Lève-toi jusqu'à toi-même :
accompagner les recommençants
Marthe Lamothe,
responsable du service d'éducation
de la foi des adultes, diocèse de Nicolet
Lève-toi jusqu'à toi-même (Ct 2,10). C'est le long pèlerinage qu'ont entrepris
Alain, Micheline, Louise et tant d'autres. Pendant plusieurs années, ces
personnes, qui pourtant avaient reçu une première initiation chrétienne,
ont délaissé toute pratique sacramentelle. La plupart d'entre
elles ont mis leurfoi en veilleuse, n'y prêtant attention qu'en de grandes
circonstances. Et Dieu? Il n'était pas complètement disparu, bien sûr, toute
la société d'ici y faisant référence. Cependant, il n'était plus très utile,
comme elles le mentionnaient. Ni très inspirant non plus. Au fait, il était
là, mais elles ne s'en souciaient pas vraiment.
Elles se retrouvent un jour devant un vide, une impression forte pour quelques-unes,
floue pour d'autres, que quelque chose ne va plus. Une soif les tenaille.
Elle n'a pas de nom, elle n'a pas de visage, mais elle appelle, elle invite
secrètement. Elle donne le goût de chercher. Une longue marche s'amorce.
Plusieurs mois plus tard, je les rencontre dans un groupe de ce qu'on appelle,
dans notre jargon ecclésial, des recommençants. [1] C'est
de leur terrain, du lieu de leur recherche que je veux vous parler.
Pendant deux ans, le temps d'un parcours de réinitiation, je les accompagne.
Je vis avec elles des jours de clarté, d'émerveillement. Je sens aussi leurs
peurs, j'entends leur questionnement, j'accueille leurs révoltes et leurs
doutes. Mais en même temps, elles me questionnent beaucoup. Leur recherche
devient la mienne et bouscule une certaine approche de la vie, de la Bible,
de Dieu qui va de soi pour la croyante que je suis. Elles me remettent en
marche en me partageant leur propre recherche. Elles me confirment un Dieu
qui se met lui-même en quête de l'être humain et le rejoint dans ses détours
comme dans ses impasses.
Lève-toi
Cet appel, les recommençants l'entendent au coeur même de leur expérience
humaine, comme c'est là que l'ont entendu Abraham, Paul et tant d'autres.
Il surgit parfois subitement, précipité par un accident, une mise au chômage,
une rupture amoureuse: « Qu'est-ce que j'ai fait de ma vie jusqu'à maintenant? ».
Ou encore, il se profile doucement, alimenté par une recherche de sens, un
désir d'authenticité. Mais pour aller où? Il n'y a pas de réponse claire,
il n'y a pas de voie tracée à l'avance. Certains frappent à la porte d'un
psychologue, d'autres à celle d'un ami. Quelques-uns errent longtemps, laissant
ici ou là une question en souhaitant que quelqu'un l'entende. Il arrive souvent
que cette question soit saisie par des membres d'autres groupes religieux.
Leur invitation rejoint un certain nombre d'entre eux. La fraternité de leurs
rencontres les touche, mais ils constatent que le manque de liberté qui leur
est accordée ne leur convient pas. Le Dieu qui leur est proposé les laisse
perplexes. Ce n'est pas vraiment celui qu'ils cherchent.
Quelques-uns tentent un retour à la pratique sacramentelle, mais en ressortent
déçus. Rien ne leur semble adapté à leur questionnement et à leur recherche.
Tout leur apparaît figé, routinier, sans air. Ils repartent avec leur espoir
en mains, un sentiment de solitude accompagnant leurs aspirations. Ils reprennent
la route, comme des pèlerins, à la recherche d'un lieu où ils puissent exprimer
leur quête de vérité, cheminer à leur rythme avec d'autres chercheurs de
Dieu. [2]
jusqu'à toi-même
Cependant, la plupart des recommençants mettent un long temps avant de saisir
que l'appel qu'ils ressentent à l'intérieur d'eux-mêmes peut être appel de
Dieu. C'est avant tout un chemin vers eux-mêmes qu'ils entreprennent et c'est
sur cette route que peu à peu ils saisissent que Dieu est possiblement un
élément de la réponse qu'ils cherchent souvent à l'extérieur d'eux-mêmes.
Tout au long de ce parcours de réinitiation chrétienne, ces femmes et ces
hommes cheminent vers leur propre coeur. D'une rencontre à l'autre, ils se
réapproprient leur expérience de vie et se retrouvent davantage dans ce qu'ils
ont d'unique. Ils saisissent que rien de leur vie familiale, professionnelle
ou sociale n'est indifférent à Dieu. Leurs espérances et leurs luttes quotidiennes,
leurs problèmes de santé, leurs conflits de couple trouvent une résonance
en lui. Ils sont touchés par la promesse et la fidélité de Dieu. Ils expérimentent
un Dieu qui se fait proche de ce qui les préoccupe et qui les accompagne
dans leur recherche de solution tout en leur laissant leur entière liberté
et leur pleine responsabilité.
