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Denis Gagnon, o.p.,
Conférence présentée au Cap-de-la-Madeleine, 13 mars 2001,
parue dans Liturgie, foi et culture 170 (été 2002)



Je le dis en pensant au Christ et à l'Église...(Éph 5, 32)
le mariage chrétien

  • Le diocèse de Trois-Rivières a tenu une journée d'étude, le 13 mars 2001, sur la délicate question de la célébration du mariage et des funérailles, avec ou sans eucharistie. Elle réunissait 300 personnes, prêtres, diacres, agentes et agents de pastorale et autres impliqués dans la pastorale du mariage et des funérailles. La conférence présentée par Denis Gagnon a paru aussi dans L'Église canadienne de juin-juillet 2001, avec celles de Gaëtan Baillargeon et Luc Bouchard.
  • Nous ne sommes pas les premiers dans l'histoire à devoir faire face à un manque de prêtres. Nous ne sommes pas non plus les premiers à accomplir des actes liturgiques en l'absence de ministre ordonné. Mais un mariage célébré sans prêtre ou sans diacre est-il un sacrement? La célébration d'un mariage sans l'eucharistie est-elle un mariage au rabais?

    Le concile de Trente, que personne ne va accuser de laxisme ou d'étourderie, reconnaissait que les mariages conclus en l'absence de prêtre sont valides. En fait, dans ce sacrement, les paroles essentielles ne sont pas prononcées par le ministre ordonné mais par les époux eux-mêmes. Le prêtre ou le diacre demande et reçoit le consentement; il proclame ensuite la bénédiction nuptiale. Ce sont donc les mariés qui célèbrent leur mariage. Dans le code de droit canonique de 1983, on affirme: "1. Là où il n'y a ni prêtre ni diacre, l'évêque diocésain, sur avis favorable de la conférence des évêques et avec l'autorisation du Saint-Siège, peut déléguer des laïcs pour assister aux mariages. - 2. Il faudra choisir un laïc idoine, capable de donner une formation aux futurs époux et apte à accomplir convenablement la liturgie du mariage." (Canon 1112)

    Voilà ce que nous révèle la loi. Mais la loi ne dit pas tout. Et même elle ne dit pas l'essentiel et le plus important. Elle ne dit pas entre autres que toute célébration du mariage est un acte d'Église et que cette dimension ecclésiale est importante. Elle est même plus importante ou du moins aussi importante que la présence d'un ministre ordonné. La loi ne parle pas non plus de la richesse du sacrement de mariage en lui-même. Elle ne dit pas qu'il est plus qu'un contrat entre deux époux. Elle ne dit pas qu'il enchâsse toute la vie chrétienne, et même la vie eucharistique d'un couple chrétien. Dimension ecclésiale et dimension eucharistique, tels sont les deux aspects du mariage chrétien que je voudrais évoquer avec vous.

    I. De deux à beaucoup

    Un projet de couple
    Benoît a rencontré Catherine chez des amis. Ce ne fut pas le coup de foudre, mais une attirance, quelque chose d'indéfinissable qui invitait à aller plus loin. Ils fixèrent un rendez-vous, puis un autre. Des liens se tissèrent progressivement. L'amour est né de cet enchevêtrement de rencontres. Catherine est entrée dans le paysage de Benoît. Et Benoît fait partie de la vie de Catherine.

    Deux êtres cheminaient chacun de leur côté. Deux solitudes se sont rencontrées. L'amour est né entre les deux. Depuis qu'ils sont en amour, les deux jeunes ne sont plus les mêmes. Quelqu'un compte pour eux et ils comptent pour quelqu'un. Catherine ne se voit plus sans Benoît. Benoît ne fait plus de projet sans que Catherine en fasse partie. D'une certaine façon, ils se sont donné naissance mutuellement. Un peu comme le vieux récit biblique de la création du couple humain. La Genèse montre l'homme solitaire à la recherche d'un associé. Il ne trouve pas parmi les animaux l'objet de ses rêves. Ce n'est pas sans signification qu'au moment où Dieu crée la femme, l'homme est plongé dans un sommeil mystérieux. C'est en dormant que l'inconscient traduit les besoins sous la forme de phantasmes. L'homme n'est-il pas alors en train de collaborer avec Dieu pour créer la femme, pour lui donner naissance? Quand l'homme se réveille, il voit devant lui un nouvel être. Il a l'impression de se reconnaître et de trouver son identité. "Voici cette fois, s'écrit-il, l'os de mes os et la chair de ma chair!" (2, 23) La femme est en train de donner à l'homme sa véritable existence. En elle comme en un miroir, l'homme se reconnaît. En fait, le récit veut nous dire que l'homme et la femme se donnent naissance mutuellement. Quand la Bible parle de l'union sexuelle de l'homme et de la femme, ne dit-elle pas qu'ils se sont "connus"? Connaître, n'est-ce pas "naître avec"?

