Retour aux livres. Quelques réflexions sur la
lecture.
Gabor Csepregi
(ancien professeur au Collège dominicain d'Ottawa)
Conférence présentée à l'Institut
de pastorale,
pour la journée inaugurale de l'année académique
2004-2005
Un grand écrivain est comme un grand scientifique :
grâce à son oeuvre, quelque chose de vital
est révélé au monde. (Stephen Vizinczey)
Le sens d'une vie est au centre de tout vrai roman,
le romancier digne de ce nom a la tâche d'inviter le lecteur
à réfléchir sur le sens de la vie. (Walter Benjamin)
D'ordinaire, la rentrée signifie pour vous un retour concret
aux livres. Vous devez acheter les livres et fréquenter les bibliothèques.
Les vacances doivent faire place aux études, les voyages à des
occupations plus sédentaires. Il n'est donc pas hors propos de
réfléchir, au début de l'année universitaire,
sur la nature et la signification de la lecture.
Le sujet de ces quelques réflexions que je vous propose n'est
pas tant la lecture que vous devez faire pour satisfaire aux exigences
d'un cours. J'aimerais plutôt parler de « la rentrée
littéraire », de la lecture d'un genre littéraire
particulier, le roman. Mon but est d'attirer votre attention sur la valeur
du contact répété avec les produits de l'imagination
de quelques êtres fort doués.
Le sort de la lecture
Un article récent, publié dans le New York Times,
a révélé que les Américains lisent de moins
en moins. Plus de la moitié de la population n'a le moindre contact
avec un poème, un roman ou une pièce de théâtre.
Cependant, ce qui constitue un sujet d'inquiétude, c'est surtout
le désintérêt affiché par les jeunes :
en 1982, 59,8% des jeunes de 18 à 24 ans ont lu des oeuvres littéraires.
En 2002, seulement 42,8% des adolescents ont manifesté un goût
pour la littérature. La même baisse est constatée
chez les adultes de 25-34 ans : on passe de 62,1% à 47,7%.
Nous pouvons sans doute observer les mêmes changements au Canada.
Il serait intéressant de mettre en lumière les causes
de la modification de notre rapport aux oeuvres littéraires. Une
observation de nos milieux de vie immédiats nous permet d'affirmer
que la prolifération de appareils informatiques, l'omniprésence
de la télévision et des revues de toutes sortes constituent
l'une des causes majeures de ce changement. Pour ma part, je crois que
l'accélération prodigieuse de notre vie et l'absence d'espace
calme – ce que les Allemands appellent Spielraum – pourrait
expliquer la désaffection pour la lecture.
Combien d'entre nous sont capables de lire pendant des heures, sans
interruption, sans être dérangés. Or l'absence de
silence exerce un effet considérable sur notre capacité de
concentration. Apparemment, aux États-Unis, 75 % des jeunes lisent
tout en étant exposés aux sons émis par la télévision,
la radio, ou le système de son, et souvent – comme bien
des parents le savent – les trois à la fois.
La lecture exige aussi du temps. Même si nous y consacrons de
nombreuses heures par jour, nous devons avouer que nous ne pouvons lire
qu'une fraction infiniment petite des oeuvres disponibles. George Steiner
parle, à juste titre, de la « fascination des rangées
de livres non encore ouverts ». La fascination semble faire
place aujourd'hui à l'oubli. Car nous sommes trop sollicités.
Exposés à trop de demandes, nous ne voulons laisser passer
aucune d'entre elles. Nous n'avons plus le temps pour plonger dans une
lecture qui exige de nous une attention soutenue et prolongée.
Notre époque favorise la distraction et non pas la sélection
réfléchie de quelques activités. Notre vie est marquée
par l'idéologie du profit : il faut profiter de la vie, c'est-à-dire
saisir et conserver toutes les possibilités qu'elle peut nous
offrir.
Les universités doivent être les lieux où la lecture est
une occupation quotidienne. Toutefois, deux facteurs importants semblent
influencer le développement des habitudes d'apprentissage. Les
humanités demandent aux étudiants de bien connaître le
passé. Mais les sciences les invitent plutôt à se
tourner vers l'avenir. Une telle orientation laisse sa marque sur leur
manière d'assimiler l'enseignement nécessaire. Les humanités
accordent encore une grande place aux lectures; les sciences demandent
aux élèves d'emprunter d'autres chemins.
