L'écosystème nécessaire à la vie consacrée
Daniel Cadrin, o.p.
(responsable de la Chaire Tillard sur
la vie religieuse)
Conférence donnée à Montréal, lors de la « Journée
de la vie consacrée »,
le 3 février 2002.
Publiée dans Vie des communautés
religieuses,
hors-série, avril 2002, p. 52-64.
Une marche en forêt
L'été dernier, j'ai fait une marche en forêt avec un groupe, dans la région
de Joliette. Notre guide était une amie, spécialiste en biologie végétale.
Elle voyait la forêt autrement que moi, i.e. voyait ! Ses observations
m'ont ouvert les yeux et m'ont fait découvrir que cette forêt était non pas
une carte postale, un lieu figé et stable où rien n'arrive, mais un milieu
dynamique en changement constant, un ensemble d'écosystèmes favorisant la
croissance de certaines espèces et la disparition d'autres. Dans ce milieu,
des luttes et des transformations advenaient, des questions de vie et de mort,
de déclin et de croissance, étaient en jeu, avec des conditions nécessaires
pour permettre, « à une forme de vie de s'épanouir et de réagir de manière
créative à d'autres formes de vie »
[1] .
Qu'est-ce que nous avons mieux vu dans cette forêt ? D'abord les fougères,
très anciennes plantes qui dominaient autrefois la forêt et occupaient tout
l'espace. De nouvelles plantes se sont installées, avec d'autres systèmes
de reproduction, et ont commencé à prendre leur espace. Pour survivre, les
fougères ont dû se reconstituer un milieu favorable, avec de l'ombre et de
la protection, et renoncer à occuper tout l'espace. Elles continuent maintenant,
toujours vivantes, mais prenant moins de place dans la diversité des plantes
de la forêt. Puis, dans les tourbières aux eaux stagnantes mais très riches,
nous avons découvert que certaines plantes y poussaient. Elles ne pourraient
pas pousser ailleurs que là ; et il y a différentes sortes de tourbières.
En nous rapprochant du bord de la rivière, où eau et lumière étaient présentes,
éléments de vie essentiels, nous avons remarqué que les arbres se positionnaient
pour recevoir la lumière. S'ils ne réussissent pas à recevoir cette lumière,
ils vont mourir. Il y avait aussi un arbre mort, mais il était source de nourriture
pour des insectes et d'autres plantes, avec sa matière organique. La décomposition
s'accompagnait d'une recomposition pour nourrir d'autres formes de vie. Près
de cet arbre, une belle mousse verte s'étalait. Pour que la mousse existe,
plusieurs conditions précises sont nécessaires : elle a besoin d'une
alliance d'algues et de champignons pour se poser sur la pierre, pas n'importe
laquelle, et se nourrir aussi de la pierre. Ce travail demande plusieurs collaborations.
Ces exemples parlent d'eux-mêmes. Comme toute image, ils sont signifiants
dans certains aspects et non tous, car nous ne sommes pas des arbres ou des
fougères. Mais, comme eux, nous sommes en changement, nous avons besoin d'un
milieu qui est nourrissant, nous avons besoin de lumière pour vivre et renaître,
et nous sommes appelés à accepter des changements pour continuer d'exister
ou pour recommencer à vivre vraiment. Comme le souligne le fr. Timothy Radcliffe :
« Ce dont nos avons besoin, ce n'est pas de l'individualisme du désert
urbain moderne, mais de quelque chose qui ressemble davantage à une forêt
tropicale avec toutes sortes de niches écologiques pour des animaux étranges
qui peuvent prospérer, se multiplier et louer Dieu dans des centaines de voies
différentes. »
[2]
J'aimerais présenter quelques conditions qui me semblent cruciales pour le
présent et l'avenir de la vie consacrée, ici en 2002 et dans les années à
venir. Je les présente sous formes d'aphorismes, de paradoxes, avec des enjeux
de vie et de mort pour l'écosystème qu'est une communauté religieuse. Ces
dix règles ou chemins de vie impliquent des risques et des choix : il
s'agit de croître ou de dépérir. Bien des facteurs ne dépendent pas de nous
dans notre situation actuelle, mais relèvent du contexte socio-culturel et
ecclésial, du contexte socio-religieux avec sa quête de sens et de valeurs.