    L'amour a donné naissance à une communauté. Une petite communauté de deux membres seulement, mais une véritable communauté. Et même elle peut devenir une communauté chrétienne. Jésus n'a-t-il pas dit: "Là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux" (Matthieu 18, 20)? La communauté est là, avec la possibilité d'une communion.

    Un événement familial
    Le projet amoureux de Catherine et de Benoît déborde la vie du couple. Leur mariage devient un événement familial. Si fous qu'ils soient l'un de l'autre, les amoureux tiennent à partager leur bonheur. Ils le révèlent aux autres, aux parents, aux amis, à ceux et celles qu'ils côtoient et qui ont du sens pour eux. Pour vivre, l'amour demande à s'ouvrir. Instinctivement, Benoît veut présenter sa Catherine à ses parents. Catherine tient à ce que sa famille adopte Benoît. Les deux tourtereaux ne cherchent pas une confirmation ou une autorisation à s'aimer. Ils veulent simplement faire connaître la bonne nouvelle. La fête de leur mariage sera d'abord une fête familiale et une fête d'amis. S'ils prennent la parole devant leurs invités, Benoît et Catherine souligneront leur attachement à leurs proches. Ils offriront des cadeaux ou des souvenirs de l'événement. Ils souffriront de la réticence de certains qui ne comprennent pas qu'ils veulent se marier alors qu'ils sont déjà bien ensemble sans le "carcan" d'un engagement!

    Il est important que les responsables pastoraux respectent et favorisent ce rapport à la famille et aux amis. Il peut y avoir quelque chose de profondément religieux dans cette attitude, ne serait-ce que l'expression du quatrième commandement de Dieu: "Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que te donne le Seigneur, ton Dieu" (Exode 20, 12).

    Un événement public et social
    Benoît et Catherine auraient pu habiter ensemble sans s'engager publiquement. Plusieurs couples ont pris cette option. Le pourcentage est de plus en plus élevé de ceux et celles qui demeurent ensemble sans se marier. Catherine et Benoît ont choisi de poser un acte public. Ils prennent un engagement à la face du monde. Leur projet amoureux, ils veulent le voir prendre les traits de la famille, cellule et base de la société occidentale. Ils veulent incarner cette petite société qui enrichit et développe la grande société civile. Ils seront pour leurs enfants le premier lieu de socialisation et d'intégration dans la cité. Ils seront porteurs de la tradition et assureront la transmission du patrimoine. Ils participeront au développement de la ville ou du village en étant eux-même une entité féconde de cette ville ou de ce village à différents plans: intellectuel, économique, affectif, culturel, etc.

    Nous ne sommes pas toujours conscients d'être aussi des officiers civils quand nous recevons le consentement de mariage des époux chrétiens. Et à ce titre, il nous incombe d'évoquer le projet familial que porte la société. Même si le visage de la famille est actuellement en profonde mutation. Il y a des valeurs sociales que nous avons à promouvoir pour l'édification même de la cité et de la nation. Il me semble que l'expression de cette dimension ne devrait pas se résumer à la signature des papiers officiels du gouvernement. La célébration du mariage est pratiquement le seul lieu où la société parle publiquement et officiellement du mariage. Dans les célébrations civiles du mariage, le discours est parfois pauvre. Dans les célébrations religieuses, il se concentre sur la dimension religieuse et n'évoque pas toujours avec assez d'ampleur l'aspect social du couple et de la famille. Nous avons sans doute un examen de conscience à faire à ce sujet.

