Les images de Dieu
sur l'autre versant de la conversion
Sophie
Tremblay,
Institut de pastorale
L'ivresse des commencements
Le mot conversion évoque la fraîcheur, la verdeur et l'enthousiasme
d'une nouvelle naissance. Cette connotation persiste, quel que soit l'âge
auquel se produit le commencement ou le recommencement. La conversion est
souvent relatée comme une expérience de comblement et de découverte émerveillée
où tout semble couler de source. Elle peut provoquer l'ivresse, l'éblouissement,
l'euphorie, aussi bien que la sérénité, la consolation, la détente relative
à la résolution d'une crise. À travers les émotions éprouvées, l'expérience
de conversion correspond à une mise en route sur une voie spirituelle nouvelle.
Si l'on en croit le Nouveau Testament, le mot grec metanoia, utilisé
par les premiers chrétiens et traduit habituellement par conversion,
caractérise un retournement, un revirement intérieur qui remet en cause
l'humain dans toutes ses dimensions et toutes ses activités, qui le pousse
à changer l'orientation fondamentale de sa vie pour se mettre à la suite
du Christ.
Évidemment, les changements entraînés par cette nouvelle orientation de
vie ne se produisent pas tous au temps de l'effervescence initiale.
Il s'agit normalement d'un processus qui s'étend sur une longue période,
bien que la reconnaissance explicite de cette transformation puisse se
concentrer en quelques jugements et décisions d'importance. [...] Il en
émerge quelque chose de nouveau, qui entraîne une suite de développements
imbriqués et cumulatifs à tous les niveaux et dans tous les secteurs de
la vie humaine. [...] Au plan du vécu, la conversion modifie toutes les
opérations conscientes et intentionnelles d'un homme. Elle dirige son regard,
envahit son imagination, donne naissance à des symboles qui pénètrent au
plus profond de son psychisme. Elle enrichit sa compréhension, guide ses
jugements et renforce ses décisions.
[1]
Le processus de retournement intérieur se poursuit bien au-delà du choc
premier. En fait, il tend à gagner en profondeur ce qu'il peut perdre en
fougue. Ses effets à long terme se font sentir sur la dimension cognitive
de la personne (les connaissances, les concepts, la vision du monde), sur
sa dimension morale (les valeurs perçues et réalisées) et aussi sur sa dimension
affective (le désir et les émotions).
[2]
La conversion sur le versant de la déception
Lorsque les émotions débordantes du début s'estompent, le nouveau disciple
ou le recommençant a l'impression de perdre son enthousiasme. Désorienté,
il craint la diminution de sa ferveur, qu'il perçoit comme un signe d'éloignement
de Dieu et qui lui fait redouter la perte de sa foi toute neuve. « Le nouveau
converti est demeuré longtemps sous le choc bienheureux de l'amour et de
la lumière. Mais l'avènement du désert le laisse bien souvent dans la désolation.
Il rêve de revenir aux jours embaumés où la prière fervente et une présence
pleine d'onction en faisaient un chrétien rayonnant » [3] . Pourtant, l'expérience
de la déception à l'égard de Dieu, du doute, de l'absence, et même de la
révolte peuvent être aussi considérées comme une occasion de conversion.
Ne s'agirait-il pas au fond de l'autre versant de l'expérience de conversion
?
C'est ainsi que le croyant découvrira peut-être, comme l'exprime Marie Noël,
que « Dieu n'est pas un lieu tranquille. Dieu est un lieu de tourmente. » [4] Les
représentations toutes-puissantes que nous nous faisons de lui se nourrissent
pour une part de la tradition chrétienne et de l'inspiration de l'Esprit,
mais elles témoignent aussi de nos blessures, de nos projections, de nos
besoins les plus secrets. L'actualisation grandissante du retournement intérieur
à la suite du Christ vient remettre en question l'évidence de ces représentations.
Un travail intérieur long et intense s'amorce, qui passera au creuset toute
image de Dieu dans ses retentissements cognitifs, affectifs et moraux. Ce
travail constitue une douloureuse mise à l'épreuve qui affecte tous les aspects
de la relation avec Dieu. Qui ne regrettera le sentiment d'évidence de la
présence de Dieu et la certitude sécurisante de connaître les traits de son
visage ? Cependant, affirme Yves Girard, « regretter les premières grâces
de la conversion et ne pas savoir reconnaître ni apprécier la grandeur et
la beauté du désert, c'est se condamner à un perpétuel infantilisme spirituel. » [5]
Deux aspects
de ce versant plus aride de la conversion attireront notre attention ici.