Mais ce contexte ne nous est pas extérieur ; il habite en nous, avec
ses difficultés réelles et évidentes mais aussi avec ses chances, ses ressources
offertes à notre espérance. Il offre le plus large écosystème avec lequel
nous inter-agissons. Mais il y a des choix, des mises en place graduelles,
des renoncements, des goûts de vivre et des décisions conséquentes, qui relèvent
de nous.
Mes dix aphorismes sont peut-être un peu brutaux dans leur expression concise,
mais je ne m'en excuse pas. La vie religieuse est trop importante, pour nous-mêmes
mais aussi pour la vie de l'Église et de tant de gens, pour que nous nous
contentions d'attendre la mort en regardant la télé dans nos chambres. Et
les défis d'évangélisation et de communauté fraternelle sont trop urgents,
stimulants et faits pour nous, religieux et religieuses, pour que nous nous
contentions de parler seulement du passé glorieux, de l'avenir absent ou des
coûts financiers de nos restructurations et réameublements.
1. Vouloir vivre
Choisissez de vivre, et vous aurez un visage.
Autrement, votre défaitisme creusera votre propre tombe.
Plusieurs disent que nous, religieux et religieuses, sommes une espèce en
voie de disparition. C'est leur droit de penser ainsi et ce n'est pas sans
fondement quand on nous observe. Mais, et cela est plus grave, plusieurs religieux
et religieuses pensent ainsi, qu'ils le disent ou non, et agissent en sorte
que cela de fait arrive. Ils et elles ne croient plus en la vie religieuse
sinon seulement pour eux-mêmes et non pour d'autres ; ils et elles ont
renoncé à transmettre la vie : « Nous sommes les derniers des Mohicans,
entend-on, il faut se résigner à nos petites vies et bien organiser nos funérailles ».
Ces propos sont tristes mais bien présents chez plusieurs, même si on les
enrobe de regrets et de discours spiritualisants. Comme si une crise était
la fin du monde, comme si toute perte sonnait le glas, alors que l'histoire
humaine des individus et des groupes se construit et grandit à travers des
transitions et transformations. Ce sentiment de désarroi est accentué par
le fait que, pour la majorité des communautés religieuses au Québec, c'est
leur première expérience de crise.
Il y a dans tout cela un défi de générativité, de parentalité, souvent mal
assumé chez les religieuses et religieux : ceux et celles qui viendraient
après nous ne sont pas comme nous, donc ne viendront pas ; ou nous préférons,
carrément, qu'ils ne viennent pas car ils seraient source de transformations
qui font peur. Mieux vaut mourir que de changer. Ce défaitisme et cette peur
d'engendrer reflètent ceux qu'on trouve dans notre société et ils n'ont rien
d'évangélique ou de sage. Mais nul ne peut échapper à la loi stricte de la
vie : il n'y a pas d'avenir pour toute forme de vie sans que d'abord
le goût de vivre soit présent, et la décision de vivre. Cela est de l'ordre
des convictions, intimes, profondes, et demande une conversion pour accepter
de vivre, autrement certes, mais accepter de vivre et de donner la vie. Aucune
communauté n'est assurée de pérennité. L'histoire de la vie religieuse le
montre bien : les deux tiers des communautés religieuses n'ont pas survécu
à la crise du 16e siècle, et les trois quarts à celle de la fin
du 18e siècle. Mais par-delà nos groupes immédiats, la vie religieuse,
dans des formes adaptées, renouvelées ou nouvelles, est capable de renaître,
comme elle a su déjà le faire. Cela relève du sens personnel de notre vocation.
2. Nouveaux projets
Risquez de nouvelles expériences, et vous serez
en sécurité.
Autrement, votre repos sera terminal.
