Dieu passe-t-il par notre expérience pour se révéler ?
Bruno
Demers, o.p.
(suite du texte)
3. Est-ce que Dieu continue de se révéler aujourd'hui ?
Quand la révélation est définie comme un ensemble de
vérités, on dit qu'elle est terminée avec le dernier
apôtre. Il n'y a plus rien à attendre de nouveau. Il ne nous
reste qu'à répéter ces vérités et à
les appliquer dans nos vies. Mais quand elle est comprise comme un événement
dans l'histoire, qui trouve son sommet en Jésus Christ, on prend
conscience qu'elle se continue.
Premièrement, nous avons vu que la révélation est plus
que la lettre de l'Écriture. Sur la base du témoignage des Écritures
et du Témoin fidèle qu'est Jésus Christ, c'est l'acte
toujours actuel par lequel Dieu interpelle l'homme.
Deuxièmement, la révélation judéo-chrétienne
est indissociable de l'histoire du peuple d'Israël, histoire qui culmine
pour nous dans l'événement
Jésus Christ. Et cette révélation coïncide avec
le don que Dieu fait de lui-même. Ce don n'a pas cessé avec
l'âge
apostolique. Il se poursuit dans la communauté Église et dans
la vie de chaque homme.
Troisièmement, la révélation n'est pas un trésor
passé au sens d'un ensemble de vérités sur Dieu et
sur l'homme que l'on se transmet de génération en génération.
Elle ne trouve son sens et son accomplissement que dans la foi qui l'accueille.
Ainsi, la révélation est un événement toujours
unique entre Dieu et l'homme et donc un événement qui se
continue aujourd'hui dans l'expérience consciente des personnes.
La révélation est-elle close ? Face à ce problème,
il faut tenir à la fois que la révélation est close,
dans sa phase constitutive, avec la clôture du Nouveau Testament,
c'est-à-dire
avec l'ère des premiers témoins, mais que
son actualisation dans la conscience humaine n'est jamais achevée.
Nous pouvons donc parler d'une présence continuée de la Parole
de Dieu dans l'histoire. Cette présence continuée revêt
deux formes :
l'interprétation
actualisante de l'Écriture et la présence privilégiée
de Dieu dans certains événements de l'histoire.
L'interprétation actualisante de l'Écriture
Les événements de l'histoire ne peuvent manifester toute leur
portée qu'à la fin de l'histoire. Cela vaut de l'événement
Jésus Christ lui-même. La révélation de Dieu en
Jésus Christ ne nous donne pas encore la connaissance définitive
de Dieu. Bien que le Christ soit l'accomplissement des promesses de Dieu,
il y a encore un avenir de Jésus Christ. En effet, l'histoire est justement
le lieu de la réalisation progressive des possibilités d'avenir
contenues dans la Résurrection. Nous pouvons parler d'une révélation
continue en ce sens que nous n'avons jamais fini d'actualiser les richesses
du Mystère du Christ aussi bien dans l'ordre de l'existence chrétienne
que dans l'ordre du langage de la foi.
Si Dieu compte sur notre interprétation des événements
et que l'intelligence humaine ne cesse d'évoluer, la signification
de la révélation n'est jamais achevée. La Parole de
Dieu est, jusqu'à un certain point, une réponse aux questions
des hommes. Et les nouvelles questions ne sont pas fortuites : elles
sont un aspect de la révélation de Dieu dans l'histoire.
On peut dire que la révélation n'est pas seulement
un passé :
elle est un avenir. La tâche que nous avons : faire parler la
Parole de Dieu en fonction des questions nouvelles des hommes. C'est progressivement
que l'Église s'approprie la vérité révélée.
Le christianisme est en fait une tradition créatrice, en ce sens
qu'il est l'actualisation toujours nouvelle des possibilités contenues
dans le mystère du Christ.
La présence privilégiée de Dieu dans certains
événements de l'histoire
Jusqu'ici nous avons parlé de l'explicitation des richesses de la
Parole de Dieu et de l'actualisation des possibilités de l'événement
Jésus Christ. Mais il faut aller plus loin : est-ce que Dieu
ne nous parle pas réellement dans tel ou tel événement
de notre vie ou de l'histoire humaine ? N'est-ce pas encore une manière
de désigner la révélation qui continue ?
