétendue fécondité spirituelle d'un
cheminement à l'intérieur d'un petit groupe, il faut remonter aux particularités
de ces groupes, c'est-à-dire à leurs parcours et à leur dynamique interne.
Pour ce faire, nous présenterons les grands types de parcours utilisés dans
les petits groupes et, en parallèle, nous relèverons l'interaction qui existe
entre parcours et dynamique interne des groupes. De la sorte nous pourrons
nous donner une certaine représentation de ce que les membres peuvent expérimenter
dans le cadre de ces parcours. Il sera ainsi possible de nous prononcer sur
le bien-fondé de la fécondité spirituelle et communautaire revendiquée.
Divers types de parcours
Dans la littérature portant sur les petits groupes bibliques ou de partage
de foi, on revient régulièrement sur l'exigence d'une démarche structurée.
On insiste sur la nécessité d'avoir des objectifs clairs, des contenus à
proposer, des étapes à franchir, des règles à respecter dans les mises en
commun. Ces éléments ressortent d'ailleurs explicitement dans la majorité
des parcours proposés. Pour nous donner une idée de ces parcours, nous ferons
ici une description de trois types souvent utilisés.
Le premier type de parcours est élaboré à partir de l'étude de textes bibliques [3] .
C'est le type le plus souvent rencontré. Dans ce modèle, le groupe se donne
comme but, au cours d'une période de huit à dix mois, de parcourir de manière
systématique l'évangile de Marc ou de Matthieu par exemple ou encore une
épître de Paul. Le groupe va le faire non seulement pour entrer dans la vision
religieuse présentée par un évangéliste ou par Paul mais aussi pour s'initier
à un cheminement spirituel. Autre façon de procéder qui se rattache à la
même logique: retenir, pour chaque rencontre, un des textes bibliques de
la célébration du dimanche. [4] Les rencontres régulières
du petit groupe - habituellement entre quinze et quarante par année, selon
les cas - vont centrer l'attention des membres sur le contenu du texte
choisi ainsi que sur les diverses interprétations qu'il est possible d'en
faire. A chaque rencontre, les membres vont partager ensemble le fruit de
leurs réflexions sur le texte. Ce texte, ils l'ont reçu lors de la réunion
précédente, le plus souvent accompagné d'un questionnaire visant à les guider
dans leur analyse. Notons toutefois que ces membres ne viennent pas que mettre
en commun leurs interprétations et leurs essais d'actualisation des textes.
Ils viennent aussi fraterniser et prier ensemble. C'est pourquoi la majorité
des rencontres comporte un espace pour la prière, habituellement une prière
spontanée exprimée au terme du temps de l'échange. C'est là un élément essentiel.
L'animateur, lui, a comme tâche, à l'occasion des rencontres, de veiller
non seulement au bon déroulement des échanges mais aussi à ce que chaque
membre puisse avoir l'espace nécessaire pour s'exprimer. Il voit en plus
à procéder à une évaluation de la démarche au terme de chacune des grandes
étapes du parcours. Règle générale, on ne se réunit jamais plus de six ou
huit mois sans faire une évaluation touchant les différentes dimensions de
la vie et du travail du groupe.
Si ce premier type de parcours est le plus communément rencontré, il existe
d'autres modèles. L'un de ceux-là repose sur l'analyse en commun de situations
individuelles et sociales diverses. Dans ce cas-ci, les membres se penchent
sur des situations qu'ils vivent: expériences familiales, expériences de
travail, situations économiques problématiques, conflits socio-politiques,
etc. Ils se donnent comme tâche de faire une lecture évangélique de ces expériences
et situations. Le plus souvent, ils partent de cas concrets et s'exercent
à faire une lecture chrétienne de ces derniers. Ainsi, d'une rencontre à
l'autre, ils s'entraînent ensemble à bien cerner les expériences ou situations
présentées, à les analyser avec le plus de rigueur possible et à chercher
comment ils doivent les vivre évangéliquement. Dans ce type de parcours,
on prend pour acquis une connaissance assez consistante de la tradition chrétienne.
Car les membres doivent s'y référer régulièrement au moment des mises en
commun. Pour rendre les rencontres plus efficaces et plus stimulantes, les
participants reçoivent des documents à lire et à étudier chez eux. Pratique
qui vise à rendre les membres capables d'une lecture mieux éclairée des situations
analysées n commun. Comme dans le type précédent de parcours, on fait normalement
une place pour la prière communautaire.
