L'écosystème nécessaire à la vie consacrée
Daniel Cadrin, o.p.
suite du texte
6. Confiance aux forces nouvelles
Faites confiance aux jeunes, et vous croirez
en l'avenir.
Autrement, vous finirez tout seuls.
Des jeunes générations, i.e. en bas de 40 ans, iront dans les communautés,
qu'elles soient anciennes ou nouvelles, où il y a d'autres jeunes. C'est assez
simple et c'est bien normal. La question est alors de réussir à attirer au
moins un petit noyau, qui en amènera d'autres. Et après les fréquentations,
si ils et elles s'engagent avec nous, le défi de la suite est aussi grand.
Ces forces nouvelles vont rester si elles se sentent chez elles chez nous,
si cela devient pour elles leur chez nous. Cela met en jeu les tensions entre
les générations, ici comme en société. C'est là pour moi un défi concret qui
est majeur. Ces nouvelles générations viendront, verront et demeureront si
leur sensibilité culturelle et spontanée trouve place et reconnaissance dans
nos communautés. Cette sensibilité est attentive aux relations et à l'expressivité,
elle cherche une vie communautaire consistante et joyeuse et une vie spirituelle
nourrissante et explicite. Les générations des 50-60 ans ont leur propre sensibilité,
ainsi que celles des ainés. Comme ces deux dernières sont majoritaires, leur
culture est dominante et, sans mauvaise volonté, elle tend à se fermer face
à d'autres styles (rencontre, prière, ministère, formation, expression de
soi, gouvernement,...) et à y laisser peu de place réelle.
Nous voudrions, surtout la génération des baby-boomers, qui nous prenons
pour des libérateurs, somme sûrs des progrès et choix qui sont nôtres
et sommes facilement obsédés par les tâches, réduisant la mission au travail,
que notre descendance nous ressemble. Cela n'arrivera pas, ou pas au degré
voulu. L'accueil des nouvelles générations dépend beaucoup de la capacité
d'ouverture des générations intermédiaires, qui ont le contrôle. Mais aussi,
cette confiance aux forces nouvelles en pratique va s'exprimer en leur confiant
des responsabilités : comité, animation, nouveaux projets, formation,
pastorale des vocations, etc. Autrement, cela veut dire qu'on les considère
comme des mineurs ou des étrangers. Ils et elles le sentent vite, alors que
dans la société, à 30-40 ans, ce sont des adultes en pleine force.
7. Communication
Parlez-vous les uns aux autres, et vous entendrez
des voix nouvelles.
Autrement, vous serez réduits au silence.
De quoi parlons-nous, entre nous, dans nos communautés ? De qui parlons-nous ?
Pouvons-nous y trouver des occasions, des temps et lieux, où ce qui nous relie
les uns aux autres, notre foi au Christ et notre mission commune, avec leurs
grandeurs et misères, est nommé, exploré et approfondi ? où ce qui nous
habite comme sujet personnel, des joies et lourdeurs quotidiennes à notre
itinéraire humain et religieux, avec ses désirs, ses dérives et ses passages,
est identifié, partagé et éclairé ? Notre vie communautaire est plus
qu'une résidence bien organisée avec des compagnons ou compagnes plus ou moins
agréables et intéressants, à apprécier ou endurer. Certes, elle a besoin d'espace
où chacun-e puisse respirer et de silence pour se retrouver et faire ce que
l'on a à faire. Elle a aussi besoin de paroles sur la gestion pratique de
notre vie commune, pour qu'elle soit supportable et supportante et portée
par l'ensemble des membres.
Mais aujourd'hui, cette vie communautaire est en grand besoin de paroles
qui viennent du dedans, qui disent notre histoire personnelle et celle de
notre communauté, à la lumière des Écritures et de nos textes fondateurs.
« Une communauté religieuse doit être davantage qu'un endroit où prendre
nos repas, dire quelques prières et rentrer dormir tous les soirs. C'est un
lieu de mort et de résurrection, où nous nous aidons réciproquement à nous
faire nouveaux » [4] . Nous ne pouvons
nous contenter de vivre sur l'erre d'aller, comme il suffisait en contexte
de chrétienté, en présupposant que notre mission est déjà claire, que les
défis actuels sont déjà identifiés ou ne nous touchent pas, que chacun-e est
déjà croyant-e, que notre spiritualité est déjà connue. Si cette communication
de nos espoirs et de nos soucis, de nos crises et de nos découvertes, de nos
inquiétudes et joies profondes, ne peut trouver temps et lieu dans notre vie
communautaire, pourquoi alors vivre ensemble ? Cette dimension me semble
une condition incontournable pour que viennent et demeurent de nouvelles générations
dans nos communautés.
