« Vois-tu cette femme ? »
Francine
Robert
Article paru dans Parabole vol. VII no 4 (1985), p. 8-9
Invité à souper chez Simon, un pharisien, Jésus l'interroge :
vois-tu cette femme ?
Mais comment ne pas la voir, celle-là ? Avec ses cheveux dénoués,
ses gestes vraiment déplacés, ses manifestations exagérées
et ses débordements d'émotion - « ah !
les femmes... » Bien sûr que Simon l'avait vue !
Même qu'il s'était dit : « Si celui-là était
prophète, il saurait bien que c'est une pécheresse. »
Simon connaît cette femme - l'histoire ne dit pas comment - et son cas
est clair pour lui : elle est hors la Loi et ne présente aucun
intérêt. Pire, elle dérange une rencontre jusque là
agréable entre gens raisonnables. De fait, c'est à Jésus
que Simon s'intéresse ; qui d'entre nous le lui reprocherait ?
(Lc 7,36-50)
Moi aussi quand je lis les Évangiles, c'est à Jésus
que je m'intéresse. Pourtant au passage, d'autres personnes ont éveillé
mon attention, parfois mon admiration. Pierre, sa réponse si prompte,
sa profession de foi, sa faiblesse et son repentir. J'ai remarqué Nicodème
qui se pose des questions, et je comprend les doutes des disciples d'Emmaüs.
J'ai retenu l'attitude du jeune homme riche, celles du « fils prodigue »
et du « bon larron »... J'admire la foi du Centurion et de Jaïre,
la conversion de Lévi et de Zachée. J'ai enregistré le
défilé des malades, aveugles, lépreux et possédés.
J'ai moins de femmes en mémoire ; comme plusieurs, j'ai oublié
la femme courbée et la veuve de Naïm. Mais je me souviens de
l'hémoroïsse
- avec un nom pareil ! Aussi de la Samaritaine, de Marie-Madeleine et
de la femme adultère, des « pécheresses » auxquelles
Jésus témoigne tant de patience. J'ai souvenir des querelles
domestiques de Marthe et Marie et de leur détresse à la
mort de leur frère. Mais oui, comme Simon, j'ai vu ces femmes,
et leur cas me paraît clair : Jésus leur prodigue une
attention, une compassion qui révèlent son amour pour les
plus faibles et les exclus, dans une société où les
femmes sont tenues pour presque rien. En fait, c'est plutôt Jésus
que j'ai vu avec elles. Plus on les voit petites, mal prises ou pécheresses,
plus on voit la grandeur d'âme
et la liberté de Jésus ! Le cas de cette pécheresse
chez le pharisien, justement...
Savoir voir...
« Simon, vois-tu cette femme ? » dit Jésus.
Tu ne m'as pas lavé les pieds, elle oui, comme je le ferai moi-même
pour mes disciples. Tu m'as certes honoré des marques normales de
l'hospitalité ;
elle m'embrasse et me donne du parfum. Tu restes sur ton terrain,
protocolaire, prudent et réservé, sûr de ta rectitude
et de ta bonne conduite. Elle entre sans être invitée et s'impose,
se montre audacieuse et pourtant sans orgueil, et m'honore en gestes
d'une tendresse excessive. Sa foi est frémissante et manifeste,
comme son aptitude
à accueillir et à aimer. Eh non ! Simon ne l'avait pas
vraiment vue, cette femme anonyme. Et moi, impressionnée par la mansuétude
de Jésus, habituée à la sécheresse et au légalisme
des pharisiens comme Simon, je n'avais pas vraiment fait attention à
l'irruption de cet inédit, à cette vigoureuse démesure.
Serais-je la seule - avec Simon - à qui il fallait dire « regarde
bien ces femmes » ? On me l'a dit.
[1] J'ai réalisé que la Samaritaine pose bien plus de
questions que Nicodème, et avec plus de cohérence et de pertinence.
Que Marthe confesse sa foi aussi vigoureusement que Pierre. Que la Cananéenne
montre beaucoup plus de confiance et d'insistance que le Centurion. Le
cortège
des pécheresses méprisées et des malades craintives
s'est révélé être un défilé de
femmes intuitives et libres, entreprenantes et alertes, intelligentes, ferventes
et... croyantes. Je n'avais pas remarqué cela, tant on nous a habitué-e-s à
les voir humbles et sans moyens. Comme s'il était nécessaire
de les banaliser pour mieux mettre en valeur le respect que Jésus
leur témoigne. Pourtant, il semble bien que certaines d'entre elles
ont forcé ce respect.
Grandeur nature !