    Un événement ecclésial
    Événement de la vie d'un couple, événement familial, événement public et social, le mariage est aussi un événement ecclésial. Dans un document de travail inter-diocésain en collaboration avec la Fédération nationale des services de préparation au mariage, on résume bien la dimension ecclésiale du mariage:

    S'engager dans le mariage chrétien, c'est fonder une petite Église dont les époux sont les ministres. Dans la première communauté.chrétienne les membres "étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières" (Actes 2, 42). L'Église domestique a la même mission que l'Église universelle: celle de nourrir sa foi, de l'actualiser dans des gestes de fraternité, de s'engager au nom de celle-ci et de la célébrer en communauté. (Perspectives nouvelles en pastorale du mariage, février 2000, p. 7)

    Le propos est idéal et, comme tout idéal, il présente une réalité sommet dont on se rapproche sans vraiment l'atteindre totalement. Même les chrétiens les plus fervents et les plus engagés. À plus forte raison ceux et celles dont la foi sommeille ou est embryonnaire, ce qui est le cas de plusieurs couples que nous rencontrons. Nous pourrions exiger une foi solide pour admettre au sacrement de mariage, mais la vie chrétienne est avant tout un long passage de la mort à la vie, de la non foi à la foi vive. On ne peut faire l'économie de ce voyage intérieur et de chacune de ses étapes, de cette Pâque progressive vers la foi en plénitude. Chacun est appelé à avancer à partir du lieu où il est rendu sans rien escamoter. Et ce passage s'inscrit aussi dans la célébration du sacrement, lieu d'évangélisation par excellence. Nous en avons pour preuve notre propre expérience des sacrements. Nous n'aurions jamais pu accéder à l'Eucharistie s'il avait fallu que la première fois, à notre première communion, nous soyons déjà rendus à l'étape où nous sommes présentement. Nous baptisons dans la foi de l'Église et non dans la foi du catéchumène ou du bébé. De même, nous recueillons le mariage des fiancés dans la foi de l'Église avant tout. Comme nous célébrons l'eucharistie en demandant à Dieu de ne pas regarder nos péchés "mais la foi de ton Église". C'est l'Église qui assume et assure la sacramentalité du mariage et non seulement les deux baptisés qui s'engagent l'un envers l'autre.

    Plusieurs fiancés ne perçoivent pas l'importance de vivre la foi en Église. Le témoignage des communautés chrétiennes les inspire peu. Les jeunes sont les produits de la culture actuelle où l'individualisme est à l'honneur et la sécularisation un processus imposant. La foi est devenue pour plusieurs une affaire privée, souvent une simple croyance ou une option philosophique sans lien avec l'institution ecclésiale. On adopte Dieu tel qu'on se le fabrique et non tel qu'il veut se révéler. La dimension communautaire joue peu quand on choisit l'endroit où on souhaite célébrer son mariage. Le charme de l'église, sa proximité avec la salle du banquet, les emplacements de stationnement, des attachements d'enfance préoccupent souvent davantage que l'appartenance à une communauté locale.

    Comment faire percevoir au couple que leur projet de mariage est aussi un événement de la communauté chrétienne locale avec son patrimoine spirituel? La loi exige qu'on se marie dans la paroisse de l'un des deux fiancés. Cette loi n'apparaît-elle pas dépassée actuellement, anachronique même? Ne faudrait-il pas plutôt tisser un début de lien ecclésial en nous appuyant sur ce qui amène deux jeunes à choisir une église plutôt qu'une autre?

    Les futurs époux ne sont pas les seuls à percevoir difficilement la dimension ecclésiale de leur projet amoureux. Mis à part les responsables des communautés chrétiennes, nous ne pouvons pas dire que le sens de l'appartenance communautaire soit le sentiment le plus développé parmi les baptisés. Dans quelle mesure, par exemple, les membres d'une communauté chrétienne se sentent-ils concernés par les mariages célébrés dans leur église paroissiale? Jusqu'où sont-ils prêts à investir pour soutenir les fiancés et les nouveaux mariés? Comment intégrer les membres de la communauté dans la célébration elle-même? Les personnes présentes qui n'ont pas été invitées au mariage devraient être autre chose que des curieux venus "sentir", selon l'expression populaire, ou des chrétiens qui cherchent une messe dominicale à une heure qui leur convienne.

    La dimension ecclésiale du mariage constitue donc un défi pour les responsables de la pastorale. Et comme tout défi, celui-ci demande d'investir et de le faire avec compétence, que l'on soit prêtre, diacre ou laïque responsable des mariages.

