Dieu passe-t-il par notre expérience pour se révéler ?
Bruno
Demers, o.p.
Conférence prononcée à la journée inaugurale
de l'IP,
le 25 août 2007
En ce début d'année où nous nous remettons au travail,
où de nouveaux étudiants se joignent à nous et où
nous restaurons le programme de maîtrise, l'occasion est belle de réfléchir
à notre approche théologique à l'Institut de pastorale,
à notre façon de faire de la théologie.
Vous avez déjà entendu ou allez souvent entendre parler de « théologie
pratique ».
Cette formule est à comprendre en réaction à une théologie
théorique et déductive. Nous cherchons à dépasser
une ancienne façon de faire de la théologie où tout
se faisait de façon théorique, par déduction à partir
des dogmes de l'Église ou des enseignements des papes donnés
au cours des siècles. Aujourd'hui nous partons des situations
ou des problèmes pratiques que nous rencontrons sur le terrain
et, en fidélité
au Nouveau Testament, nous essayons de trouver une réponse adaptée
à notre situation contemporaine. Vous avez ou allez souvent entendre
aussi parler de « théologie pastorale ». C'est
le type de théologie que nous faisons ici au sens de théologie
confessionnelle, en relation avec la vie de l'Église. Mon propos étant
ici d'ordre méthodologique, c'est-à-dire s'intéressant à la
façon de faire de la théologie, je parlerai donc de « théologie
pratique ».
Une bonne introduction à ce qu'est la théologie pratique consiste
à réfléchir à la conviction théologique
qui sous-tend notre approche : Dieu passe par notre expérience
pour se révéler. C'est ce que je voudrais expliciter afin de
mieux cerner notre approche ici à l'Institut.
1. L'importance de cette question pour la théologie
pratique
La question que nous nous posons est la suivante: Dieu passe-t-il
par notre expérience pour se révéler ? Si
cela peut sembler évident aujourd'hui, il importe de bien réaliser
qu'il n'en fut pas toujours ainsi et que le seul fait de nous poser cette
question nous a fait opérer un déplacement dans l'histoire de
la théologie. C'est ce qui s'est passé, entre autres, à
Vatican II.
En effet, avant Vatican II (1962-1965), on répondait « Non »
à cette question ! Dieu ne passait pas par notre expérience
pour se révéler. Il se révélait directement dans
la Bible, dans les dogmes et dans les décisions de l'Église.
Regardons simplement dans le Catéchisme catholique qui était
en usage au Québec, encore en 1964 :
Question 33 : Qu'est-ce que la révélation ?
La révélation est l'ensemble des vérités que Dieu
nous a fait connaître par ses paroles.
Question 35 : Où trouvons-nous toutes les vérités
que Dieu nous a révélées et que nous devons croire pour
aller au ciel ?
Dans la sainte Écriture et dans la tradition.
Question 664 : Qu'est-ce que la foi ?
La foi est la vertu théologale qui nous dispose à croire fermement
les vérités révélées par Dieu et enseignées
par l'Église catholique.
Question 665 : Pourquoi devons-nous croire les vérités
révélées par Dieu ?
Parce que Dieu ne peut pas se tromper, ni nous tromper.
Question 666 : Quand sommes-nous obligés de croire une vérité
révélée par Dieu ?
Quand l'Église catholique nous enseigne que cette vérité
a été révélée par Dieu.
Question 667 : Pourquoi sommes-nous obligés de croire l'Église
catholique, quand elle nous enseigne qu'une vérité nous a été
révélée par Dieu ?
Parce que Dieu a donné à l'Église catholique le pouvoir
de nous enseigner et le privilège de ne pas se tromper.
Quel présupposé y a-t-il derrière ces affirmations ?
La révélation y est conçue comme un corps de vérités
intemporelles, une doctrine sacrée comparable à celle des autres
religions. La révélation est vue comme la Parole de Dieu en
elle-même, tombée du ciel, libre de toute attache culturelle
et en dehors d'une communauté confessante. Elle est comme un catalogue
de vérités abstraites, conservées à quelque part
au-delà des nuages, que nous devrions pouvoir connaître et qu'il
nous suffirait simplement d'appliquer dans nos vies aujourd'hui.
Par exemple, quand on mentionne dans les journaux ou à la télévision
que le pape a dit telle ou telle chose et qu'on présuppose que sa parole
est toujours infaillible, c'est à une telle façon de voir qu'on
fait référence. Quand on vous demande s'il est vrai que « hors
de l'Église il n'y a point de salut » ou encore si les petits
enfants vont encore dans les limbes, c'est à ce modèle qu'on
fait allusion.