De nombreux jeunes universitaires entreprennent des études avec
un but bien précis : l'obtention d'un emploi. Peu sont intéressés
ou sont en mesure de dépenser 15 000 à 20 000 dollars sur
une période de 4 ans sans avoir une visée bien précise.
La visée utilitaire détermine le caractère de leurs études :
ils lisent ce qui est requis pour passer les cours avec succès,
rien de plus. J'ai déjà vu des étudiants vendre
tous leurs livres quelques jours après l'obtention de leur diplôme.
Pourquoi faut-il encore, dans ce contexte, encourager les jeunes à fréquenter
les bibliothèques et les librairies ? Quel est l'apport de la
lecture des romans ? Pourquoi la littérature ? Pourquoi lire ?
Poser ces questions, c'est aussi s'interroger sur la signification de
l'art dans notre vie : pourquoi l'art ? pourquoi la musique ou la
peinture ?
La lecture
Essayons de définir, rapidement, ce qu'est la lecture. Selon
Jean-Paul Sartre, lire, c'est prendre un livre et faire glisser les mots
sous les yeux. La lecture est une forme de communication et d'échange
avec une oeuvre écrite, une interaction dynamique entre le texte
et le lecteur. Elle a un aspect subjectif : le comportement conscient
du lecteur, sa compréhension, son attitude, ses mouvements, ses
facultés, sa réaction, etc., bref tout ce que nous pouvons
considérer comme les éléments d'une psychologie
de la lecture. D'autre part, son aspect objectif est le texte, cette
réalité complexe et structurée, qui fait apparaître
une multiplicité de significations.
Nous pouvons porter le regard sur l'un des deux pôles de cette
communication complexe. Même si nous considérons l'acte
de lire, nous ne pouvons jamais ignorer complètement l'objet auquel
se rapporte cet acte. Inversement, notre examen de la structure de l'oeuvre
ne peut se réaliser sans faire référence à l'acte.
L'oeuvre littéraire
Attardons-nous sur l'objet même de la lecture : le roman.
Selon Nicolai Hartmann et Roman Ingarden, l'oeuvre littéraire
est une unité composée de couches hétérogènes.
Un roman est une construction étagée à plusieurs
niveaux et constituée de plusieurs couches hétérogènes.
- La première comprend le comportement des personnages, leurs
paroles et gestes, les situations physiques sous leurs aspects temporel
et spatiaux.
- La deuxième nous fait accéder aux intentions, aux désirs,
aux conflits et aux résolutions des conflits. Nous sommes devant
une certaine tension provoquée par la rencontre des désirs,
des sentiments et des pensées des divers personnages.
- La couche suivante est celle des caractéristiques intérieures
ou morales. Elle nous permet de distinguer le méchant du bon,
l'honnête du malhonnête, le courageux du lâche, etc.
- La dernière couche nous fait entrevoir le destin des personnages,
leur vie dans sa totalité. Elle dévoile le sens de cette
vie. (Le terme sens évoque ce qui justifie, explique une vie,
lui accorde une certaine cohérence.)
Roman Ingarden estime que la couche ultime d'une oeuvre littéraire
est la qualité ou la valeur métaphysique. Il s'agit du
sens global qui permet au lecteur de ramener tous les éléments
de l'oeuvre à un noyau central. Celui-ci est éprouvé plutôt
comme une émotion dominante et non pas comme une théorie
formulée à l'aide des concepts. C'est un sens global, universel,
totalisant qui s'annonce et se développe dans toutes les composantes
de l'oeuvre.
Ce sens est senti par le lecteur comme une atmosphère :
celle-ci plane sur les personnages et pénètre l'ensemble
de leurs actions. Nous pouvons la désigner par les termes sublime,
tragique, terrible, triste, sacré, grotesque, ravissant, serein,
etc. Elle est comme un nuage qui enveloppe le roman, une réalité silencieuse
qui parle et une parole qui se répand sans bruit. Lorsque le lecteur
entre dans cette atmosphère, il a l'impression de sortir de son
monde habituel et de se retrouver dans un univers ayant ses propres caractéristiques
spatiales et temporelles.