Ces deux aspects sont interreliés de manière intime. Ils constituent les
deux facettes d'une même expérience : la déception à l'égard de l'image
d'un Dieu tout-puissant. D'une part, cette déception peut se traduire par
le deuil de l'image d'un Dieu qui comblerait totalement mes attentes et mes
besoins. D'autre part, la toute-puissance est la matrice de l'image écrasante
d'un Dieu pervers, image dont la guérison vient contester la volonté de puissance
enfouie dans le cour humain.
Le deuil du Dieu de mes attentes et de mes besoins
Ne fait-il pas partie des réflexes spontanés des humains de se tourner vers
ce qu'ils considèrent comme la puissance maîtresse des événements, pour lui
demander protection, assistance, réconfort, guérison ? En cela, les chrétiens
ne semblent pas tellement différents des hommes religieux de tous les horizons.
Qu'ils soient de vieux croyants, de nouveaux convertis ou des recommençants,
ils viennent à Dieu chargés de leurs faims inassouvies, de leurs attentes
les plus élevées. Ils lui exposent leur manque tel un abîme béant.
Il peut s'agir de demandes matérielles, liées à la survie ou à l'amélioration
du quotidien : de la nourriture, de l'argent, un emploi, la guérison
d'une maladie, la réussite d'une opération. Les demandes peuvent également
être d'ordre affectif : trouver des amis, rencontrer un amoureux, résoudre
un conflit, obtenir justice dans un litige. Les prières de demande constituent
la pointe visible de l'iceberg. Une masse imposante d'attentes à l'égard
de Dieu peut se cacher sous la surface, même chez ceux qui affirment ne jamais
faire de demandes ou ne rien désirer que la volonté de Dieu. Certaines attentes
se remarquent par leur subtilité. Par exemple, un priant fervent nourrira
plus ou moins inconsciemment l'attente d'être affectivement comblé par Dieu
dans la prière ou de recevoir des signes très explicites de sa volonté. Tel
croyant irréprochable dans le respect de toutes les règles morales et religieuses
s'attendra confusément à recevoir une forme quelconque de rétribution positive
ainsi qu'à une sanction négative pour ceux dont les mains ne sont pas aussi
pures.
Combien de discours sur Dieu, théologiques, liturgiques ou spirituels, se
font complices de ce mécanisme de projection ! « L'apologétique catholique
aime exploiter les trous, pour ne pas dire les gouffres, qu'affronte la quête
humaine du sens et elle aime présenter Dieu comme ce qui comble ces trous
et ces gouffres. » [6] Ainsi,
qui ne se sentirait en sécurité à l'idée d'une Providence qui gouverne indéfectiblement
la marche des événements, qui en agence tous les détails dans son plan d'action,
partout dans l'univers visible et invisible, qui domine le temps du haut
de son éternité omnisciente? Cette idée sécurisante permet de gommer le vertige
de non-sens provoqué par certaines réalités concrètes (violence, famine,
désespoir, esclavage, etc.). De même, certaine manière pieuse de glorifier
la puissance de la croix du Christ en évacue toute la portée, en faisant
disparaître le caractère scandaleux de cette mort dont le Nouveau Testament
témoigne pourtant sans équivoque.
Toutes ces projections qui sont nôtres ne parlent-elles pas davantage de
ce que nous sommes que de Dieu lui-même? La bonté, la puissance et la totalité
de sens revêtue par ce Dieu n'est-elle pas la mesure inversée de notre impuissance
?
L'autre n'y est ni autre ni différent : il n'est que notre même inversé,
il n'est que le Tout inversé de notre infirmité. L'accomplissement de la
toute-puissance, ce n'est pas la vie, c'est la mort, ou plus exactement l'impensable,
l'irreprésentable éclatement du sujet. Ce Tout n'est que notre même, et c'est
pourquoi il est notre mort. [7]
En régime chrétien, le cheminement de foi se fait à même notre condition
incarnée, à même nos vulnérabilités, nos soifs et nos faims. Inutile de se
fustiger en se raidissant contre ce bouillonnement de besoins et d'attentes
sous l'effet d'une injonction intérieure condamnatrice. C'est au cour de
cette réalité envisagée sans faux-fuyant que l'Esprit peut souffler sur la
glaise dont nous sommes formés pour nous trans-former. Les images de Dieu
coulées dans le moule de nos attentes seront longuement refondues dans un
processus de retournement qui peut porter à juste titre le nom de conversion.