Et qui dit parole dit écoute. Peut-être, en écoutant,
changerons-nous notre regard sur tel frère ou soeur et découvrirons-nous
qu'il ou elle est une vraie personne, avec un trajet de vie et des convictions
intimes ; cela nous aidera, sinon à être d'accord, du moins
à mieux comprendre. Qui dit parole et écoute et échange,
dans la vie communautaire, dit aussi le pardon reçu et donné.
Sans quoi, nos communautés ne sont pas des fraternités évangéliques.
Nous avons beaucoup à explorer et inventer dans ce domaine.
8. Tradition et changement
Faites-vous un trésor avec du neuf et du vieux,
et vous serez actuels.
Autrement, vous sombrerez dans l'anonymat.
En regardant des communautés qui ont du dynamisme, qui attirent des vocations,
et où règne une certaine confiance en l'avenir, un point a attiré mon attention :
habituellement, ce sont des communautés qui savent mélanger l'ancien et le
nouveau, qu'elles soient elles-mêmes anciennes ou nouvelles. Des traditions
sont gardées, des signes d'une histoire, mais en même temps des nouvelles
approches sont utilisées et intégrées, des formes de communication et de gouvernement
sont modifiées. Ces communautés sont rarement de pures reconstructions du
passé, sans apport provenant de la culture actuelle, ou une pure nouveauté
inédite, collée sur l'aujourd'hui, sans intégration d'éléments traditionnels.
Quand c'est le cas, elles risquent rapidement de se refermer, de devenir sectaires,
et de ne pas garder longtemps leurs membres. Ou d'aboutir à un éclatement,
comme on l'a vu avec le modèle libéral du chacun pour soi, et on se parle
de temps en temps, ou à l'implosion comme on l'a vu dans de nouvelles communautés
très contrôlées.
Une communauté n'est pas une organisation d'abord centrée sur des individus
et des tâches. « Chaque Congrégation religieuse est différente,
offrant une niche écologique différente, en vue d'une étrange façon d'être
un être humain.... Chaque Congrégation a ses propres exigences, ses propres
besoins écologiques, son identité propre. » [5] Son identité
se reconnaît dans ses récits, ses témoins, ses symboles, ses rituels, qui
lui donnent son visage bien à elle. Elle a une personnalité. Elle ne peut
être non plus une pure création sortie de la tête de quelques uns, un plan
à appliquer rigidement, sans place pour des personnes avec leurs vie personnelle
unique, leurs crises et leurs peurs, leurs blessures et leurs dons. Nous avons
parfois depuis trente ans valorisé en fait deux modèles : le style néo-libéral
professionnel, dans lequel chacun s'arrange, les services communs sont fournis,
et les traditions prennent le bord ; ou les nouveaux groupes, où les
schémas stricts respectent peu l'imprévu de la vie. Nous avons à retrouver
un équilibre, un mélange de vieux et de neuf, qui sauve de l'anonymat et qui
est signe de santé, car il indique une attention à la fois aux mouvements
du contexte et des personnes et aux fondements qui nous enracinent dans une
histoire.
9. Quête spirituelle
Cherchez Dieu de tout votre être, et Dieu vous
trouvera.
Autrement, vous perdrez tout.
Nous ne pouvons vivre et grandir sans lumière et sans eau, sans la
lumière du Christ vivant et l'eau vive de son Esprit. À la source
de toute vie religieuse, il y a la quête du visage de Dieu, quête
personnelle, partagée avec d'autres et vécue selon une voie
particulière qui accentue tel aspect de l'icône du Christ :
le charisme de la communauté. Ce charisme, qui se déploie en
mission, repose sur une spiritualité, sans quoi il ne peut se renouveler
et être source de vie pour d'autres. Les fonctions et ministères
qui occupent nos vies sont importants mais se veulent des mises en oeuvre
de ce charisme, des témoignages de cette spiritualité fondatrice.
Aujourd'hui, et c'est là une grande chance, bien des gens, et parmi les jeunes
générations, sont en quête de vie spirituelle, d'un chemin qui offre sagesse
et mode de vie pour accueillir le Dieu vivant dans leur existence. Si une
icône du Christ, et non pas quelque dévotion plus temporaire et limitée, n'est
pas au coeur du projet personnel et communautaire de vie religieuse, celle-ci
mérite-t-elle de continuer ou qu'aura-t-elle à apporter à l'Église et au monde ?