D'habitude, dans la vie de tous les jours, nous ne remarquons pas les
qualités métaphysiques. Il arrive, toutefois, qu'elles
se présentent à nous, se manifestant avec toute leur valeur
positive. Dans ces rares occasions, sans que nous les ayons provoquées,
elles nous saisissent et dévoilent le sens profond de notre vie.
Puisqu'elles se montrent dans les circonstances extrêmes ou, du
moins, inhabituelles, elles nous surprennent et provoquent en nous une
profonde agitation. Elles apparaissent dans ce que le philosophe Karl
Jaspers appelait des « situations-limites ».
L'oeuvre d'art littéraire, en revanche, nous offre la possibilité d'une
contemplation calme et sereine des qualités métaphysiques.
Par la combinaison judicieuse des couches et, en particulier, par la
représentation des actes des personnages et de leurs conflits,
l'écrivain nous met en face du sens de notre vie. Bien que cette
rencontre induit une vive émotion, nous sommes quand même épargnés
du « choc existentiel ».
La vérité du roman
Selon le philosophe tchèque Jan Patocka,
l'écrivain est un révélateur de la vie, du sens
de la vie dans le tout et dans les parties. Outre l'approche objective,
outre la psychologie, la sociologie, l'historiographie, etc., il existe
encore une manière tout autre de saisir la vie dans son fonctionnement
concret, dans ses phénomènes concrets.
La lecture nous fait donc accéder à une connaissance.
Tout comme dans le domaine de la recherche scientifique, la valeur de
la connaissance se mesure par sa capacité de nous livrer la vérité.
Mais qu'est-ce que la vérité en littérature ? Bien
sûr, nous ne pouvons pas parler de la vérité au sens de
correspondance entre un jugement et un état-de-chose objectivement
existant. Le contenu des oeuvres littéraires est le fruit de l'imagination
de l'auteur. Le roman reste une oeuvre de fiction même si nous
sommes parfois en mesure de constater une correspondance entre les personnages
du roman et les gens qui vivent à un moment de l'histoire.
Nous pouvons considérer l'oeuvre littéraire comme vraie
lorsque nous constatons que ses diverses composantes forment un ensemble
cohérent. Elles se trouvent liées les unes aux autres sans
contradictions, d'une manière harmonieuse. C'est la « conséquence
objectale » qui constitue le critère de la vérité :
le développement du récit suit une ligne conséquente.
Le lieu, le temps, l'intrigue, les gestes, les façons d'agir, de parler
et de vivre, les caractères, les destinées, le style d'écriture,
etc. forment un tout cohérent.
La valeur de vérité de l'oeuvre se définit également
par son degré de fidélité à la vie. Être
fidèle signifie qu'il existe une correspondance entre les divers éléments
du roman (comportement, désir, disposition morale, etc.) et les
traits humains évidents ou les caractéristiques d'un type
humain particulier. Les valeurs, les situations, les actes, les destins
forment une unité et correspondent à ce que nous considérons
comme éminemment ou typiquement humain.
Toutefois, dans la vie, nous ne rencontrons pas des types mais des individus
concrets. Fidélité veut alors dire que les traits du personnage
dépeint dépassent le typique et nous mettent en présence
d'un être unique. Certes, nous n'avons pas de critères pour
affirmer que tel ou tel individu est vrai. Nous ne pouvons que sentir
que Julien Sorel ou Gina Sanseverina vivent effectivement.
Enfin, la vérité de l'oeuvre se trouve dans son idée
générale, dans sa qualité métaphysique. Le
roman, comme je viens de le dire, nous révèle une vie dans
son ensemble; il permet d'accéder à ce qui est essentiel
dans la vie, ce qui explique une vie, ce qui s'affirme comme son sens.
Ce sens n'est jamais clairement énoncé. Si c'est le cas,
il manque de force persuasive. Il est toujours suggéré surtout
par le comportements des personnages, et leur dialogues, leurs silences.