Le croyant fera tôt ou tard l'inévitable et déroutante expérience de la déception
de ses attentes à l'égard de Dieu. « Dieu ne vient pas, dès lors qu'il est
cru et accueilli par le croyant, transformer les cactus en velours côtelé,
Dieu n'intervient pas selon le désir, selon les cris mêmes de ses croyants
'qui crient vers lui jour et nuit'. » [8] S'il accepte de vivre cette déception
sans la dénier et sans se protéger derrière un discours religieux blindé,
il fait place, comme Job, comme Élie, comme les disciples de Jésus, à l'irruption
du Dieu Tout Autre dans son itinéraire : un Dieu qui échappe à nos tentatives
de saisie, sur lequel personne n'a le dernier mot, qui met au défi toutes
les catégories théologiques, qui ne se laisse emprisonner dans aucun système
de pensée.
L'ouverture au Dieu Autre est rendue possible par un deuil, par le renoncement
à l'attente que Dieu vienne satisfaire mes soifs. Nos attentes risquent sans
cesse de transformer Dieu en objet de consommation destiné à apaiser la brûlure
des tensions intérieures. Cependant, le travail du deuil, en décapant le
besoin, fait peu à peu apparaître le désir ancré au fond de lui :
Le besoin de l'homme porte la marque de l'esprit, c'est-à-dire du désir
de l'autre qui trouve son origine dans le besoin de l'autre, mais qui n'y
est pas réductible. Désirer l'autre, en effet, c'est le vouloir pour ce qu'il
est et que je ne suis pas ; c'est, par conséquent, renoncer à le réduire. [9]
Le désir ainsi libéré devient une force vive de retournement intérieur,
qui relance incessamment la quête de Dieu au-delà des limites qu'elle vient
de franchir. Dès lors, les images de Dieu cessent de constituer des refuges
réducteurs, des remparts contre l'angoisse et l'incertitude. Elles deviennent
des ponts fragiles sur l'infini, nécessaires pour la traversée vers l'ailleurs
ouvert par Celui qui vient. Bref, le lieu d'une conversion jamais achevée.
« Dieu, ô Dieu! déception infinie. Celui que nous pensons et ne connaissons
pas. Celui que nous aimons de toutes nos forces et n'embrasserons jamais.
Celui qui éternellement nous attire et éternellement nous échappe. »
[10]
La guérison des images perverses de Dieu
L'expérience de la déception de nos attentes par rapport à Dieu révèle également
l'envers obscur de nos images de Dieu tant spontanées qu'apprises. Si Dieu
est perçu comme omniscient et tout-puissant, sa figure se défend mal contre
une certaine ambivalence qui éveille « la haine avec l'amour, l'horreur avec
le désir. » [11] Inversement
proportionnelle à la faiblesse humaine, la puissance de Dieu s'affirmerait
donc au détriment de toute forme d'autonomie ? Bien qu'on la proclame bienveillante
et prévenante, cette puissance trouble se mue par moments en force arbitraire,
menaçante, contraignante, dangereuse. Même son amour présente un caractère
implacable, concrétisé par ses exigences impossibles. Sous les traits de
Dieu se profilent les traits d'un monstre inimaginable :
Découverte terrible : le Dieu bon n'est pas bon mais cruel. Despote
arbitraire, père indigne, surveillant mesquin et odieux, sadique avide
de notre douleur : accablante litanie.
Découverte interdite; car c'est là ce qu'il ne faut pas dire, ni murmurer,
ni se dire à soi-même. Ce blasphème serait la faute irréparable qui nous
ferait perdre l'amour de Dieu, c'est-à-dire perdre tout. Si donc il est cruel,
c'est encore, nécessairement, de ma faute. Il ne me reste, pour justifier
Dieu, qu'à me haïr moi-même enfin sans réserve. [12]
Cette image est d'autant plus prégnante qu'elle se voit habituellement frappée
d'interdit par la pensée consciente des croyants. L'interdit qui la censure
ne lui confère que plus d'influence. Quel croyant peut prétendre n'avoir
jamais senti l'étreinte de sa main glacée sous les dentelles ouvragées de
la prière, de la liturgie ou de la théologie ? Le ressentiment nié se déversera
en agressivité à l'égard de soi, voire en autodestruction, avec la bénédiction
de nombreux manuels de spiritualité qui répètent, depuis saint Augustin,
que l'amour de Dieu va jusqu'à la haine de soi et que l'amour de soi conduit
à la haine de Dieu.
