« La mère de toutes les saintes veillées »
Denis Gagnon, o.p.
Article paru dans« Vivre et célébrer » 189
(2007), p.48-50
La nuit, « l’immense nuit des origines » [1] précéda
la première étincelle de lumière jaillissant de la parole
de Dieu. La nuit envahit le coeur d’Abraham alors que Dieu lui demandait
le sacrifice de son Isaac. La nuit devint liberté pour les Hébreux
qui franchirent la Mer Rouge et s’engagèrent dans le désert
vers la Terre promise. La nuit s’inonda d’étoiles quand
le Messie est né à Bethléem en Judée. De l’une
à l’autre, ces nuits tracent la route de Dieu à travers
l’histoire. Cependant, une autre nuit les surpasse toutes, celle où
Dieu est parvenu au faîte de son voyage terrestre. C’était
la nuit très sainte de Pâques où le Christ est ressuscité
d’entre les morts. Les chrétiens et les chrétiennes n’ont
pas hésité à placer cet événement au coeur
de leur mémoire. Ils en ont placé la célébration
au sommet de l’année liturgique.
La date de Pâques
Chaque dimanche de l’année faisait déjà mémoire
de la Pâque du Seigneur quand on fixa une fête annuelle de l’événement
pascal. Celle-ci apparut au début du IIe siècle. Timidement
d’abord, puis de façon tonitruante dans une guerre de dates qui
faillit aboutir à un schisme. Au début, les chrétiens
du Proche-Orient célébraient Pâques à la même
date que les juifs, c’est-à-dire le jour de la pleine lune de
l’équinoxe du printemps (14 Nisan au calendrier lunaire). Quel
que soit le jour de la semaine où tombait le 14 Nisan, les Églises
orientales commémoraient le jour anniversaire de la résurrection
du Christ. Ailleurs, à Rome par exemple, les chrétiens rompaient
le jeûne et célébraient Pâques le dimanche qui suit
le 14 Nisan.
En passant du calendrier lunaire au calendrier solaire, les divergences
d’usage se transformèrent en conflit et l’Église
connut une période particulièrement orageuse. Le Concile de
Nicée (325) dût s’imposer :
Il a semblé bon que, laissant de côté toute dispute
et toute contradiction, les frères d’Orient fassent comme les
Romains, les Alexandrins et tous les autres, en sorte que tous, d’un
coeur et d’un esprit unanimes, élèvent leurs prières
en un même jour, le jour très saint de Pâques. [2]
Le Décret pascal ajoute : « Et tous les
Orientaux qui étaient en désaccord avec les autres ont accepté
de signer ». Dans les faits, ce que les historiens appellent
la « querelle des quartodécimans » se poursuivit
– violemment même – tout au long du IVe siècle.
Jeûne et liturgie de la Parole
Quand la Veillée pascale se glissa dans l’année liturgique,
elle comprenait un temps de jeûne suivi d’une nuit de prière.
Elle se terminait par la célébration de l’eucharistie.
La description qu’en donne la Didascalie syriaque, au IIIe
siècle, reflète ce qui se passait en beaucoup de régions
à cette époque :
Demeurez rassemblés en un même lieu, persévérant
dans la veille toute la nuit, suppliant et priant, lisant les Prophètes,
l’Évangile et les Psaumes avec crainte et tremblement, dans
une supplication fervente jusqu’à la troisième heure
de la nuit qui suit le samedi et alors relâchez votre jeûne.
Puis offrez vos sacrifices, et alors mangez, livrez-vous à la joie,
réjouissez-vous, exultez parce que le Christ, gage de notre résurrection
est ressuscité et que ceci soit pour vous légitime, perpétuellement
et jusqu’à la consommation du siècle.
[3]
La Veillée pascale célébrait un passage de la mort à
la résurrection. Le jeûne en faisait partie non pas comme une
préparation mais comme la première étape de ce passage :
l’évocation de l’arrestation, de la condamnation et de
la mort de Jésus, ces jours « où l’époux
est enlevé ». [4] Ce n’est que
plus tard qu’on sépara les deux moments de la Pâque du
Seigneur en déplaçant la proclamation de la mort au vendredi
précédent.