    II. Une messe sans la messe

    La célébration du mariage n'est pas que communautaire. Elle revêt également d'autres dimensions que nous pouvons percevoir à la lumière de l'eucharistie. Malgré que la plupart des futurs mariés ne soient pas des pratiquants du dimanche, la majorité d'entre eux demandent que leur mariage soit célébré dans le cadre d'un eucharistie. Et sur ce point, les parents les appuient fortement. On a l'impression que le mariage n'est pas possible sans la messe, ou que c'est un sacrement à rabais ou une célébration pour demi-chrétiens. Autrement dit, les pasteurs proposeraient deux classes de mariage dont le critère de choix repose sur le degré de foi et d'appartenance ecclésiale. Ce sont là des réactions que j'entends dans les sessions de préparation au mariage.

    Si nous confions la responsabilité des mariages à des personnes qui ne sont pas prêtres, automatiquement il n'y aura pas de célébration de l'eucharistie. Ces célébrations seront-elles alors des mariages de moindre importance? Du moins pensera-t-on que ces mariages sont considérés ainsi dans l'esprit des responsables de paroisse?

    Et pourtant, tout sacrement vaut en lui-même. Il n'a pas besoin de la présence d'une eucharistie pour exercer son efficacité propre et s'exprimer dans toute sa solennité. Nous l'avons compris et accepté pour le baptême, le sacrement du pardon, le sacrement des malades. De plus en plus souvent aussi pour la confirmation. Chaque sacrement déploie le mystère pascal. Il l'annonce dans la réalité en cause par le sacrement. D'autant plus que chaque sacrement reflète et assume ce que l'eucharistie réalise comme dans la source et le sommet de toute l'aventure chrétienne.

    Le don de Dieu dans le don de soi-même
    La liturgie du mariage est particulièrement riche de signification quand nous la comparons avec l'eucharistie. Comme l'eucharistie, le mariage est action de grâce. Un homme et une femme se donnent l'un à l'autre en même temps qu'ils se reçoivent l'un de l'autre. "Catherine, je te reçois comme épouse et je me donne à toi pour t'aimer fidèlement tout au long de notre vie." - "Benoît, je te reçois comme époux et je me donne à toi pour t'aimer fidèlement tout au long de notre vie." L'amour ne pourrait exister sans ce don et cet accueil mutuels. Il est tout cela à la fois. Le baiser est sans doute le symbole le plus expressif de ce dialogue. Il est don et accueil. Il n'est donné que s'il est accueilli. Et il n'est accueilli que s'il est donné. Dans la liturgie du mariage, le baiser n'est pas une concession offerte à deux amoureux qui ont hâte de s'enlacer après l'échange de consentement. Le baiser est rite de communion. Il symbolise la communion que les époux souhaitent réaliser au terme de leur cheminement amoureux.

    Rite de communion entre les époux, le baiser peut aussi être rite de communion à Dieu. Dieu donne Catherine à Benoît et Benoît est don de Dieu à Catherine. Dieu assume sans aucun doute cette parole de Jésus à ses disciples: "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous partiez, que vous donniez du fruit, et que votre fruit demeure" (Jean 15, 16). La rencontre des deux jeunes n'a pas été concoctée par Dieu comme si Catherine et Benoît étaient des marionnettes entre ses mains. La jeune fille n'a pas été imposée au jeune homme ni l'inverse. Les deux tourtereaux sont demeurés libres l'un en face de l'autre. Catherine n'est pas la seule femme qui aurait pu faire le bonheur de Benoît. Et Catherine aurait pu se retrouver dans les bras d'un autre sans pour autant vouer sa vie à l'échec. Mais ces deux-là se sont rencontrés, ils se sont choisis. Ils peuvent voir dans leur aventure une faveur de Dieu, une grâce. Dieu leur a offert cette grâce. En s'aimant, en s'offrant l'un à l'autre, ils rendent à Dieu cette grâce qu'ils ont reçue. Ils font eucharistie au sens large du terme.

    La Parole proclamée dans la parole donnée
    L'échange de consentement est la partie essentielle du sacrement de mariage. Cet échange est fait par les époux eux-mêmes. Ceux-ci sont donc les ministres du sacrement. Ils se donnent mutuellement le sacrement. Et ils le font devant témoins.

    Le rite sacramentel est fait d'une parole donnée. Tous les "Je t'aime" que cet homme et cette femme se sont déclarés se retrouvent dans cette parole donnée. Celle-ci surgit au carrefour de leur cheminement personnel. Elle assume le passé et ouvre l'avenir. Elle engage radicalement. Benoît et Catherine resteront ensemble non seulement parce que Dieu ne veut pas que soit séparé ce qu'il a uni, mais aussi parce que Benoît et Catherine ne veulent pas reprendre la parole qu'ils donnent, qu'ils se donnent.