Ainsi, sous les oripeaux de toute-puissance dont nous affublons Dieu, se
dissimule le plus grand maître de la « pédagogie noire », qui pratique la cruauté
avec amour dans le but d'obtenir pour toujours la soumission d'un enfant. [13] L'efficacité
de la pédagogie noire repose sur la possibilité de plier totalement un enfant
à sa loi, quitte à lui mentir, à le manipuler et à l'humilier pour y parvenir,
de refuser à cet enfant le droit d'exprimer sa souffrance ou sa colère, tout
en tablant sur l'idéalisation de l'enfant à l'égard de ceux dont il dépend.
Plus la volonté de pouvoir de l'éducateur est habilement dissimulée, plus
il lui est facile de gagner de l'emprise sur un petit être encore malléable
et assoiffé d'amour qui cherche structure et sécurité auprès de lui.
Cette répression du vivant couvre sa violence du manteau des meilleures
intentions : « c'est pour ton bien. » L'enfant apprend à nier et à réprimer
ses besoins lorsqu'ils sont jugés incorrects. Bien sûr, tout enfant doit
apprendre que ses besoins et désirs n'obtiendront pas toujours satisfaction,
que la vie en société est régie par des règles, que l'existence apporte son
lot de frustrations. Si l'enfant ne subit pas de pression l'obligeant au
refoulement, il vivra sa colère en apprenant à l'exprimer de manière adéquate,
il pleurera tout son saoul, et le sourire reviendra. C'est ainsi qu'on apprend
la réalité dans un environnement sain. La pédagogie noire, au contraire,
culpabilisera l'enfant pour chacune des émotions indésirables et provoquera
sans vergogne les émotions négatives qu'elle condamne en demandant à l'enfant
d'aimer son bourreau.
Cette image d'un Dieu qui manifeste des exigences absolues, qui châtie avec
une sévérité proportionnelle à son amour (« Dieu éprouve ceux qu'il aime »
dit-on), qui manie en virtuose la double contrainte (double bind),
combien de croyants la cachent avec honte au fond de leur conscience ? Si
le Christ était venu rendre témoignage à un tel Dieu, qui oserait appeler
cela une « bonne nouvelle » ? L'affirmation de la puissance de Dieu et son
envers obscur peignent un portrait pervers de Dieu, à l'image d'une mère
qui enfermerait son enfant dans son sein :
Si Dieu est tel qu'il donne à l'homme la vie sans la connaissance, qu'il
l'enferme dans une obéissance infantilisante lui interdisant de vouloir l'égaler,
lui donnant une compagne mais à condition que Dieu soit préféré à l'autre
sexe... ce dieu est en fait pervers. Il bâtit un monde, y place un être qui
devra sans cesse se rappeler qu'il n'est pas un dieu, c'est-à-dire qu'il
n'a pas accès à la valeur suprême. Dieu ne veut pas que l'homme le quitte,
qu'il grandisse, qu'il devienne autonome, indépendant. Figure d'un créateur
apparemment généreux mais pour mieux tyranniser. [14]
L'expérience de la déception de ses attentes à l'égard de Dieu risque de
réveiller une bouffée de colère et de révolte. Tant mieux ! Voilà une première
brèche dans ce système trop bien scellé, qui pourrait devenir occasion de
guérison. L'Évangile prêché par l'homme de Nazareth s'oppose à cette image
de Dieu terrée dans les coins sombres de nos consciences. Le Dieu qu'il annonce
est aux antipodes de l'auto-contemplation narcissique de sa puissance solitaire.
Il est facile de prêter à Dieu un orgueil infini, à l'image des hommes de
pouvoir d'aujourd'hui ou d'autrefois. Pourtant, le Christ témoigne, par sa
prédication, sa vie et sa mort, du renversement de la puissance.
C'est dans la faiblesse que Dieu se révèle, contrairement aux réflexes spontanés
du commun des mortels : « Renversement des attributs divins, tels qu'imaginés
par nous, signifié comme dévoilement de leur vérité. Mais le Dieu ainsi dévoilé
est en un sens plus scandaleux et indéchiffrable que jamais. Il paraît inverse
du Dieu conscient de la pensée solitaire : c'est la fin du grand Objet
du savoir imaginaire-conceptuel - si purifié qu'on le veuille. Et il ébranle
tous les arrières-plans inconscients de ce Dieu-là. » [15] Ce
paradoxe exige un tel dépassement du sens commun que nombre de baptisés peuvent
lire le Nouveau Testament et fréquenter l'Église pendant des décennies sans
même percevoir ce visage désarmant de Dieu.