Tout leur être est touché. Les nouveaux apprentissages qu'ils font répondent
à leur soif de connaître. Leur imagination est mise en activité dans le rappel
des récits qui ont façonné l'histoire du peuple de Dieu et notre propre histoire.
Au plan relationnel, ils établissent de nouveaux contacts et renouvellent
ceux qu'ils ont déjà avec leur conjoint, leurs enfants, leurs amis. Alors
que leur première expérience de foi leur avait laissé l'impression de croyances
morcelées, sans lien avec la vie, cette nouvelle approche leur permet de
trouver une certaine cohérence. C'est tout leur être de femme ou d'homme
qu'ils se sentent invités à repenser.
pour renaître à ton nom
Leur recherche personnelle les interpelle au plan de leur foi. Ils sont
à la recherche d'une sorte de synthèse intérieure, articulée mais ouverte.
Ils sont très sensibles à des réalités comme la croissance personnelle, l'épanouissement
humain. Comme leurs contemporains, ils sont méfiants d'une autorité qui leur
dicterait une conduite à suivre. Ils préfèrent s'en remettre à leur expérience
personnelle, éprouver les difficultés de leurs propres tâtonnements. Ils
veulent être actifs dans la recherche de la vérité plutôt que la recevoir
toute faite. Ils souhaitent participer aux débats qui les concernent.
Le parcours de foi que nous faisons ensemble confirme l'intérêt de Dieu
pour un être pleinement humain et son accueil à sa croissance, à son cheminement
jamais achevé. Je suis très sensible, très ouverte à leur questionnement,
leur laissant porter leurs questions et leurs doutes. C'est à partir de leur
propre expérience que j'oriente leur recherche, leur donnant l'occasion de
la confronter avec l'expérience du peuple choisi comme avec celle des croyantes
et des croyants d'aujourd'hui.
Ces partages et ces réflexions, les moments de prière qui les accompagnent,
laissent peu à peu surgir en eux leur identité de fille ou de fils de Dieu.
En se découvrant aimés inconditionnellement, comme des êtres en cheminement,
ils expérimentent progressivement une nouvelle façon d'être à eux-mêmes et
d'être au monde. Ils commencent à croire qu'ils sont créés à l'image et à
la ressemblance de Dieu, tout en éprouvant qu'il en faut du temps pour se
lever jusqu'à soi-même et renaître à son nom.
pour marcher vers ton Dieu
Du temps, il leur en faut aussi pour explorer les images qu'ils se sont
faites de Dieu et marcher vers le Dieu de Jésus Christ. Le Dieu qu'ils ont
connu ne les intéresse plus vraiment. Certains en ont gardé l'image laissée
par leur enfance. Une image figée, souvent austère, étouffante. Un Dieu qui
prend toute la place, surveille tout, voit tout et ne laisse aucun espace
pour respirer. Un Dieu qui empêche de rire, de vivre. C'est le Tout-Puissant
des premiers pas dans la foi. Mais ils en sont restés là. Ce Dieu imprévisible,
agissant à sa guise et selon ses humeurs, ils l'ont rejeté avec la maturité.
Pour d'autres, Dieu est demeuré le juge qui récompense et qui punit. Celui
qu'il faut sans cesse amadouer par des prières et des sacrifices. Mais, un
jour, ils ont fait l'expérience que ça ne fonctionne pas. Malgré une conduite
relativement bonne, Dieu leur a « envoyé » une lourde épreuve. Déçus, révoltés
même, ils l'ont abandonné. D'autres, bien intégrés dans une société technologique
moderne, ont pris conscience que l'être humain peut se passer de Dieu et
prendre la responsabilité de sa propre existence tant personnelle que collective.
Ils ont pris leur distance avec Dieu : « S'il s'occupe bien de ses affaires,
je m'occuperai bien des miennes ». [3]
Leur soif d'autre chose, les événements de la vie, le hasard des rencontres
les conduisent dans un groupe de réinitiation chrétienne. Curieux et inquiets
à la fois. Réservés et critiques. La liberté qu'ils ont si chèrement acquise,
ils ne sont pas prêts à y renoncer.
Ensemble, nous reprenons le long chemin du peuple de Dieu en y insérant
notre propre chemin. L'appel d'Abraham, la lutte de Jacob, le cri du peuple
hébreu en esclavage, ce sont nos appels, nos luttes et nos cris. Nous nous
reconnaissons dans la révolte au désert, dans l'expérience de la Loi et du
péché. Avec eux, nous entendons l'appel des prophètes, nous souffrons la
souffrance de Job.