    L'échange de consentement se situe dans le prolongement de la liturgie de la Parole. Il traduit en rite ce que les lectures ont proclamé. La parole donnée est d'abord Parole de Dieu avant d'être parole d'un couple. Elle est proposition et engagement de Dieu avant tout. La Parole de Dieu devient parole d'un homme et d'une femme, parole d'amoureux. Comme le pain et le vin de l'eucharistie deviennent le corps et le sang du Christ, la Parole de Dieu se présente ici sous le signe d'une promesse de deux amoureux. Benoît et Catherine incarneront la Parole de Dieu par toute leur vie de couple. En s'épousant l'un et l'autre, ils épousent le projet de Dieu.

    La plupart des couples qui préparent leur mariage consacrent beaucoup de temps au choix des textes bibliques. Ils le font sérieusement. Souvent, ils cherchent la lecture qui va refléter le mieux ce qu'ils vivent. Il m'arrive de leur proposer celle qu'ils pourraient refléter en ajustant leur projet amoureux au projet de Dieu. La Parole de Dieu n'est pas seulement reconnaissance de ce que nous sommes déjà. Elle est appel à devenir ce que nous ne sommes pas encore. À Cana, l'eau naturelle a pris la saveur du vin. Dans le mariage, l'amour humain peut avoir le goût de Dieu.

    Le Corps du Christ livré dans le corps offert
    Dans la liturgie du mariage, le jeu des corps est important. Comme dans tout sacrement bien sûr, mais ici tout particulièrement. Rien n'est à négliger: le croisement des regards, le jeu des mains, le frémissement des lèvres, les caresses, la musique de la voix, jusque dans les vêtements qui cachent et révèlent les corps tout à la fois. Le choix des mots et des expressions pour dire l'indicible. Les silences qui laissent deviner le désir. Comme une danse déploie lentement les corps pour les rapprocher et les écarter, les rapprocher de nouveau pour les tisser l'un à l'autre, la célébration dévoile des secrets sans les rompre. La liturgie du mariage est faite de séduction. Pas seulement cela, mais cela aussi. Dans ce lieu où l'agapè est si souvent célébrée, l'éros est au rendez-vous. On se croirait en plein Cantique des cantiques: "Lève-toi, mon amie, viens, ma toute belle. Ma colombe, blottie dans le rocher, cachée dans la falaise, montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix; car ta voix est douce, et ton visage est beau. " (2, 10.14)

    Les corps s'offrent l'un à l'autre. Offrande de chair et de sang. Offrande de vie. Les esprits aussi se rencontrent et s'offrent. Les coeurs se donnent l'un à l'autre. Ils s'offrent aujourd'hui dans cet instant unique de leur consentement, mais ils veulent aussi s'offrir jusqu'à la fin de leur vie, jusqu'à la mort. "À cause de cela l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un." (Genèse 2,24) Deux être différents qui devront ne faire qu'un. Demeurer soi-même, garder son identité, rester un "je" et permettre à l'autre d'être un "tu", et pourtant chercher l'unité avec l'autre, devenir un "nous". Quel défi!

    Pour relever ce défi, les époux chrétiens s'appuient sur le Christ. N'a-t-il pas livré son corps lui aussi? Ne l'a-t-il pas "livré pour vous", comme le proclame le récit de l'institution au coeur de la prière eucharistique. Dans leur amour, Benoît et Catherine peuvent reconnaître le Christ, l'homme-pour-les-autres. Jusqu'à la mort! Radicalement!

    Un jour, dans une conversation avec des fiancés, nous préparions la célébration de leur mariage. Nous parlions de l'eucharistie et de son lien avec le mariage. Le garçon eut cette parole digne des meilleurs théologiens: "Au fond, notre sacrement de mariage, c'est l'eucharistie. Chaque fois que nous irons à la messe et que nous communierons, je célébrerai notre mariage. Je donnerai le Christ à Hélène, et Hélène me donnera le Christ, comme nous le ferons en partageant notre quotidien."