Dans ce modèle, il importe de prendre conscience qu'on ne tient
absolument pas compte de l'évolution historique car tout est déterminé
une fois pour toutes, indépendamment des situations qu'ont connues
les premiers chrétiens et l'Église. Les vérités
sont théoriques, intellectuelles, au-delà, éternelles.
Elles sont comme tombées du ciel. Elles n'ont pas rapport non plus
avec l'expérience
humaine.
Heureusement, nous voyons les choses autrement, aujourd'hui. Depuis plusieurs
années déjà, l'Église est devenue moins méfiante
à l'égard de l'expérience. Que ce soit l'expérience
scientifique par laquelle nous avons fait des progrès immenses dans
la compréhension de l'univers, des phénomènes physiques
et biologiques. Toute la science est basée sur l'expérience.
Que ce soit aussi l'expérience personnelle que nous acquérons
au contact des événements, des personnes, des épreuves.
Que ce soit aussi l'expérience spirituelle et même mystique
dont il est question parfois dans notre quête d'authenticité et
de sens, face à un monde technique et une société de
consommation. Nous apprenons par toutes ces expériences.
Une fois admis que nous apprenons par l'expérience et pas seulement
en obéissant à des lois éternelles, quel rapport y a-t-il
entre la révélation de la part de Dieu et l'expérience
humaine ? Par quel type d'expérience Dieu passe-t-il pour se révéler ?
Est-ce que ce sont toutes les expériences que nous faisons de la réalité
qui sont comme des révélations de la part de Dieu ? Et
quel est le rapport de tout cela avec la théologie pratique ?
Il importe donc d'interroger les Écritures et de voir si elles peuvent
nous dire quelque chose sur cette question.
2. Les Écritures auraient-elles quelque chose à
nous dire sur cette question ?
Comment la révélation de la part de Dieu s'est-elle faite
dans la Bible ? Comment les croyants qui nous ont précédés
voyaient-ils cette question ?
On a plusieurs images en tête. Des images du film « Les
dix commandements »
où nous voyons Moïse recevoir les commandements de Dieu. Ceux-ci
apparaissent, au moyen d'un éclair, sur deux tablettes de pierre.
Le moins qu'on puisse dire est qu'il s'agit là d'une représentation
de l'intervention de Dieu que nous pourrions qualifier de chosifiante,
bien plus concrète que l’évoqué des récits bibliques.
On a aussi, sur des tableaux anciens, la représentation de Dieu qui
déplace les nuages avec ses mains et souffle à l'oreille de
l'écrivain biblique ce qu'il faut écrire.
Or tout cela est trop beau pour être vrai. La Bible ne tombe pas du
ciel. Avant le texte, il y a un événement. Il y a aussi des
gens qui essaient de comprendre ce qui se passe dans l'événement.
Finalement on s'entend sur une interprétation qui est ensuite mise
par écrit.
Prenons un exemple de l'Ancien Testament, l'Exode.
Au point de départ de la foi du peuple d'Israël, il y a l'expérience
d'une intervention de Dieu dans la libération d'Égypte. Beaucoup
de chercheurs remettent en question, aujourd'hui, la description qui est
donnée
du passage de la mer rouge et de la sortie d'Égypte. Si Moïse
a été certes un peu arrangé, un peu embelli, on n'a
cependant pas pu l'inventer de toutes pièces. Trois éléments
résistent
à cette thèse : Il a un nom égyptien; il a épousé
une femme étrangère, une madianite, et il n'est pas entré
dans la terre promise. De telles anomalies dans un récit fondateur
ne s'inventent pas. Tout n'a pas été inventé. Que les
hébreux aient franchi une mer ou un étang de roseaux, l'important
n'est pas là mais plutôt dans le fait qu'une certaine libération
a été effectuée. En réfléchissant sur
l'événement,
on a compris par la suite que quelqu'un veillait sur le peuple. Ce schéma
est fondateur pour la foi d'Israël et pour la rédaction
de l'Ancien Testament. Le premier événement dont on a
fait l'expérience
est celui de la libération d'Égypte.
Ce schéma du « passage par une certaine mort » a aussi
servi à comprendre l'Exil à Babylone. Ce schéma de la
Pâque a surtout servi à comprendre le mystère de la mort-résurrection
de Jésus.
Regardons maintenant le Nouveau Testament. Au point de départ
de la foi chrétienne il n'y a pas un texte, il y a l'expérience
des apôtres qui atteste que Dieu a ressuscité Jésus
de Nazareth et qu'il a accompli en lui toutes les promesses faites aux
pères
dans la foi.