Ce long parcours au coeur de l'histoire croyante et au creux d'eux-mêmes
facilite aux recommençants leur conversion au Dieu de Jésus Christ. Peu à
peu, ils passent d'un Dieu lointain à un Dieu plus proche : « Je serai avec
toi ». Ils expérimentent que ce Dieu les accompagne, les soutient dans leur
existence quotidienne. Le Dieu qui était demeuré pour eux un Dieu de la loi,
de la punition, de la culpabilité se transforme peu à peu en un Dieu de la
liberté et de la responsabilité. Mais quel passage difficile! Malgré toutes
les aspirations qu'ils portent, les images inscrites en eux depuis leur enfance
sont fortes et tenaces. Dieu voudra-t-il prendre toute la place en eux? Comment
continuer d'être libres et le laisser s'installer en eux? Seul un Dieu amour
peut le faire. Mais un coeur brisé n'accueille pas si facilement. Il leur
faut être patient avec eux-mêmes, expérimenter que Dieu les accueille ainsi.
Toujours. Malgré tout. La relecture de leur vie les aide beaucoup à faire
et refaire cette expérience.
pour rencontrer Jésus Christ
Le passage au Jésus de l'histoire est assez facile. Chacun retrace des souvenirs
de ses moments de catéchèse scolaire. Ils sont heureux de découvrir, au-delà
de ces récits, son option pour les plus petits, les souffrants. Jésus est
de leur côté et leur indique ainsi une manière de vivre à sa suite.
Ils sont plus surpris de découvrir jusqu'à quel point il est libre face
à la Loi, aux pharisiens, à ses disciples même. Et cette liberté les fascine.
Ils se laissent aussi rejoindre par le pardon qu'il accorde aux pécheurs.
Ce pardon, est-il aussi pour eux? Il y a là un autre passage à franchir:
celui de la réconciliation qui vient les interpeller personnellement. Accueillir
le pardon de Dieu, c'est se laisser aimer encore plus profondément. C'est
aussi se mettre en route pour se pardonner à soi-même, pour pardonner aux
autres. La voie est ouverte, à chacun d'y faire un pas à son heure.
Ce Jésus que nous accompagnons dans ses aller-retours et ses rencontres,
c'est l'homme Jésus. La confrontation de la croix est révélatrice : s'il
est Fils de Dieu, il ne se laisserait pas faire. « Descends de la croix! »(Mt
27,40) La folie de la croix est encore pierre d'achoppement. La résurrection
aurait besoin de preuves. Chacun se laisse rejoindre comme il peut, en essayant
de garder son coeur ouvert au mystère. L'accueil d'un Dieu vivant faisant
alliance avec eux, leur intérêt pour Jésus venu nous en parler et nous le
révéler comme un Père plein d'amour et de miséricorde n'est-il pas expérimenté
comme bon et vivifiant pour eux? La confiance aux témoins qui leur en parlent
leur laisse le désir de poursuivre leur recherche. « Qu'est-ce que croire? »
prend là tout son sens. Ils perçoivent comment la question « Et vous, qui
dites-vous que je suis? » (Lc 9,20) demeure le coeur de leur adhésion de foi.
Et ils acceptent de ne pouvoir y répondre pleinement.
pour t'acheminer vers la communauté
Entre Dieu et eux s'est longtemps interposée une Église institutionnelle.
La rigidité de sa morale, son manque de cohérence entre la parole et le geste,
l'accueil froid que leur ont réservé des témoins de première ligne ont marqué
leur être de femme ou d'homme. Certains en sont restés profondément blessés.
Faut-il absolument réintégrer cette Église? Peut-on être croyante, croyant
sans l'Église? Les personnes divorcées réengagées, en particulier, expriment
leur souffrance devant les règles morales de l'Église qui les empêchent d'avoir
part librement et ouvertement aux sacrements qui les nourriraient dans leur
démarche. Leur situation leur apparaît encore sans issue. Il y a, avec l'Église
institutionnelle, un long chemin de réconciliation à poursuivre.
Ce chemin passe d'abord par celui du groupe de réinitiation. Ce groupe devient
rapidement très important. Les expériences diversifiées que l'on y apporte,
les visions de Dieu qui s'y échangent, les confrontations avec la parole
biblique sont sources de vie, de vérité. Les recommençants prennent conscience
que le groupe est très favorable à leur croissance dans la foi, que c'est
le lieu où s'authentifie leur expérience croyante individuelle. L'accueil
reçu, la possibilité de chercher ensemble, de refuser même d'entrer dans
telle ou telle perspective, correspondent à leur attente d'une communauté.