    En célébrant leur mariage, les époux rencontrent le Christ. Il leur dit à propos de leur amour: "Prenez, et mangez, ceci est mon corps livré pour vous... Prenez, et buvez, ceci est mon sang versé pour vous et pour la multitude..." La présence du Christ dans le couple chrétien est présence réelle, présence eucharistique dans le sacrement qui l'unit. Et quand Jésus ajoute: "Vous ferez cela, en mémoire de moi", ne dit-il pas aussi: "Vous vous aimerez, en mémoire de moi. Vous vous unirez, en mémoire de moi. Vous serez féconds, en mémoire de moi."?

    L'Alliance du Christ et de l'Église dans l'alliance du couple
    Dans cet exposé, un mot n'a pas encore été prononcé, un mot qui est pourtant au coeur même du mariage chrétien: le mot "alliance".Contrat, pacte, lien, accord, autant de mots pour traduire une réalité très riche. Elle fait partie de la vie humaine, de la vie en société. Elle est centrale dans l'expérience religieuse d'Israël et dans la vie de foi chrétienne. Personne n'est une île isolée au milieu d'un océan. Nous sommes faits les uns pour les autres. Nous avons besoin les uns des autres. Nous dépendons les uns des autres. Nous vivons de solidarité, d'amitié, d'entraide, de partage.

    Il existe des pactes obligatoires, nous ne pouvons pas passer à côté. Il y a des alliances que nous signons en toute liberté, et même en toute gratuité. L'amour et l'amitié appartiennent à cette dernière catégorie. Dans le mariage, l'alliance est entièrement libre, même quand la séduction est forte. Les amoureux se choisissent. Ils s'aiment et s'aimeront en toute liberté. En toute fidélité aussi. Ils s'engagent à se fier l'un à l'autre tout le reste de leur vie. Ils s'engagent à reprendre sans cesse la route pour devenir de plus en plus en alliance l'un avec l'autre.

    Le sacrement de mariage inscrit l'alliance d'un homme et d'une femme dans la mystérieuse Alliance de Dieu avec son peuple, dans l'Alliance du Christ avec l'Église. "Je le dis en pensant au Christ et à l'Église", dit saint Paul (Éphésiens 5, 32) La fidélité du couple se nourrira de la fidélité de Dieu dans l'alliance du Christ et de l'Église. Elle deviendra elle-même fidélité de Dieu, alliance du Christ et de l'Église. En échangeant des anneaux, les époux se disent: "Je te donne cette alliance, signe de notre amour et de notre fidélité". Ils pourraient aussi dire: "signe de l'Alliance du Christ et de son Église que nous sommes en train de vivre et que nous voulons exprimer par toute notre vie tant qu'il plaira à Dieu de nous garder ensemble."

    Conclusion
    Faut-il absolument célébrer l'Eucharistie à un mariage? Il est certain que l'Eucharistie déploie plusieurs facettes du projet de mariage d'un couple. Mais le sacrement de mariage en lui-même porte toutes ces richesses. Tout au long de leur vie, les époux chrétiens rompent le pain de leur amour. Ils rompent leur propre vie et la partagent entre eux et avec les enfants qui naissent de leur fécondité. Dans cette fraction du pain, dans cette messe de toute une vie, leurs yeux s'ouvrent lentement, et ils peuvent reconnaître le Christ. Fidèle compagnon de leur voyage, le Seigneur leur explique de mille et une manières, dans toute l'Écriture de leur vie, ce qui le concerne et qui les concerne eux aussi.

    Les couples chrétiens ne parviendront jamais à embrasser toute la richesse du mystère qui les habite. Plusieurs de ceux qui se présentent actuellement au mariage ont encore besoin de boire du petit lait avant de manger de la nourriture solide. La pastorale auprès des fiancés est principalement une mission d'évangélisation. Notre première tâche consiste à annoncer une bonne nouvelle à des couples qui souvent ne soupçonnent pas la dimension évangélique de leur projet amoureux. Il faut accepter d'inscrire notre pastorale dans un cheminement. C'est l'apôtre Paul qui disait: "Moi, j'ai planté, Apollos a arrosé, mais c'est Dieu qui faisait croître" (1 Corinthiens 3, 6). Les bouts de chemin que nous ne réussissons pas à faire franchir, d'autres les rendront abordables. La mission de l'Église est une mission communautaire. C'est ensemble que nous annonçons l'Évangile de Jésus Christ. Ensemble, laïques, prêtres, diacres, évêques.

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