Le jeûne durait d’un à plusieurs jours. Il était
particulièrement rigoureux en certains endroits, comme en témoigne
la Didascalie syriaque :
À partir du dixième jour (de la lune) qui est le second
jour de la semaine, vous observerez le jeûne des jours de Pâques,
ne prenant que du pain et du sel à l’heure de none, jusqu’au
cinquième jour (de la semaine) ; vous jeûnez intégralement
le jour de la parascève et le samedi, ne goûtant rien. [5]
Le baptême dans la Veillée pascale
Un lien étroit unit Pâques et le baptême. Aussi n’est-on
pas surpris de voir apparaître la célébration du baptême
au cours de la Veillée pascale :
Le jour le plus solennel pour le baptême est par excellence le jour
de Pâques, alors que s’est consommée la Passion du Seigneur
en laquelle nous sommes baptisés. Il ne sera pas absurde d’interpréter
en figure ce passage où le Seigneur, pour fêter la Pâque
une dernière fois, envoie ses disciples la préparer en leur
disant : « Vous trouverez un homme portant de l’eau ».
C’est par le signe de l’eau qu’il indique l’endroit
où se célébrera la Pâque. [6]
Le baptême a déployé la Veillée pascale et l’a
habillée d’une grande solennité, notamment à partir
de la paix constantinienne (314) où les conversions se sont multipliées.
On vit apparaître une procession des futurs baptisés vers la
fontaine baptismale. On introduisit une longue bénédiction de
l’eau. Après avoir été dépouillés
de leurs vêtements, les catéchumènes étaient immergés
trois fois dans l’eau en proclamant la triple profession de foi. Ils
étaient ensuite revêtus du vêtement blanc et oints du Saint-Chrême.
Enfin, l’évêque confirmait les nouveaux baptisés
qui retournaient solennellement dans l’église pour la célébration
de l’eucharistie avec les autres membres de l’assemblée.
Le rite du feu nouveau
La Veillée pascale s’est enrichie également d’une
ouverture particulièrement déployée dans une fête
de la lumière. C’était la coutume d’accompagner
d’un rite de lumière l’allumage quotidien des lampes à
la tombée du jour. Le rite devenait solennel lors des repas de fête.
Pour louer le Christ, lumière du monde, les chrétiens chantaient
au IVe siècle : « Joyeuse Lumière de la gloire
éternelle du Père », pendant qu’ils allumaient
les lampes.
Il n’en fallait pas davantage pour qu’on commence la Veillée
pascale par une liturgie de la lumière. L’Exultet prit
place au coeur de ce rite afin de rendre grâce à Dieu pour la
lumière et pour annoncer la joyeuse nouvelle de la résurrection.
Celui qui est chanté dans la liturgie romaine d’aujourd’hui
remonte au VIIe siècle et fait partie d’une énorme collection
littéraire dont la presque totalité est perdue. L’assemblée
avait l’habitude de se regrouper autour de l’ambon pour écouter
le chant exécuté par le diacre. Souvent, le rouleau du chant
était orné d’enluminures que les participants pouvaient
contempler en écoutant l’annonce de la Pâque.
Comme toutes les lumières étaient éteintes le soir du
jeudi saint, une flamme neuve devait s’allumer pour qu’on puisse
célébrer dans la nuit du samedi. La plus ancienne bénédiction
du feu nouveau que nous connaissons se trouve dans le Pontifical romain du
XIIe siècle. On y décrit aussi la procession du feu nouveau
à l’extérieur jusqu’à l’ambon dans
le lieu de célébration. Du XIIIe siècle jusqu’à
la réforme de Pie XII en 1951, on utilisait un cierge à trois
branches pour allumer le cierge pascal. La coutume a sans doute été
empruntée à la liturgie de Jérusalem.