L'autre type de démarche utilisé par les petits groupes, c'est celui des
programmes à caractère catéchétique. Ces programmes visent tout à la fois
l'appropriation des éléments fondamentaux de la tradition chrétienne, le
discernement éthique et le développement de la relation au Christ. Au départ,
chaque participant reçoit un guide. Dans ce guide, il trouve des suggestions
pour trente, cinquante et même cent rencontres [5] . Pour chacune des rencontres, il a un texte de
réflexion et un questionnaire pour l'aider à préparer la mise en commun.
Les textes de réflexion sont empruntés à différentes sources: à la Bible
surtout, mais aussi à des philosophes, à des spirituels, à des théologiens.
Comme dans les modèles précédents, il y a une place pour la prière. Ce modèle
de parcours est très structuré. De fait, c'est le modèle offrant l'encadrement
le plus rigoureux.
Changements visés et discipline
Ces types de parcours, règle générale, visent l'atteinte d'objectifs semblables
et exigent une discipline identique. Voici les principaux objectifs proposés
aux participants: se familiariser non seulement avec le contenu du Nouveau
Testament et de certains livres de l'Ancien Testament mais avec les expériences
spirituelles qui y sont décrites; développer une habileté à interpréter les
textes bibliques et à les actualiser dans le quotidien de la vie; éduquer
sa foi; apprendre à« dire sa foi » et à la partager avec
d'autres; faire une expérience significative de la fraternité chrétienne;
développer son désir de vivre dans une communion toujours plus intime avec
le Dieu de Jésus-Christ. Ici on doit remarquer que les parcours ne visent
pas qu'à faire acquérir des connaissances et des habiletés nouvelles. Leur
finalité dernière, c'est de provoquer chez les membres des petits groupes
des changements d'attitudes et de comportements qui constitueront un attachement« renouvelé » au
Christ Jésus et à son Évangile. Bref, à l'horizon de tout parcours se profile
une forme de conversion ou de re-conversion.
En lien avec les objectifs, les parcours exigent tous une discipline de
la part des participants. Parmi les exigences posées, on relève habituellement
les suivantes: participer régulièrement aux rencontres, qui ont le plus souvent
lieu à tous les quinze jours; se donner du temps pour préparer chez soi chacune
des rencontres, à tout le moins en lisant avec attention les textes et les
questionnaires à partir desquels doivent se faire les partages; accepter
de s'ouvrir aux autres et de leur présenter ses interrogations et ses interprétations;
apprendre à écouter l'autre sans le juger. En regard de cette discipline,
on prend soin de rappeler l'importance du rôle de l'animateur. Entre autres
choses, il doit favoriser un échange généreux, permettre aux plus timides
de s'exprimer et contrôler les élans des personnes qui cherchent à trop s'imposer.
En même temps, il doit maintenir un climat de tolérance dans le groupe et
favoriser l'acceptation mutuelle. En plus, il lui faut inciter le groupe
à tirer profit des expériences, des compétences et des charismes de chacun.
Tel est le premier volet de l'encadrement proposé aux personnes qui veulent
soit s'initier ou se ré-initier à la foi chrétienne soit explicitement approfondir
leur foi [6] .
L'autre volet se rattache plutôt à la dynamique même des petits groupes.
Il est important de le présenter, car les promoteurs des petits groupes s'appuient
sur les deux volets pour affirmer avec assurance que les membres de ces groupes
vivent des transformations significatives au plan de leur vie spirituelle.
Durée et efficacité
L'engagement dans un petit groupe peut-il être de courte durée et engendrer
des effets valables? Des expériences de quatre ou cinq rencontres, reprises
à chaque période de Carême par exemple, peuvent-elles être fécondes? Là-dessus,
les promoteurs des petits groupes de partage sont formels: les petits groupes
qui se rencontrent régulièrement doivent durer un minimum de deux ans pour
que puissent être atteints les objectifs les plus significatifs des parcours
proposés. En nombre de rencontres, cela représente un minimum de vingt-cinq.