Il faut tant de temps et de patience pour débusquer ce qui se fait complice
en nous des images perverses de Dieu. La révolte ne constitue que le moment
premier du processus, qui demeurera stérile s'il en reste à la seule expression
de la souffrance et de la colère ressenties. Pour débusquer le pouvoir du
Dieu pervers, il faut d'abord consentir à faire la vérité avec soi-même :
faire face à sa propre volonté de puissance, à ses fantasmes de domination
et à sa peur d'être anéanti. Cette opération libère au lieu d'humilier. Car
qui est plus humble que ce Dieu trop souvent peint sous les traits d'un orgueilleux
plein et rond, repus, incurvé sur lui-même ? [16] La vulnérabilité de Dieu vient
nous confronter à l'accueil de nos faiblesses, de nos pauvretés, accueil
nécessaire pour se laisser transformer à son image, pour consentir au travail
de l'Esprit dans toute sa profondeur.
La conversion de la puissance est la fine pointe du retournement intérieur
découlant d'une sincère adhésion à l'Evangile. Cette conversion est engageante
au plus haut degré. Comment suffirait-il de cerner le problème intellectuellement
et de ciseler un discours alternatif ? Une transformation semblable révèle
la profondeur souffrante de notre malcroyance. L'image du Dieu pervers nous
provoque à « évangéliser notre propre incroyance, réduire l'écart entre d'une
part les idées, les mots de la foi, de l'amour, et d'autre part le corps
réel de notre vie. »
[17]
Sur l'autre versant, une conversion jamais achevée
Les témoignages de nouveaux convertis évoquent souvent un fort sentiment
de comblement intérieur, la joie de goûter la présence de Dieu et la certitude
de son emprise sur les événements. La beauté de ces débuts enthousiastes
ne devrait cependant pas éclipser l'autre versant de la conversion, qui manifeste
la profondeur engageante du retournement intérieur auquel tout chrétien est
interpellé. L'autre versant de la conversion est aride et sombre. Le comblement
cède la place au deuil. L'idée d'un Dieu tout-puissant et omniscient qui
gouverne l'univers révèle sa perversion cachée. Mais tel est le chemin ouvert
par le Christ. Ce chemin paradoxal est libérant et vivifiant, bien qu'il
soit étroit et confrontant. L'idée de la puissance de Dieu ne se fait-elle
pas complice des idoles que les humains persistent à se créer, même lorsqu'ils
viennent d'en briser une contre le sol ? N'est-ce pas la conversion de la
puissance qui fait ouvrir les bras au père du fils prodigue, qui guide la
générosité du maître des ouvriers de la onzième heure, qui désarme la méfiance
de Zachée? Une telle conversion n'est jamais pleinement achevée, tant le
cour humain recèle de peurs et de mécanismes de défense. Et tant il peut
contenir de joie dans la rencontre du mystère de Dieu : « Car
ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse
de Dieu est plus fort que les hommes. » (1 Co 1,25)
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des articles de la revue La vie spirituelle
[1] Bernard Lonergan, Pour une
méthode en théologie, Coll. « Héritage et projet » no.
20, Montréal, Fides, 1978, p. 154-155.
[2] Voir Walter Conn, Christian
Conversion. A Developmental Interpretation of Autonomy and Surrender,
New York/Mahwah, Paulist Press, 1986, p. 105-157.
[3] Yves Girard, Lève-toi, resplendis !,
Ste-Foy, Anne Sigier, 1983, p. 232.
[4] Marie Noël, Notes intimes,
Paris, Stock, 1959, p. 164.
[5] Yves Girard, op. cit.,
p. 234.
[6] Jacques Pohier, Dieu fractures,
Paris, Seuil, 1985, p. 369.
[7] Ibid., p. 382.
[8] François Varone, Ce Dieu absent
qui fait problème, Paris, Cerf, 1981, p. 79.
[9] Denis Vasse, Le temps du désir,
Paris, Seuil, 1969, p. 21.
[10] Marie Noël, op. cit., p. 243.
[11] Nicole Fabre, Le Dieu des enfants,
Paris, Épi/Desclée de Brouwer, 1991, p. 19.
[12] Maurice Bellet, Le Dieu pervers,
Paris, Cerf, 1987, p. 17.
[13] Voir Alice Miller, C'est pour ton
bien, Paris, Aubier, 1984, p. 15-112.
[14] Marie Balmary, Le sacrifice
interdit, Paris, Grasset, 1986, p. 31.
[15] Maurice Bellet, op. cit.,
p. 123-124.
[16] Voir François Varone, L'humilité
de Dieu, Paris, Centurion, 1974, 160 p.
[17] Préface de Jean Sulivan au livre
de Maurice Bellet, op. cit., p. 7.