Les communautés religieuses, c'est là leur génie, ont su au cours de l'histoire
répondre aux nouveaux défis du contexte social et ecclésial : mettre
en place des services aux plus pauvres, inventer des approches éducatives,
se faire proche de ceux qui étaient loin, élaborer de nouvelles pratiques
pastorales et développer une diversité de théologies et de spiritualités qui
ont été sources de renouveau face aux impasses de la vie ecclésiale. Elles
sont encore capables de le faire ; c'est leur rôle, que nous aimons qualifier
de « prophétique ». Cela suppose de faire des choix dans nos investissements
en personnes et en argent pour que la mission de la communauté demeure prioritaire
et non périphérique et pour que ceux et celles qui s'engagent dans des projets
nouveaux ou renouvelés soient au coeur des préoccupations et du soutien des
responsables et des autres, et non pas mis en marge.
L'adaptation est condition de survie mais elle ne peut se faire sans risquer,
sans perdre, sans échouer et recommencer, et sans un soutien ferme des autorités,
qui soit plus que : « débrouillez-vous, on a d'autres affaires à
régler ». La meilleure sécurité pour l'avenir n'est pas d'abord dans
le repli craintif et la résignation, qui semble apporter un repos, une paix
(qui n'est pas celle des béatitudes), mais dans de petits projets porteurs
de sens et de service qui incarnent concrètement le sens missionnaire et communautaire
d'une congrégation. Cela est très exigeant mais fécond. Il suffit parfois
de peu, d'une graine de moutarde bien plantée et nourrie, pour redonner confiance
et espérance, pour relancer. C'est du moins ce que l'Évangile nous rappelle.
3. Mobilité
Restez en mouvement, et vous resterez vivants.
Autrement, vous serez changés en pierres
La mobilité, une certaine itinérance, touche plusieurs aspects de notre vie
religieuse (je parle ici de communautés apostoliques plutôt que contemplatives).
Mobilité physique, des corps : pour les individus, les communautés, aller
là où nous ne sommes pas ou quitter là où nous sommes ; aller là où les
ressources manquent, quitter là où elles s'entassent et risquent de pourrir.
Mobilité des ministères : oser s'engager dans un nouveau travail à 58
ans. Mobilité institutionnelle : le roulement dans les fonctions, savoir
passer à d'autres les charges, éviter qu'un petit groupe n'accapare le pouvoir
et le garde durant des décennies, ce qui est mortel. Mobilité des mentalités :
savoir renouveler sa vision des choses, de la société, de soi-même. On se
fixe souvent dans une époque, avec sa problématique et ses idées, que ce soit
1950 ou 1970 ou 1990 ; chacune a ses valeurs réelles, mais il faut accepter
de voir et d'entendre ce qui advient, maintenant en 2002, et ses appels.
L'absence prolongée de ces quatre mobilités, dans une communauté locale,
une province, toute une congrégation, affaiblit le sens de l'appartenance
et de la mission et rend impossible de planifier de nouveaux projets. Chacun-e
se concentre sur son travail et sa vie personnelle, qui lui donnent sens,
et la disponibilité disparaît peu à peu. Tout changement produit la peur et
l'insécurité ou devient presque irréalisable car les gens seront blessés.
Tout est bloqué. Cette perte de la mobilité s'auto-reproduit ; ce serait
là un phénomène à étudier davantage. Bref, pour nous, l'immobilisme est un
processus suicidaire. J'en ai vu des manifestations bien attristantes. J'ai
vu aussi que le contraire était possible mais demande du courage et une vie
fraternelle soutenante.
4. Leadership
Choisissez des leaders avec vision, et vous choisirez
l'espérance.
Autrement, vous vous supprimerez vous-mêmes.