Bien sûr les récits d'Évangile qui mettent des femmes
en scène sont soumis, comme les autres récits, à la question
de l'historicité. Ce serait une erreur de vouloir y dépister
directement les « héroïnes » du temps de Jésus.
Mais écrits dans un monde où les femmes ont peu de place, certains
portraits des Évangiles présentent un relief proprement étonnant.
Et puisque c'est notre lecture et ses réflexes qui sont en cause, prenons
ces portraits tels qu'ils se donnent à lire.
La pécheresse chez Simon fait partie d'un trio de femmes anonymes
dont la foi personnelle est assez forte pour qu'une parole de Jésus
vienne la sanctionner. [2]
Comme la pécheresse de Lc 7, la Cananéenne (Mt 15,21-28)
et la femme souffrant d'hémorragie (Mc 5,21-34). ces trois femmes
doivent franchir des obstacles et s'imposer pour obtenir ce qu'elles désirent
de Jésus.
Son entourage, ou lui-même, leur est défavorable. L'audace de
leur foi ressort fortement sur un fond d'incompréhension
et d'hostilité,
et force l'approbation de Jésus.
Voici une femme atteinte de pertes de sang depuis douze ans. Impure jour
après jour, exclue définitivement de l'assemblée religieuse,
ruinée par les médecins. Et son état empire. Elle
vient seule, sans ami ni parenté, ayant besoin d'un Jésus
très
occupé ce jour-là. Entre autres par Jaïre : père
de famille et chef de synagogue, cet homme à l'identité sociale
forte a fait sa demande publiquement et dans les règles. Jésus
et Jaïre vont ensemble avec la foule, toujours avide de spectaculaire.
À côté de Jaïre, cette femme n'est personne.
Pour elle, il est exclu de parler d'une maladie intime en public, ou même
en privé
avec un homme célèbre qui ne la connaît pas. D'ailleurs
comment oserait-elle demander à Jésus de la toucher ?
En monde juif l'impureté rituelle est contagieuse ; elle le
souillerait. Se résigner et s'abstenir ? Mais elle croit que
Jésus peut
la guérir. Du tact et de la finesse - ne pas toucher le corps de Jésus.
Femme discrète, elle croit au silence et à l'effleurement.
Elle ne demande pas : elle est sûre. Et sur son geste à la
fois timide et audacieux, la
guérison
s'opère !
Voilà que d'impure, elle est devenue voleuse, bénéficiaire
clandestine d'une force qui est sortie de Jésus sans qu'il l'ait
décidé. « Qui m'a touché ? » Se
dénoncer,
c'est s'exposer à la honte publique, révéler cette
maladie honteuse devant la foule d'inconnus et risquer le ressentiment de
Jésus.
Plutôt que de fuir, pourtant, elle s'avance et se révèle
à Jésus, car il ne la trouve pas. Et dans la réponse
de Jésus,
pas une nuance de pardon ou d'indulgence, mais une félicitation. Dans
ce délit, il reconnaît la foi, la ferveur singulière
et efficace de cette femme. Une foi que plusieurs qualifient pourtant aujourd'hui
de « pensée magique ».
À l'opposé de cette femme silencieuse, la Cananéenne
crie comme une bête. Aux yeux des Juifs, ceux de son peuple sont des
chiens... si elle l'ignore, elle va l'apprendre ! Cette étrangère
trouve déjà les titres de la piété juive :
Seigneur, Fils de David. Elle appelle au coeur, demande pitié et
compassion pour sa fille malade. Jésus l'ignore et ne répond
pas, comme si elle n'avait pas parlé. Partage-t-il les préjugés
de son peuple ? Son silence la refoule dans l'animalité,
la non-parole .
Les disciples interviennent : ses cris les agacent. C'est alors à eux,
et non
à elle, que Jésus s'explique :
sa mission ne concerne que le peuple d'Israël. À cette mère
en détresse,
pas un mot. Voit-elle en Jésus plus qu'un Juif sectaire ? En
tout cas elle se prosterne ; le récit a choisi ici non pas le
verbe des suppliants - se jeter à ses pieds - mais le verbe de l'adoration
(Mt 28,17).
Jésus refuse une troisième fois et conscent enfin à lui
donner ses raisons : on ne prend pas le pain des enfants pour le jeter
aux chiens ! Mieux valait son silence qu'une parole aussi dure - les
exégètes
travailleront à l'adoucir... Seule contre ce groupe qui la rejette,
qui la traite assez chiennement, non ? elle aurait du repartir depuis
longtemps, humiliée et découragée par la froideur
de celui dont elle attendait un secours. Mais sa foi entêtée
voit en Jésus plus qu'il ne montre. Elle reste et insiste,
comme
cette veuve que Jésus citera en exemple (Lc 18,1-8). « Oui,
Seigneur. »
Finement, elle consent plutôt que de contredire, et elle renverse terme
à terme l'image avec laquelle Jésus a exprimé son
refus. On ne « prend »
pas le « pain » pour le « jeter » aux
chiens ; mais
les miettes tombent, simplement, et suffisent largement. Les convives sont
repus et les chiens ont mangé aussi. Les « enfants » de
l'image sont devenus les « maîtres », qui ont
devoir de nourrir tous les vivants de la maisonnée. Dans cette élan
de foi, les miettes sont dites être l'abondance de la grâce.