Quelques hommes, des juifs, entrèrent en contact avec Jésus
de Nazareth et, fascinés par lui, demeurèrent auprès
de lui. À travers cette rencontre et à travers ce qui se produisit
dans sa vie puis autour de sa mort, leur propre vie reçut un sens nouveau
et une portée nouvelle. Ils se sentirent renés et compris. Leur
nouvelle identité se traduisit par un nouvel enthousiasme pour le Royaume
de Dieu et par la pratique envers le frère en humanité, d'une
solidarité semblable à celle dont Jésus leur avait donné
l'exemple par sa vie même. Ce changement d'orientation de leur vie a
été le fruit de leur rencontre effective avec Jésus,
car sans lui ils seraient restés ce qu'ils étaient. Quelque
chose leur est arrivé.
Cette surprenante expérience de rencontre de quelques hommes avec
Jésus marqua le point de départ de la Bonne Nouvelle du Nouveau
Testament. On se raconta ces événements. Et avec le temps,
surtout avec le début de la disparition des apôtres, on se
mit à
écrire ces souvenirs afin de ne rien perdre ce cet événement
fondateur.
Qu'est-ce qu'on peut en tirer pour comprendre la révélation ?
Deux acquis :
Tout d'abord, la révélation est événement, histoire
avant d'être parole. Dieu agit avant de parler. Notre religion est une
religion historique, basée sur des événements historiques.
Le mot hébreu « dabar » que nous traduisons
souvent en français par « Parole de Dieu », désigne
deux réalités :
événement et parole. Dieu en se révélant n'écrit
pas un livre mais suscite une histoire. Ce qu'il importe de réaliser
c'est que la Parole de Dieu est plus large que la lettre de l'Écriture,
que le texte de la Bible. La révélation a toujours un caractère
indirect. Il n'y a pas de révélation immédiate, au
sens de paroles qui seraient prononcées par Dieu lui-même,
par le truchement d'un messager ou d'un écrivain purement passifs.
Dieu se révèle dans les événements de l'histoire
qui sont déjà paroles de Dieu, qu'il s'agisse de l'appel
d'Abraham, de l'alliance avec Moïse, de l'Exode, du retour d'Exil.
Ces événements
sont déjà paroles de Dieu parce que, en tant que faisant partie
de l'histoire du salut, ils sont en eux-mêmes porteurs de sens. Ils
constituent une histoire « sainte » déjà signifiante
par elle-même. Dieu « agit » avant de « parler ».
Dieu « intervient » avant de « parler » et
la parole des prophètes ou des théologiens d'Israël
a justement pour but de dire au peuple de Dieu ce qui s'est accompli.
En christianisme il importe cependant de préciser l'importance de
l'événement Jésus Christ. Il ne suffit pas de dire que
Dieu se révèle dans l'histoire. Il faut aussi ajouter, en fidélité
à ce que les premiers chrétiens nous ont transmis, que cette
histoire sainte trouve son accomplissement ultime dans l'événement
Jésus Christ. Dieu s'est incarné et a pris un visage précis,
celui du prophète Jésus de Nazareth reconnu messie, Christ.
Jésus Christ est la révélation personnelle de Dieu.
Deuxièmement, la révélation est aussi parole. Les événements
historiques ne dévoilent tout leur sens, comme manifestation du dessein
de Dieu, que s'ils sont reçus et actualisés dans la conscience
du Peuple de Dieu. Il n'y a pas d'événement humain sans quelqu'un
pour le vivre, en faire l'expérience, le dire et le transmettre. L'histoire
est déjà prégnante de sens mais il faut la parole des
grands inspirés de l'Ancien Testament pour interpréter les événements
en tant que manifestation du dessein de Dieu dans et par l'histoire. Dieu
se révèle dans et par l'histoire et par la bouche des témoins
contemporains de cette histoire. La révélation désigne
à la fois l'action de Dieu dans l'histoire et l'expérience croyante
du Peuple de Dieu qui se traduit dans une interprétation de cette action.
Et cette interprétation est écrite.
C'est justement le mérite de Vatican II, dans la constitution Dei
Verbum, d'avoir compris la révélation comme l'auto-manifestation
de Dieu dans une histoire dont l'accomplissement ultime est l'événement
Jésus Christ.
Selon la formule choc du théologien Edward Schillebeeckx :
« la
Bible ne livre pas d'abord un message auquel il faut adhérer mais une
expérience qui est devenue message. En se faisant message proclamé,
cette expérience veut offrir à d'autres une possibilité
d'existence nouvelle, une possibilité qui sera expérimentable
par eux dans la mesure où c'est au sein même de leur propre expérience
de vie qu'ils en recevront l'annonce. »
En conclusion de ce bref survol, il faut bien se rendre compte que ce n'est
pas le texte qui est premier mais l'expérience. Et plus précisément,
l'expérience
d'un événement.
(page suivante)
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012