Nous serons alors des morts vivants, des fantômes. Se tourner vers la lumière
et l'eau vive n'est pas seulement une condition d'avenir. C'est le coeur même
de notre existence et de notre identité profonde, comme signes de la suite
du Christ, comme témoins de la bonté de Dieu [6] . Et pour que le mystère pascal irrigue notre
vie personnelle et communautaire, rien ne peut remplacer la prière commune,
geste dont la gratuité même est source de grâce.
10. Famille spirituelle
Partez en famille élargie, et vous serez féconds.
Autrement, votre mourrez dans votre coquille.
Aujourd'hui, un trait caractéristique des communautés nouvelles
est de former une famille spirituelle élargie, avec des religieux et
religieuses, des laïcs, célibataires ou couples, parfois des prêtres.
Une famille qui inclut diverses formes de vie, diverses façons d'appartenir
à une même communauté, de porter son charisme et de vivre
de sa spiritualité. On trouvait cela aussi dans des Ordres plus anciens,
par les Tiers-Ordres. Les communautés ni nouvelles ni anciennes, fondées
entre le 16e et le 19e siècle, ont commencé
de développer ces appartenances par des réseaux d'associés,
de partenaires, d'amis. Cela reflète bien le sens ecclésial
que Vatican II a promu : une Église qui est Peuple de Dieu, avec
une diversité dans sa composition et ses ministères, où
chacun-e, selon sa vocation propre, participe de la communion et de la mission
du Christ vivant. Cet acquis de Vatican II est à intégrer comme
condition d'avenir. Une communauté isolée, qui n'aurait strictement
que des frères ou soeurs, sans autres liens, aura moins de chances
de s'épanouir et de répondre aux défis actuels. Il s'agit
de former un macro-système qui comporte plusieurs micro-sytèmes
et constitue ainsi un tout vivant et mouvant, s'enrichissant de ces apports
variés et évitant la stagnation et l'enfermement sur soi.
Entre les idoles et le Dieu vivant
L'histoire des communautés religieuses, comme de bien des espèces, montre
une chose : il n'y a pas de destin, de fatalité, sauf celles que nous
construisons nous-mêmes et qu'ensuite nous vénérons. En langage chrétien,
cela s'appelle des idoles. « On ne peut rien faire, il n'y a pas
d'avenir pour notre espèce, etc. » : si nous acceptons ces clichés,
porteurs de mort car l'idole est mortifère et non donneuse de vie, nous ne
serons pas fidèles à notre vocation dans l'Église. L'espérance n'est pas de
croire que cela reviendra comme avant : le milieu où vit l'écosystème
n'est plus le même. Ni de croire que les relances et nouvelles pousses seront
complètement différentes d'aujourd'hui. L'histoire de la vie religieuse est
faite de continuités et de ruptures, d'effondrements et de renouveaux, certains
bien plus dramatiques que ceux des 35 dernières années ; on n'a qu'à
penser à ceux du 14è siècle, au moment de la peste, ou de la fin du 18e
siècle, quand la majorité des religieuses et religieux a quitté, de gré ou
de force. L'histoire est faite de risques, d'échecs instructifs et de succès
parfois indifférents, de morts et de naissances surprenantes, car notre histoire,
rendue en 2002, est celle d'êtres vivants, fragiles mais remarquablement entêtés
à vivre, quand nous nous y mettons. Cet héritage est le nôtre, à mieux connaître
et apprécier.
Nous ne sommes ni les premiers ni les derniers religieux. Il serait bien
prétentieux de le croire. Nous sommes en communion, dans le temps, avec ceux
et celles qui nous ont précédés, et dans l'espace, avec ceux et celles des
autres continents qui vivent une croissance. Mais personne ne peut espérer,
croire et aimer à notre place, ici, aujourd'hui. Entre les idoles du marché,
qui veulent nous consommer et nous réduire au non-sens, et le Dieu vivant
de l'univers, qui offre la vie en abondance, quand le désir demeure ouvert,
nous avons des choix à faire. Nous avons à retourner marcher en forêt pour
réapprendre la beauté et la bonté du don de Dieu, confié en nos mains. Ces
mains sont capables de recevoir, de donner et de construire, même un présent
et un avenir.
(retour au début du texte)
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012
[4] « Je vous appelle amis »,
p.264-265.
[5] « La vocation religieuse
aujourd'hui », p. 996.
[6] Cf. Jean-Marie R. TILLARD, Je
crois en dépit de tout, Paris, Éditions du Cerf, 2001, p. 36.