La « nouvelle évangélisation » :
Souffle nouveau, pratiques nouvelles !
Rick
van Lier, o.p.
suite du texte
2.2 Une nouvelle ardeur spirituelle
Si j'avais à exprimer, pour ma part, ce qu'évoque pour moi
la nouvelle évangélisation, je répondrais par deux mots :
sourire et conviction.
La nouvelle évangélisation, ce ne sont pas seulement des pratiques.
C'est une attitude, un esprit, une mentalité que je qualifierais globalement
de nouvelle ardeur spirituelle [16].
Un Souffle nouveau ! Il y a deux aspects que j'aimerais mettre en relief.
Premièrement, que la nouvelle évangélisation se ressource
dans la prière. Et deuxièmement, que la nouvelle évangélisation
privilégie le témoignage personnel et collectif
2.2.1 Le ressourcement dans la prière
Sans enracinement dans la prière, il est inutile de parler d'évangélisation !
Fondamentalement, l'évangélisation commence par une disposition
intérieure à nous laisser transformer par l'Esprit Saint; Esprit
Saint qui nous rendra lui-même capable de témoigner avec les
mots, les gestes et les attitudes appropriées à la situation
et aux personnes vers qui nous sommes envoyées [17].
Par ailleurs, la prière demande un investissement réel. Cela
demande du temps et nécessite de la constance. Sans cela, n'espérons
produire aucun fruit [18] !
Le risque encouru est de faire de l'évangélisation une entreprise
humaine, alors qu'il s'agit de prolonger et d'actualiser pour aujourd'hui
le message, les attitudes et les gestes du Seigneur lui-même.
Comment cela se vit-il concrètement dans une Église qui entre
dans la dynamique de la nouvelle évangélisation ? Nous
entrons là dans un univers aussi riche que diversifié !
La prière liturgique, commune — comme la messe du dimanche
-, demeure une forme incontournable de la prière. Mais encore faut-il
que ce temps laisse véritablement place à la prière...
Quelqu'un me partagea l'autre jour avoir rencontré un jeune scientifique
tout emballé d'aller dans un monastère au Tibet. Il demande
au jeune homme ce qui le pousse à aller là-bas, et les deux
commencent à échanger sur la spiritualité. Mais pourquoi
aller au Tibet ? Le catholicisme n'a-t-il rien à offrir ?
La réponse fut lapidaire : le catholicisme c'est trop institutionnel...
pas assez spirituel !
La liturgie de la nouvelle évangélisation, pour variée
qu'elle puisse être, insiste habituellement sur la beauté ainsi
que sur les espaces de silence. Le frère Roger, fondateur de la communauté
oecuménique de Taizé (www.taize.fr), l'a bien saisi en
privilégiant le silence, entrecoupé de chants, de textes bibliques
et d'un commentaire qui évite une inflation de mots. Il n'est pas étonnant
que les rassemblements de prière de Taizé réunissent
un peu partout dans le monde des foules de jeunes avides de spiritualité.
Par ailleurs, la formule plus simple des groupes de prière tient
également une place importante dans la nouvelle évangélisation.
Ce sont des groupes plus restreints, qui se réunissent durant la semaine,
parfois dans les foyers familiaux. Ce cadre plus convivial permet de développer
une prière intense et personnalisée.
Et enfin, je ne peux omettre de souligner le caractère festif de
la prière. Les groupes de la nouvelle évangélisation
peuvent parfois démontrer une exubérance qui n'est pas sans
liens de parenté avec les Églises pentecôtistes ou évangéliques
- qui, soit dit en passant, connaissent une croissance actuellement dans plusieurs
milieux, attirant entre autres d'anciens catholiques... Le courant de la nouvelle
évangélisation a même développé tout un
répertoire musical, rythmé, joyeux, une liturgie festive qui
fait place aux émotions et au corps dans le vécu de la prière.