Nous avons déjà dit que la révélation est ouverte
parce qu'il y a encore un avenir de Jésus Christ. Il faut dire que
la révélation est ouverte parce qu'il y a un avenir de Dieu
lui-même. À cause de l'incarnation de Dieu en Jésus
Christ, on peut dire que l'avenir de Dieu et l'avenir de l'homme sont
inséparables.
Tant que le devenir de l'humanité n'est pas achevé, l'avenir
du Dieu fait homme demeure ouvert. Sans doute, Jésus Christ est la
révélation définitive de Dieu. Mais la connaissance
que nous avons de Jésus Christ comme révélateur du
Père
est encore une connaissance provisoire. Nous ne disposerons d'un savoir absolu
sur Dieu et sur l'histoire qu'à la fin de l'histoire.
Ainsi, dans le temps de l'histoire qui continue, il y a des événements
qui sont comme des manifestations de Dieu en ce sens qu'ils nous aident à
comprendre le dessein de Dieu sur le monde et sur l'homme. Depuis Vatican
II, on utilise volontiers l'expression « signe des temps » pour
désigner des phénomènes qui au plan humain, sociologique,
culturel, caractérisent les besoins et les aspirations d'une époque.
Pensons ici au mouvement de libération des pauvres, aux revendications
des femmes, à la conscience écologique. Ces événements
sont comme des préparations à l'Évangile par rapport
au Royaume, des « pierres d'attente » par rapport à l'accomplissement
ultime de l'histoire qui sera « Dieu tout en tous ».
Ils sont donc,
à leur manière, une Parole de Dieu, mais ils ne peuvent dévoiler
tout leur sens qu'à la lumière de la Révélation
consignée
dans l'Écriture.
Il faut cependant être prudent dans la lecture des « signes
des temps ». L'histoire humaine demeure profondément ambiguë.
Même quand on peut constater de réels progrès au plan
de la conscience humaine ou de l'humanisation, il n'est pas évident
que ces progrès aient un rapport direct avec la venue du Royaume
de Dieu. Ces divers événements historiques ne sont des « préparations »
du Royaume que s'ils favorisent l'ouverture de la liberté humaine à
la liberté divine. Tout ce qui se vit dans le domaine des rapports
humains, de l'économie, de la politique, de la science ou des arts,
ne trouve son sens ultime qu'en fonction du rapport fondamental entre l'homme
et Dieu. Ainsi, un événement mondial ou culturel ne peut être
dit « signe des temps » que s'il est en relation avec
ce rapport fondamental. Peu importe que cet événement soit
important ou non. Toute la question est de savoir s'il favorise l'ouverture
de la liberté
humaine au don gratuit de Dieu.
Ce que nous avons dit de l'histoire du monde s'applique aussi au niveau de
nos histoires individuelles. Dans nos histoires particulières, il y
a des événements qui parlent davantage de Dieu que d'autres.
Mais là aussi, il faut nous garder de les identifier trop vite. Eux
aussi doivent être vérifiés à l'aune de l'Évangile
et du rapport que Dieu veut nouer avec nous.
4. Comment actualiser la Parole de Dieu en étant fidèle
au Nouveau Testament ?
Actualiser la Parole de Dieu n'est pas un phénomène automatique.
Ce n'est pas la répétition des formules d'autrefois pour les
situations d'aujourd'hui. Ce n'est pas non plus la simple traduction. Il ne
suffit pas de trouver le mot français pour tel mot grec. Il faut retrouver
tout l'arrière-plan culturel qui donne son sens aux mots.
L'interprétation consiste à dégager le sens des textes
bibliques pour aujourd'hui. Il s'agit de trouver les termes, expressions ou
situations d'aujourd'hui qui correspondent à l'esprit de tel ou tel
passage évangélique. Dans ce sens, il est important de nous
rappeler qu'il ne s'agit pas tant d'imiter Jésus Christ que de faire
ce qu'il ferait s'il était à notre place aujourd'hui.