Femme intuitive, qui devine que sept pains peuvent nourrir quatre mille
hommes ! « Femme,
ta foi est grande ! » Que pouvait-il dire d'autre, ce
Jésus
acculé ici à un revirement d'action unique dans les Évangiles ?
En mémoire d'elles
D'autres portraits vaudraient d'être revisités, puisqu'aussi
bien les Évangiles les ont retenus. Comment les évoquer si
brièvement sans les faire retomber dans la fadeur habituelle ?
La vivacité et l'intelligence de la Samaritaine. Elle peut se taire
et fuir pour éviter ce Juif ennemi de son peuple ; ou, docile,
elle peut obéir à
son ordre de le servir. Mais non ! elle entame la discussion, relance à chaque
réplique le dialogue un peu plus loin et fait preuve d'une intuition
théologique unique dans les Évangiles. Finalement et de sa
propre initiative, elle joue auprès de ses concitoyens le rôle
de ce semeur qui ne moissonne pas les fruits de son travail - cette mission
réussie
sur laquelle Jésus invite ses disciples à lever les yeux est,
elle aussi, unique dans les Évangiles (Jn 4,35-42).
La libéralité sans calcul de la femme de Béthanie,
qui donne l'onction à Jésus. Lui seul décode le sens
de son geste. Pourtant, comme les disciples, les commentateurs souligneront
volontiers l'inconscience de cette femme...
« Je crois que tu es
le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ! »
Cette proclamation de foi, l'une des trois plus percutantes des Évangiles,
est prononcée par Marthe, l'hôtesse accueillante qui n'avait
pas choisi la meilleure part et qui s'inquiète de l'odeur du corps
de son frère mort (Lc 10,38-42 ; Jn 11,27ss).
La plupart des femmes que Jésus rencontre sont seules et désapprouvées
par les témoins de la rencontre, qui ne s'intéressent pas à
connaître leur vérité. Seul Jésus y voit clair
et nous dit : vois-tu cette femme ? Par lui, telle femme
faible est dite puissante par sa foi. Il reconnaît chez d'autres,
ignares, un sens prophétique de son identité. Répudiée
par cinq maris, celle-ci devient annonciatrice du Christ. Pécheresse,
celle-là pose les gestes de la sainteté. Devant Jésus
ces femmes révèlent leur vérité profonde,
toujours en complicité avec la sienne ; et cela sans exception.
Leurs manifestation d'écoute, de service, de foi de zèle ou
de tendresse correspondent à ce qui est demandé aux
disciples, et en certains cas à ce que Jésus fait lui-même.
Exclues de la vie sociale, souvent plus ou moins hors la Loi, elles évoluent
pourtant avec audace et liberté, initiative et perspicacité,
toujours en consentement à l'invisible réalité de Jésus.
Ces portraits tracés et transmis par les Évangiles sont
tout sauf fades et sans relief. Ils évoquent une joyeuse Visitation !
Particulièrement dans l'Évangile de Luc, qui mentionne
aussi la présence de femmes nombreuses dans le groupe des disciples
(8,1-3).
La dignité de ces femmes n'enlève rien à Pierre, Nicodème
et Jaïre, ni à la qualité de la compassion de Jésus
à leur endroit. Simplement, il a reconnu, accueilli et confirmé
cette dignité, sans se sentir menacé par elle. Peut-être
n'a-t-il pas prévu notre mémoire trop sélective lorsqu'il
sanctionne le geste d'onction de la femme à Béthanie :
Partout où sera proclamé l'Évangile, on dira
en mémoire d'elle ce qu'elle a fait !
(Mt 26,13).
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012
[1] Ce « on »
est un livre de France Quéré : Les femmes de l'Évangile,
Paris, Seuil, 1982, 190 pages. Cet article s'en inspire largement.
[2] Outre ces trois
cas de femmes, Jésus déclare la foi de quelqu'un en quatre cas
seulement : le Centurion, le groupe du paralytique, un aveugle et le
lépreux samaritain (Mt 8,10 ; Mc 2,5 ; 10,52 ;
Lc 17,19).