2.2.2 Privilégier le témoignage personnel
La prière, avons-nous dit, est source de transformation intérieure
et elle conduit normalement au témoignage : « Quand
on allume une lampe, ce n'est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur
son support et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison »
(Mt 5,15). Ce qui nous amène au second aspect de la ferveur
spirituelle : la nouvelle évangélisation privilégie
le témoignage personnel et collectif.
Paul VI avait phrase percutante. Je vous la lis : « L'homme
moderne écoute plus volontiers les témoins que les maîtres,
ou s'il écoute les maîtres, il le fait parce que ce sont des
témoins » [19].
S'il y a une chose qui ne trompe pas, au-delà des idées, c'est
bien la valeur d'un témoignage personnel : ce que le Seigneur
a fait pour moi, il peut le faire pour toi aussi ! Les personnes et les
groupes engagés dans la nouvelle évangélisation l'ont
bien saisi. Aussi le témoignage personnel - individuel ou en groupe,
discret ou public - est une donnée incontournable de l'évangélisation
aujourd'hui.
Il y a deux ans, dans le cadre d'un cours que je donnais sur les « communautés
nouvelles », j'ai invité des membres de trois communautés
différentes à donner un témoignage à mes étudiants.
J'avais demandé un témoin par communauté; je me suis
retrouvé avec deux ou trois témoins par groupe ! À
la fin de la rencontre, je leur ai fait part de ma surprise (heureuse !)
de les voir aussi nombreux. Tous s'entendaient pour me donner cette réponse :
« Tu sais, l'expérience nous apprend que notre témoignage
a toujours plus de force lorsque nous sommes à plusieurs ».
Je me demande si dans un grand nombre de nos milieux catholiques nous n'avons
pas perdu ce sens du témoignage ensemble ?
2.3 Une audace à prendre la parole
Témoigner, c'est engager sa parole. C'est de cette manière
que l'évangélisation a commencée : le Christ a parlé,
les apôtres ont parlé, l'évangile de Jean parle du Christ
comme le Verbe - la Parole - faite chair (Jn 1,14). Nous sommes une
religion de la Parole !
Mais oser prendre la parole, c'est risqué, et si vous êtes
comme moi, ça fait peur... Pourtant, c'est une peur que l'Esprit Saint
nous amène à dépasser. Pensez à ce que les apôtres
ont vécu au jour de la Pentecôte (Ac 2,1-13) !
La nouvelle évangélisation est caractérisée par
une audace à prendre la parole.
Il y a trois aspects que j'aimerais mettre en relief.
2.3.1 Une prise de parole visible, claire et affirmée
Ces dernières décennies on a d'une certaine manière
privilégié le témoignage par la présence discrète,
plus visible dans les gestes que dans les paroles.
Peut-être qu'après un trop plein de visibilité de l'Église
institutionnelle dans le passé, il a fallu apprendre à devenir
plus humble. C'est bien. Cependant, les temps ont changé. Non qu'il
faille retourner à une visibilité ostentatoire révolue,
mais nous ne sommes pas faits non plus pour vivre dans un placard ! L'Évangile
est pour la place publique.
Jean Rigal, dans un texte consacré à la nouvelle évangélisation,
écrit : « La nouvelle évangélisation
est basée généralement sur l'affirmation identitaire
de la foi, aux antipodes de tout souci d'enfouissement« dans la pâte
humaine ». Pour reprendre deux images bibliques bien connues,« la
ville sur la montagne » est prédominante par rapport au« sel
de la terre » [20].
Ce qui est souligné ici, c'est une tendance. Tendance qui correspond
à une situation nouvelle, nommément d'une déchristianisation
de nos milieux, d'où le besoin d'une annonce plus explicite de l'Évangile.
Il va sans dire que cela n'exclut aucunement l'importance du témoignage
par la présence discrète qui garde toute sa valeur. La richesse
de l'approche est dans la complémentarité des moyens !