Sur quoi donc s'appuient les promoteurs pour affirmer que les fruits spirituels
d'une démarche de partage de foi ne se manifestent pleinement qu'au terme
d'une période de deux ans au minimum? Leur prise de position repose sur des
observations répétées, faites au sein de petits groupes de partage, ainsi
que sur des recherches en sciences humaines portant sur l'évolution et la
dynamique des petits groupes [7] . À ce propos justement, les chercheurs rappellent
qu'un rassemblement de personnes qui veulent poursuivre un même objectif
doit d'abord devenir un groupe, se bâtir comme groupe particulier. S'il ne
le fait pas, il n'arrive pas à s'utiliser comme ressource pour atteindre
les objectifs qu'il s'est donnés. Autrement dit, le groupe doit d'abord,
à travers des tâches et des mises en commun,« se travailler » lui-même,
se créer pour en arriver à pleinement travailler sur les objectifs retenus.
Ceci signifie que le petit groupe devient efficace une fois qu'il a franchi
les étapes habituelles de la constitution de tout groupe. Et vouloir escamoter
ces étapes, c'est carrément prendre le risque de faire du groupe non pas
un lieu de soutien et de stimulation mais un lieu d'étouffement et de conflit.
Précisons.
Un groupe
de partage, parce qu'il repose largement sur la confiance mutuelle et la
révélation de soi, ne peut absolument pas être efficace dès ses premières
rencontres. Avant de parvenir à la phase où il devient un lieu de fécondité
spirituelle et de fraternité éprouvée, il lui faut passer par des étapes
spécifiques. Et ce passage d'une étape à l'autre exige du temps, bref une
série de rencontres où les membres apprennent progressivement à passer de
la méfiance à la confiance, des objectifs individuels aux objectifs collectifs.
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articles de la revue La vie spirituelle
[1] Ces petits groupes
comptent habituellement entre six et douze membres, l'animateur ou l'animatrice
étant compris dans ce nombre. On précise d'ailleurs qu'il ne faut pas dépasser
le maximum de douze si l'on veut que la dynamique du groupe soit pleinement
efficace en regard des objectifs poursuivis dans ces petits groupes.
[2] . Robert Wuthnow,
Ed., « I Come Away Stronger »: How Small Groups
Are Shaping American Religion, Grand Rapids (Michigan), W.B. Eerdmans,1994,
p.344-366.
[3] . Diocèse de Saint-Jean-Longueuil, Guide
pour les petits groupes de partage de foi, Montréal, Fides, 1993,
56 p.
[4] . On peut trouver
des suggestions allant en ce sens chez Arthur Baranowski, ptre, Créer
des petites communautés de foi. Projet de restructuration de la paroisse
et de renouveau de la vie catholique (traduit de l'américain par Claude
Blanchette), Saint-Boniface (Manitoba), Centre diocésain, 1988, p. 65-83
(on peut se procurer la version originale en américain chez St.Anthony
Messenger Press).
Pour la justification ecclésiologique et l'organisation
de tels petits groupes, on pourra voir Thomas Kleisser, Margo A. LeBert & Mary
C. McGuinness, Small Christian Communities. A Vision of Hope, New
York/Mahwah, Paulist Press, 1991, 284 p.
[5] . Sur ce point, on
pourra voir Barbara Paleczny, SSND & Michel Côté,OP, Becoming Followers
of Jesus. A People's Approach to Wholistic Spirituality, Burlington
(Ontario), Trinity Press, 1983, Vol I: Facilitator's Guide, 379 p. and
Vol II: Participant's Guide, 207 p. Dans ce guide, les auteurs présentent
du matériel pour environ quatre-vingt rencontres.
Autre modèle: Harriet
Burke & Al., People, Promise and Community: A Practical Guide to
Creating and Sustaining Small Communities of Faith, Mahwah (N.J.),
Paulist Press, 1995, 154 p. 47-137. Les auteurs présentent ici un parcours
pour une période de quatre ans.
[6] . Bien des diocèses
catholiques favorisent présentement la première initiation des catéchumènes
adultes au sein de petits groupes de partage. Dans ces groupes, on accorde
cependant une place significative à l'enseignement. Par ailleurs, pour
des baptisés adultes qui se sont éloignés de l'Église institutionnelle
pendant des années et parfois des décennies et qui manifestent un désir
profond de se ré-initier à la foi chrétienne, nombre de diocèses proposent
la formule des petits groupes pour « recommençants ».
[7] . Pour une présentation
détaillée de ces phases, on pourra voir Bruno Richard, Psychologie
des groupes restreints, Cap-Rouge (Québec), Presses Inter Universitaires,
1995, p.125-135.