Et, si le lecteur est attentif et affiche un grand intérêt
pour le développement du roman, ce sens le traverse et prend vie
en lui. Il se peut que la situation décrite ou le comportement
représenté lui soit tout à fait étranger.
Pourtant il arrive à s'écrier : « oui, c'est
ainsi ». Le sens est « intérieurement vrai »,
selon le mot de Jan Patocka. Ici encore, la vérité est
sentie plutôt que constatée et énoncée à l'aide
des concepts.
Jan Patocka accorde une grande importance à la connaissance de
la vérité comme sens : il parle d'une connaissance
intuitive du singulier – d'une saisie de l'objet qui enrichit notre
sensibilité, notre savoir, notre connaissance du monde. Certes,
ce sens doit être re-créé par l'imagination; il fait
appel à une réflexion imaginaire. Cette réflexion
porte sur l'ensemble d'une vie et sur un monde où cette vie se déploie.
L'écrivain n'invente pas un sens, il ne projette pas, il présente
un monde et dévoile le sens propre à ce monde. A l'aide
du langage, il fait voir un monde dans toute son intégralité et
ce qui constitue sa trame vivante.
Le roman nous permet de voir
Contrairement aux mass media, toujours à l'affût du sensationnel,
le roman nous offre une vision plus complète et plus fidèle
de la réalité. L'analyse la plus profonde et la plus sobre
des caractères, des enjeux, des possibilités, des situations
sociales les plus diverses se trouvent dans les romans. Marqués
par les intérêts économiques et politiques, les médias
ne sont pas en mesure de mettre en lumière les motifs véritables
et les conséquences réelles des décisions touchant
notre vie en société. Un journaliste ou un commentateur
de télévision non seulement manque du temps pour préparer
une analyse profonde des événements politiques, mais il
ne jouit pas non plus d'une autonomie véritable. Les médias
représentent une puissance inouïe dans le monde occidental; il
est donc tout à fait logique qu'ils représentent et défendent
les intérêts des puissants. Ils savent bien que la vérité est
dangereuse : elle constitue un danger pour la conservation et la
croissance du pouvoir militaire, économique et politique. Si nous
voulons voir clair, nous devons laisser les journaux, fermer notre appareil
de télévision et nous tourner vers le roman.
Je viens d'acheter un roman remarquable, traduit récemment en
français : Un millionnaire innocent de Stephen Vizinczey.
Cette oeuvre présente le caractère de personnes qui n'ont
qu'un seul objectif dans la vie : s'enrichir et ainsi accroître
leur puissance. Vizinczey nous offre une brillante analyse du caractère
et de la mentalité des principaux représentants du système
judiciaire américain : les juges, les avocats, les officiers,
etc. Il montre comment la recherche d'indépendance n'est pas tolérée
au moment où celle-ci se heurte à la cupidité et à la
soif du pouvoir.
Le récit nous met en présence de deux mondes : un
monde prosaïque, valorisant l'efficacité, l'argent, la violence,
le mensonge, et un monde marqué par la gratuité, le dévouement,
l'amour et l'authenticité. En dépit du dénouement
tragique du roman, l'auteur, doté d'un sens de la justice, laisse
entrevoir la possibilité de vivre dans un monde meilleur. Ce monde
est fondé sur les émotions nobles et fortes qui résistent
aux pressions exercées par les forces empiriques.
Outre les destins individuels, la constitution psychologique des différents
personnages, ce roman nous permet de prendre connaissance de ce que nous
pouvons appeler l'esprit du temps : les mentalités dominantes,
l'âme collective d'une communauté, les objectifs et les valeurs
propres à certaines professions. Nous nous familiarisons avec
le comportement, les coutumes, les valeurs d'une époque. En contemplant
ces tableaux, nous nous reconnaissons tels que nous sommes. Il se peut
que l'image présentée nous paraisse étrangère,
peut-être trop exagérée. Notre réaction est
sans doute due à notre incapacité de reconnaître ce qui
nous arrive et de cerner les nouvelles valeurs qui, sans que nous nous
en rendions vraiment compte, peuvent déjà inspirer nos
décisions et nos actions.