Le lien avec la grande communauté ecclésiale s'amorce très lentement.
Ils n'y retrouvent pas l'ouverture et l'accueil qu'ils souhaitent, le lieu
de parole dont ils ont besoin. Ils ne voient pas comment la célébration porte
ce nom. Ils sont habités par de grandes questions sur la présence de l'Église
aux pauvres et aux petits. Sa dimension institutionnelle leur apparaît aussi
enfermante que lorsqu'ils l'ont quittée. La petite communauté fait sens,
la grande Église pose question. Leur réinitiation terminée, les recommençants
demandent de poursuivre leurs rencontres. Nous formons autour d'eux une petite
communauté avec laquelle ils continuent de cheminer dans la foi. C'est par
elle que se vit jusqu'à maintenant leur appartenance à l'Église.
Quelques-uns reprennent une pratique sacramentelle plus régulière,
mais c'est dans le groupe que cette pratique vient puiser son sens.
Et d'autres se lèveront avec toi
Si ces personnes cheminent jusqu'à elles-mêmes, elles m'entraînent dans
leur mouvement. Je partage avec elles les luttes et les combats qui m'habitent,
la longue patience de l'acquiescement, la souffrance du mystère de la vie.
Je goûte aussi avec elles leur découverte d'un Dieu proche, qui nous aime.
Je touche du doigt la présence et la force de l'Esprit. Elles me rappellent
constamment toute la gratuité de Dieu, son action libératrice, son attention
particulière à chaque être humain.
Le Dieu qu'elles portent, celui qu'elles cherchent, questionne celui qui
me fait vivre. Et surtout la façon d'en parler. Le langage de la certitude,
de l'affirmation ne convient pas avec ces chercheurs de vérité. Celui du
questionnement et du doute s'avère beaucoup plus ouvert. Il laisse place
à l'hésitation qui les habite. Il permet d'avancer à leur rythme. Il respecte
Dieu aussi.
Pour les aider à entrer dans le grand souffle de vie qui traverse l'histoire
de foi du peuple de la première Alliance, il me faut y communier profondément.
Cette relecture, sa traduction en récit me fait saisir de façon nouvelle
toute l'attention de Dieu pour la vie. Une attention qui répond bien aux
attentes des gens d'aujourd'hui. Leur contact renouvelle mon approche de
tous les autres groupes, et il me révèle le bonheur de Dieu à la recherche
de ses filles et de ses fils: « Ouvre-moi, ma soeur, ma compagne... » (Ct 5,2)
L'expérience avec les recommençants se poursuit. D'autres groupes se mettent
en route. Des personnes se forment pour les accompagner. Peu à peu, des croyantes
et des croyants plus éveillés à leur présence apprennent à entendre leur
recherche, à saisir leur interpellation. Parce que ces chercheurs de Dieu
interrogent, dérangent notre Église. Leurs questions, leurs attentes, leur
quête de vérité nous mettent à notre tour en recherche. Cette nouvelle situation
est une grâce pour nos communautés. Elle nous force à sortir de nos habitudes,
de nos réponses toutes faites, de nos façons d'affirmer Dieu. Elle nous ouvre
à un Dieu du cheminement, de la route. Comme le fait l'arrivée de tout nouveau
venu dans un groupe qui accueille sa présence, elle apporte un souffle vivifiant
à notre Église.
C'est autour de la Parole de Dieu que s'est façonné leur être de femme et
d'homme croyants. La grande histoire de foi du peuple d'Israël, sa libération
progressive des fausses images de Dieu qui l'habitaient accompagnaient bien
leur propre cheminement vers le Dieu de Jésus Christ. La Parole de Dieu a
réchauffé leur coeur. C'est elle qui les réunit encore. C'est dans son Souffle
qu'ils respirent. Ils nous redisent toute la force de cette Parole et nous
incitent ainsi à faire surgir en notre Église des communautés où la Parole
redonnera vie à nos vieux os de croyants (Ez 37,11). N'est-ce pas là l'appel
que bon nombre d'entre nous attendent depuis longtemps : « Lève-toi jusqu'à
toi-même » (Ct 2,10). Et c'est toute l'Église d'ici qui pourrait renaître
à son nom.
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des articles de la revue La vie spirituelle
[1] Voir Henri
Bourgeois, Redécouvrir la foi. Les recommençants, Paris, Desclée
de Brouwer, 1993.
[2] Voir H.
Bourgeois, C. Charlemagne et M.-L Gondal, Des recommençants prennent
la parole, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.
[3] Voir P.
Gmünder, F. Oser F. et L. Ridez, L'homme, son développement religieux, Paris,
Cerf, 1991.