2.3.2 Un faisceau de moyens
Cela m'amène à souligner un autre aspect de la prise de parole
dans la nouvelle évangélisation : celle-ci passe par un
faisceau de moyens
La nouvelle évangélisation ne déclasse pas les méthodes
qui ont fait leurs preuves jusqu'à maintenant. Cependant, nous assistons
à une profusion d'initiatives qui pour certaines sont tout à
fait nouvelles. Je ne prends qu'un exemple : l'évangélisation
via internet.
L'un de mes confrères dominicains, Yves Bériault, est devenu
un webmestre professionnel [21].
Il est à la source de plusieurs sites web, dont le plus important est
le site www.spiritualite2000.com. Il s'agit essentiellement d'un magazine
- un webzine ! - de spiritualité chrétienne auquel
collaborent une vingtaine de personnes. On y retrouve une galerie d'art, des
commentaires bibliques, un programme catéchétique, des témoignages,
une chronique cinéma, une chronique sur le couple et une autre intitulée
« Dieu en famille », et on y offre même un service
d'accompagnement spirituel assuré par cinq frères dominicains.
Ce site est visité par plus d'un millier d'internautes par jour. Un
exemple parmi bien d'autres qui montre que l'évangélisation
prend des voies nouvelles.
2.3.3 Une Parole Bonne
Je termine avec un troisième aspect de la prise de parole :
l'importance d'annoncer une Parole Bonne ! Évangéliser
par la parole comporte deux conditions.
La première réside dans l'attitude que nous adoptons envers
ceux et celles à qui nous nous adressons. Qu'on me permette une enfilade
de mots : amour, respect, ouverture, dialogue, proposition de l'Évangile.
Aussi convaincus que nous soyons, rien ne peut justifier l'impérialisme
évangélique, la croisade ou encore toute forme d'imposition
de l'Évangile. Cela, les pages sombres de notre passé nous l'apprennent...
Mais il est une deuxième condition pour pouvoir évangéliser
par la parole : c'est que cette parole soit bonne ! Daniel Cadrin
parle en ce sens de la nécessité pour notre Église de
« changer d'obsession ». Je me permets de le citer :
Un défi majeur pour l'Église (au Québec), est de
sortir de l'obsession morale (vie privée et sexualité), à
laquelle elle est identifiée. Être chrétien, ce n'est
pas d'abord être pour ou contre la cohabitation avant le mariage,
le divorce, l'avortement, le mariage gai, etc. Ces sujets occupent le devant
de la scène à cause de l'Église elle-même, très
intervenante dans le passé et le présent autour de ces questions,
et la culture actuelle et des médias obsédés aussi
par ces questions et réduisant l'Église à ses positions
là-dessus. Être chrétien est d'abord une affaire de
foi en Christ, d'espérance et d'amour. Dans l'évangélisation,
il s'agit d'annoncer le Dieu vivant, qui n'est pas n'importe qui, de proposer
un horizon de signification à l'existence humaine [22].
Autrement dit, si l'Évangile trouve parfois peu échos dans
nos milieux, ne serait-ce pas parce que la parole que nous annonçons
n'est pas suffisamment Bonne ?
2.4 Un souci de l'éducation de la foi
Il y a un quatrième et dernier trait caractéristique de la
nouvelle évangélisation : c'est le souci de l'éducation
de la foi.
Il ne suffit pas de prendre la parole. Encore faut-il que nous ayons quelque
chose à dire, un contenu ! Je me souviens d'avoir entendu un jour
la phrase suivante : « L'annonce de la Parole de Dieu ne tolère
pas l'amateurisme ! ». Sans verser dans un purisme intellectuel,
cette phrase est de nature, me semble-t-il, à inciter à ne jamais
cesser d'approfondir le contenu de la foi. Une foi qui est en quête
d'intelligence.