Le roman détruit nos illusions
Il est bien connu de nous tous que nos décisions et actions peuvent être
entachées de nombreuses illusions. N'avons-nous pas parfois l'impression
de ne pas savoir ce que nous sommes et d'ignorer nos forces et nos possibilités
réelles ? Ce qui rend la connaissance de soi difficile, c'est
notre tendance à nous identifier à des rôles que
nous occupons au sein de la société. Nous nous croyons
plus ou moins vertueux, puissants, intelligents, raisonnables, créatifs,
que nous ne le sommes réellement. Dans son Vérités
et mensonges en littérature, Stephen Vizinczey a montré avec
brio comment les grands écrivains nous privent de nos idées
fausses sur les motifs de nos actions, les buts que nous croyons importants
dans notre vie, les passions qui marquent nos vies, les événements
de notre histoire personnelle et sociale. Stendhal, par exemple, nous
rappelle que l'écart entre nos intentions calculées et
les résultats de nos actions concrètes ne peut jamais être
comblé. Le grand problème de Stendhal est la tension constante
qui existe entre nos véritables sentiments et les attentes de
la société dans laquelle nous vivons. Nous tentons de fausser
nos sentiments pour répondre adéquatement à ces
attentes et ainsi nous transformer en une machine bien réglée.
Cependant, notre volonté de plaire et de s'ajuster se heurte à un échec
lorsque nos propres impulsions surgissent et entrent en conflit avec
les rôles que nous octroient la famille, le milieu du travail ou
les institutions.
Plusieurs grands écrivains nous lancent un avertissement au sujet
de l'ignorance ou de la méconnaissance de nos émotions.
Nos sentiments ou les passions sont loin d'être aveugles, comme
nous avons tendance à croire. C'est plutôt l'homme froid
et rationnel, fermant ses oreilles à la voix de son coeur, qui
fait preuve de surdité. Certes il n'est pas facile comprendre
et de suivre ses sentiments. Il nous arrive de nous tromper lorsque,
par exemple, nous faisons confiance à quelqu'un. Cependant, dans
la mesure où nous prenons conscience de nos émotions et apprenons à les
mieux connaître, nous devenons plus éclairés au sujet des
conséquences plausibles de nos réactions affectives.
J'ajouterai qu'il existe une formation et une culture du coeur. Outre
la connaissance de soi, elles nous permettent d'apprécier les
valeurs les plus diverses et de porter un jugement sur les actes et les
oeuvres qui sont les « porteurs » concrets de ces
valeurs.
Le roman nous rend libres
Northrop Frye, dont la philosophie de l'éducation mérite
d'être étudiée et reprise, a déclaré dans
l'un de ses textes que le but de l'éducation libérale – l'éducation
qui rend libre – consiste à faire naître chez l'étudiant
une « inadaptation névrotique », une attitude
critique par rapport au monde. Celui ou celle qui apprécie Bach
ou Dante ne pourra plus écouter les programmes débiles
diffusés par la télévision et la radio, se détournera
de la plupart des discours prononcés par les politiciens. Une
nouvelle manière de voir la société est rendue possible
par la vision des romanciers et par la compréhension de véritables
motifs des personnages imaginés.
Les grands écrivains remettent en question toute autorité qui
exige de nous un conformisme servile. Ils nous forcent à penser
comme un individu autonome, capable de choisir et de rester fidèle à ses
convictions, à ses désirs, ses talents personnels. Ils
nous mettent en contact avec des personnages vivant en marge de la société qui
ont pourtant une sensibilité plus fine, une intelligence plus
robuste que les riches et les détenteurs du pouvoir. Chacun est
traité selon sa propre valeur et non pas selon le rôle qu'il
assume au sein d'une société. Pour cette raison, les grands
romans sont subversifs. Car ils remettent en question, contestent, rejettent
les mentalités dominantes, les manières habituelles de
considérer la vie et d'envisager les rapports humains. Tandis
que le pouvoir politique et les institutions cherchent à justifier
leurs idéologies, les opinions et les mensonges de l'époque,
les romans évaluent les motifs et les actions de chacun selon
leur juste valeur.