« La mère de toutes les saintes veillées »,
comme l’appelait saint Augustin
[7] , n’est pas demeurée longtemps au sommet de la
liturgie. Essentiellement, elle est construite – prières et rites
– pour être célébrée la nuit. Mais, dès
le VIIe siècle, elle fut déplacée au milieu de l’après-midi,
en plein soleil ! On réservait toutefois la célébration
de la messe en début de soirée. Puis, on procéda à
la bénédiction du feu nouveau sur l’heure du midi, avec
l’Exultet qui chante : « Ô nuit de
vrai bonheur, où le ciel s’unit à la terre, où
l’homme rencontre Dieu ! »
Devant autant d’incohérence, les chrétiens abandonnèrent
la Veillée pascale. En 1566, Pie V interdit de célébrer
la messe l’après midi, coupant ainsi la Veillée pascale
d’une étape importante. En 1642, le pape Urbain VIII fit disparaître
les Jours saints de la liste des fêtes d’obligation.
La Veillée pascale rentra silencieusement dans l’ombre, la mère
fut oubliée de ses enfants jusqu’au milieu du vingtième
siècle. Le mouvement liturgique convainquit Pie XII de procéder
à la restauration de la Veillée pascale. En 1951, le pape permit
la célébration nocturne de la Veillée pascale qu’il
rendit obligatoire en 1955. Le missel de 1970 poursuivit la démarche
de 1951.
La réforme liturgique, issue du Concile Vatican II, n’avait
pas vingt-cinq qu’on vit réapparaître les modifications
malheureuses qui ont conduit à la désaffection de la Veillée
pascale : anticipation de la célébration jusqu’en
fin d’après-midi, disparition du feu nouveau à l’extérieur,
réduction du nombre de lectures, absence de baptême. Conséquence :
de moins en moins de chrétiens participent à la Veillée
pascale, de moins en moins en reconnaissent la primauté. Le peuple
de Dieu réagit aujourd’hui comme hier : devant l’incohérence,
il se retire ! [8]
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[1] Hymne de Didier RIMAUD,
à l'Office des lectures des deuxième et quatrième dimanche du temps ordinaire.
[2] Traduction de CANTALAMESSA,
Raniero, La Pâque dans l'Église ancienne, coll. Traditio christiana,
Berne/Francfort/Las Vegas, Peter Lang, 1980, no 53, p. 89.
[3] 5, 19, traduction de
CANTALAMESSA, R., op. cit., no 86, p. 135.
[4] TERTULLIEN, Sur
le jeûne 2, 2.
[5] 5, 18, traduction CANTALAMESSA,
R., op. cit. no 86, p. 135.
[6] TERTULLIEN, Sur
le baptême, 19, 1, traduction « Sources chrétiennes », cité
dans CANTALAMESSA, R., op. cit., p. 145.
[7] Cf. Sermon
219, PL 38, col. 1088. Même idée chez CHROMACE D'AQUILÉE, Sermon
16 pour la Grande Nuit, 1 ; JÉRÔME, Pour le dimanche
de Pâques.
Cités dans CANTALAMESSA, R., op. cit. no 120, page
185 et no 115, p. 169.
[8] Pour plus d'informations,
lire :
JOUNEL, Pierre, « L'année », dans MARTIMORT, A.G. L'Églsie en
prière, édition nouvelle, Paris, Desclée, 1983, tome IV, p. 46-58. Le
présent article s'est beaucoup inspiré de ces pages du P. Jounel.
On trouvera d'abondantes informations dans AMIET, Robert, La Veillée pascale
dans l'Église latine, tome I, Le rite romain, coll. Liturgie,
no 11, Paris, Cerf, 1999, 472 p. ;
CANTALAMESSA, Raniero, La Pâque dans l'Église ancienne, coll. Traditio
christiana, Berne/Francfort/Las Vegas, Peter Lang, 1980, 234 p.
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