Cette quête d'intelligence de la foi est généralement
prise au sérieux dans les milieux impliqués dans la nouvelle
évangélisation. On voit surgir ici et là des écoles
de la foi (comme la Bande FM ou encore le Centre Agapê de Québec,
www.centreagape.org), il existe des centres de formation théologique
(comme l'Institut de pastorale où je travaille), ou encore des parcours
d'initiation à la vie chrétienne pour tous les âges de
la vie. Non seulement pour les enfants, mais également - et même
prioritairement - pour les adultes [23]
(comme les cours Alpha : www.coursalpha.fr).
Conclusion
J'ai tenté d'esquisser à grands traits un horizon de la nouvelle
évangélisation. Ce portrait, j'en suis conscient, n'est pas
complet. Il aurait encore fallu parler du dialogue interreligieux, de l'oecuménisme,
de l'engagement social des chrétiens, de l'importance de la famille,
du rapport entre les générations, de la question des ressources
financières, du leadership, du partenariat homme-femmes, etc. Autant
d'aspects constitutifs de la nouvelle évangélisation mais que
je n'ai pas pu développer.
(retour au début du texte)
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012
[16] « À maintes
reprises, j'ai répété ces dernières années
l'appel à la Nouvelle Évangélisation. Je le reprends
maintenant, surtout pour montrer qu'il faut raviver en nous l'élan
des origines, en nous laissant pénétrer de l'ardeur de la prédication
apostolique qui a suivi la Pentecôte. Nous devons revivre en nous le
sentiment enflammé de Paul qui s'exclamait : Malheur à moi
si je n'annonce pas l'Évangile (1 Co 9, 16) » (Novo
milleniio ineunte, 40).
[17] « Il
n'y aura jamais d'évangélisation possible sans l'action de
l'Esprit Saint » (Evangelii Nuntiandi, 75).
[18] « Toutes
les méthodes sont vides sans le fondement de la prière. La
parole de l'annonce doit toujours baigner dans une intense vie de prière » (Joseph
Ratzinger, « La nouvelle évangélisation »,
in La documentation catholique, no 2240, 21 janvier 2001,
p. 92).
[19]Evangelii Nuntiandi,
41.
[20] Jean Rigal, « La
nouvelle évangélisation. Comprendre cette nouvelle approche.
Les questions qu'elle suscite », in Nouvelle revue théologique, no.
127, 2005, p. 442.
[21] Cf. Yves Bériault,
o.p., Évangélisation et internet, conférence à l'assemblée
annuelle de la SEDOS, 4 décembre 2001 (www.sedos.org/french/beriault.htm).
[22] Daniel Cadrin,
o.p., « Communautés chrétiennes locales : situation
et défis », in Réseau - Bulletin des Dominicains
du Canada, juin 2005, p. 26. Le frère Yves Congar, dominicain, était « persuadé que
l'incroyance tenait, en partie, au fait que l'Église avait présenté aux
hommes un visage défiguré, trop juridique et autoritaire, insuffisamment
humaniste, pas assez attentif au progrès, trop sur la défensive
et pas assez fidèle aux exigences de l'Évangile » (Gilles
Routhier, 40 ans après Vatican II Espérer !,
Ottawa, Novalis, 2007, p. 137, note 31 - Y. Congar, « Une conclusion
théologique à l'enquête sur les raisons actuelles de
l'incroyance », in Vie intellectuelle, 37 (1935), pp.
214-249.
[23] « L'Église
doit s'adresser en priorité aux adultes. Parce que choisir une voie
difficile et exigeante comme le sera la vie chrétienne dans les années
qui viennent est le propre de l'adulte, l'Église devra investir d'abord
auprès des adultes plutôt qu'auprès des enfants » (Comité de
recherche de l'Assemblée des évêques du Québec
sur les communautés chrétiennes locales, Voies d'avenir.
Résumé de la recherche, Montréal, Fides, 1992,
p. 27).
(retour au début du texte)