Il faut, bien sûr, jouir des circonstances favorables pour produire
des oeuvres « subversives ». Il faut surtout avoir
du temps, du loisir pouvoir lire et penser, poser de nouvelles questions
et trouver de nouvelles réponses.
Il n'y a pas de
grande littérature sans de grands lecteurs disposant de beaucoup
de temps, et qui ne soient pas assez engagés dans la société pour
avoir peur du changement. (Stephen Vizinczey)
Il faut avoir du courage pour remettre en question les opinions reçues
et ainsi créer des chefs d'oeuvre même là où les
libertés individuelles sont écrasées.
Mensonge en littérature
Il n'est pas facile de provoquer cette « inadaptation » dont
parle Frye. La plupart de lecteurs tendent à prendre leur distance
des oeuvres qui ne correspondent pas à leurs opinions. Car l'accueil
du nouveau va souvent de pair avec la prise de conscience de sa propre
ignorance et de ses propres erreurs.
Nous sommes hautement vulnérables lorsque nous sommes plongés
dans un roman. La lecture fait appel à toutes nos facultés : à notre
imagination, à notre mémoire, à notre sensibilité, à ce
que les psychologues appellent notre subconscient. Lire est aussi une
activité corporelle; tous nos sens et muscles sont tendus lors
d'une lecture captivante.
Sans doute y a-t-il beaucoup de livres qui nous présentent la
vie humaine non pas telle qu'elle est ou telle qu'elle devrait être
mais telle que nous aimerions qu'elle soit. Hélas, nombreux sont
les lecteurs qui n'accordent leur attention qu'à ces sources de
flatteries et de consolations.
Le dénouement de Un millionnaire innocent est tragique.
La version film n'a jamais été produite à cause
du refus de l'auteur de changer la fin du roman et ainsi de laisser les
lecteurs vivre avec leurs illusions. D'où l'importance des critiques
littéraires et des éducateurs. Ils doivent mettre en valeur
non pas les oeuvres qui confirment nos vues, mais plutôt celles
qui nous troublent et même nous bouleversent, nous permettant d'acquérir
de nouvelles idées sur l'ensemble de la vie humaine.
En guise de conclusion
Il y a une différence entre la lecture d'une oeuvre bon marché et
d'une oeuvre littéraire ayant une grande valeur artistique. La
première est reçue passivement. La deuxième exige du nous
une activité : la signification de l'oeuvre doit être
comprise, saisie, dégagée. Certes, celle-ci peut se modifier
chaque fois que nous relisons une oeuvre. La lecture contribue ainsi à notre
croissance personnelle : nous arrivons à voir comment nous
sommes faits, nous les humains.
La passion pour les romans nous enseigne aussi comment nous devons lire
une oeuvre non-littéraire. Nous pouvons nous laisser porter par
un dialogue de Platon, accueillir son contenu et le répéter
sans le remettre en question. Mais nous pouvons également poser
des questions durant notre lecture, dégager certains problèmes
non résolus, signaler de nouvelles difficultés, même
des contradictions, et mettre en relief la signification actuelle des
idées exprimées. Cette prise de position active nous permet
de développer et d'affiner un esprit critique, c'est-à-dire
une capacité de juger les arguments présentés par
un philosophe ou un théologien. Voilà ce qui me paraît
une importante contribution de la lecture active : elle cultive
et affine notre aptitude à porter de véritables jugements.
Bibliographie
William Barrett, Time in Need, Forms of Imagination in the Twentieth
Century, New York, Harper & Row, 1972.
Northrop Frye, Pouvoirs de l'imagination, trad. J. Simard,
Montréal, HMH, 1969.
Nicolai Hartmann, Ästhetik, Berlin, 1966.
Roman Ingarden, L'oeuvre d'art littéraire, trad. P.
Secretan, Lausanne, L'Age d'Homme, 1983.
Jan Patocka, L'écrivain, son « objet »,
trad. E. Abrams, Paris, Presses Pocket, 1990.
Stephen Vizinczey, Un millionnaire innocent, trad. M. Perrier,
Monaco, Éditions du Rocher, 2003.
Stephen Vizinczey, Vérités et mensonges en littérature,
trad. P. Babo et M.-C. Peugeot, Monaco, Éditions du Rocher, 2001.
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