C'est bien beau, mais comment faire une interprétation ?
C'est sans doute la question que vous vous posez. Comment savoir que telle
ou telle formulation contemporaine traduit bien l'esprit de tel ou tel passage
évangélique ? N'y a-t-il pas toujours le danger, le risque
de favoriser notre façon de voir d'aujourd'hui plutôt que celle
de l'époque ?
L'actualisation repose sur la mise en rapport de l'expérience fondamentale
dont témoignent les premiers chrétiens avec l'expérience
historique d'aujourd'hui. Il s'agit pas d'appliquer telle ou telle parole
de Jésus aujourd'hui. Il s'agit plutôt d'élaborer un
rapport proportionnel où on situe telle parole de Jésus
en fonction de son contexte d'alors, en rapport avec telle parole en fonction
de notre contexte d'aujourd'hui.
Un exemple : Vous avez peut-être déjà fait des
rencontres de préparation au baptême. La plupart du temps,
le texte d'Évangile que le couple choisit est celui où il
est question des petits enfants : « Laissez venir à moi
les petits enfants. Le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. » Bien
qu'on comprenne ce qui motive les parents, il faut bien savoir que la façon
dont on voyait les enfants, à l'époque, n'est absolument
pas celle d'aujourd'hui. Nous, on voit en eux des petits êtres innocents,
purs, qui ne font que reproduire ce qu'on leur montre. À l'époque
du Nouveau Testament, les petits enfants n'étaient pas reconnus
pour eux-mêmes. Ils étaient des sans-droits, assimilables
aux marginaux. Les enfants dans l'Évangile ne représentent
pas tant les enfants d'aujourd'hui que des sans droits, des laissés
pour compte au plan social. La portée du passage n'est
pas tant l'accueil des petits enfants que l'accueil de tous ceux que
le système
social laisse de côté.
C'est ça l'idée du rapport proportionnel.
Conclusion : Faire de la théologie pratique
Maintenant que nous avons réfléchi sur la Parole de Dieu qui
est toujours vivante, sur l'actualisation de la Parole de Dieu aujourd'hui,
nous pouvons revenir à notre autre question initiale : Qu'est-ce
que la théologie pratique ?
Faire de la théologie pratique, ce n'est pas réfléchir
de façon déductive et théorique sur les vérités
de foi. C'est d'abord partir d'un problème que nous rencontrons
sur le terrain, et développer une réponse chrétienne à ce
problème.
Cette forme de théologie part de la pratique, de l'expérience,
de la situation historique. Elle analyse le problème rencontré.
Ensuite elle interroge les Écritures et la tradition d'expérience
chrétienne. Enfin, elle revient à la situation de départ
en lui donnant un éclairage chrétien.
Un exemple : la rencontre des autres traditions religieuses. C'est
un problème récent. On ne retrouve pas beaucoup cette situation
dans les Écritures. Comment répondre à ce nouveau défi
aujourd'hui ?
Eh bien, on interroge les Écritures pour voir si Jésus avait
vraiment une attitude négative à l'égard des croyants
des autres religions. On découvre qu'il s'est montré accueillant
à l'égard du centurion romain, de la samaritaine et de d'autres
croyants. On interroge aussi la tradition, pour constater qu'il certains
papes se sont montrés bienveillants à l'égard de
chefs musulmans, et ont suggéré des attitudes de dialogue à
des missionnaires se préparant à partir
pour des contrées
lointaines.
À partir de ce nouveau regard, on peut revenir à notre situation
d'aujourd'hui et là, élaborer une approche qui se veut fidèle
à l'esprit de Jésus Christ toujours vivant dans son Église.
Face à de nouveaux problèmes, il n'est pas certain que nous
trouvions la réponse adaptée du premier coup. Mais se contenter
de répéter
ce qui se faisait dans le passé nous conduirait à faire
de plus grandes erreurs encore.
Il y aurait d'autres exemples à mentionner. Certains font l'objet
de cours donnés ici : l'évangélisation des jeunes,
la société pluraliste, l'écologie, la situation actuelle
de l'Église. Ces thèmes sont toujours abordés selon
l'approche de la théologie pratique.
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