Les responsables dans une communauté, à tous les niveaux, peuvent faire une
vraie différence entre la survie minimale et la vitalité, entre la mort lente
et la capacité d'une collectivité de croire en l'avenir et d'y travailler
avec ténacité. Les leaders que nous choisissons disent l'image que nous avons,
voulons avoir, de nous-mêmes : soit tournée vers l'avenir avec un réalisme
confiant et créateur, ou retournée sur nos soucis immédiats et leur gestion,
sans perspectives ni passion. Dans les moments de crise et de tournants à
prendre, il est encore plus capital de mettre en place des responsables :
qui aient une vision dynamique du charisme et de la pertinence de la communauté
et non seulement des plans administratifs détaillés, même s'ils sont nécessaires ;
qui aient aussi la capacité d'inspirer et de motiver les frères et soeurs,
de transmettre leurs convictions, et non seulement de communiquer les nominations,
assignations et plans de vente ; qui osent, avec leurs conseils, prendre
des décisions et non seulement attendre que cela s'arrange ou se décompose
tout seul ; qui soutiennent clairement les forces vives engagées dans
la mission de la communauté et non seulement les membres plus retirés.
Les convictions des divers responsables, leur sens de l'espérance, marquent
grandement tout le climat humain et religieux, tout l'atmosphère d'une communauté.
Leur rôle ne suffit pas. S'ils et elles ne sont pas appuyés par des forces
vives et une partie des forces de sagesse (non pas tout le monde), ces responsables
vont se casser le nez ou les jambes, ou se brûler au froid des réactions.
Mais, dans l'autre sens, si ceux et celles qui croient encore en la vie religieuse
et au charisme de leur fondateur-trice ne sont pas soutenus par leurs responsables,
le tout finira dans le découragement, la colère, l'amertume, avec bien des
morts et blessés. Quand les deux volontés se rencontrent, c'est un moment
de grâce, à ne pas manquer. L'alternative est de choisir des responsables
qui vont strictement et honnêtement gérer la décroissance, mais cela va accentuer
la perte de confiance en l'avenir et la décroissance elle-même. Processus
auto-accélérateur là aussi, qui conduit parfois rapidement à une mort sûre.
5. Fonctionnement institutionnel
Respectez vos institutions, et vous serez respectés.
Autrement, vous vous perdrez dans la jungle.
En voyant la situation de nombreuse communautés, pleines de vitalité ou au
contraire en déperdition, et en cherchant à mieux en comprendre les raisons,
j'ai pu mieux apprécier l'importance du respect de nos institutions, de leur
fonctionnement et procédures, de leurs divers équilibres des pouvoirs. Conseils,
chapitres, rencontres, exercice et mobilité des fonctions, communication,
au plan local, provincial, général : tout cela demande du temps, c'est
fatiguant, mais cela fait une différence. Ces processus sont indispensables
à la santé communautaire et apostolique de la vie religieuse, à son identité
et à sa croissance. Quand ils fonctionnent normalement, avec leur part de
difficultés, souvent nous ne le voyons pas. Mais quand ils ne sont pas présents
ou respectés, toujours des fruits viennent avec le temps : luttes intestines,
factions, stagnation, décrochage, impasses, résignation, chiâlages, etc. Car
il n'y a pas de lieux, de temps, de personnes, avec qui et où parler en vérité,
discuter, décider, mettre en oeuvre. La confiance se perd, confiance en soi,
aux autres, en l'avenir, en sa communauté elle-même. Et les problèmes s'accumulent,
en créant ainsi de nouveaux. On se retrouve dans la jungle. « L'opposé
du gouvernement, disait le fr. Timothy, n'est pas la liberté mais la paralysie » [3] .
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bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012
[1] Timothy RADCLIFFE, « Je
vous appelle amis », Paris, La Croix / Les Éditions du Cerf, 2000,
p.265.
[2] Timothy RADCLIFFE, « La vocation
religieuse aujourd'hui. Laisser derrière soi les signes habituels d'identité »,
Documentation Catholique no 2148, 17 novembre 1996, p. 992.
[3] Timothy RADCLIFFE, « Liberté dominicaine
et responsabilité. Vers une spiritualité du gouvernement », I.D.I.
no 353, juillet-août 1997, p.137.