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Denis Gagnon, o.p.
Conférence prononcée à la journée inaugurale de l'IP,
le 26 août 2006

“L'essentiel est invisible pour les yeux”

 

Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry a soixante ans. C'est l'âge de sa première édition en France, chez Gallimard. Mais le petit bonhomme avait déjà trois ans quand il a commencé à circuler dans les rues de Paris.

La naissance d'un petit bonhomme

En effet, il faut remonter jusqu'à l'été 1942. Il faut même franchir les frontières des États-Unis et atterrir à New York. Les Français en exil ont l'habitude de se retrouver au Café Arnold, sur Columbus Circle. Saint-Ex fréquente l'endroit.  Un jour, il partage le repas du midi avec son éditeur américain Eugene Reynal et Élisabeth, l'épouse de celui-ci. Pendant la conversation, Antoine griffonne un dessin sur la nappe de papier, comme il lui arrive souvent de le faire au restaurant. L'éditeur se penche et voit sur la nappe un gentil petit garçon aux cheveux blonds et frisés, une écharpe au cou qui vole au vent.

Il n'en fallait pas davantage. Reynal propose de faire de ce petit bonhomme le héros d'un conte pour enfants. Ce conte pourrait paraître pour Noël. La suggestion plaît à Saint-Ex, d'autant plus qu'il aime raconter des histoires aux enfants. [1]

Ainsi est né Le Petit Prince au bout du crayon d'un rêveur qui s'ennuyait dans le monde des grandes personnes. Une amie, l'actrice Anabella, se souvient de ses rencontres avec Antoine: “Nous partions ensemble pour le pays des contes de fées. Il s'ennuyait sur terre. On n'avait pas d'âge avec lui. On avait dix ans.” [2]

Quelques temps après, en convalescence dans un hôpital à la suite d'une opération chirurgicale, Saint-Exupéry commence à créer son héros. Le cinéaste René Clair lui avait offert une boîte d'aquarelle. “Sur son lit d'hôpital, Saint-Ex se remet à dessiner le petit personnage qu'il avait imaginé à la fin des années 1930. À l'époque, celui-ci était chauve, parfois ailé, et apparaissait en marge de sa correspondance ou de ses carnets.” Selon Alban Cerisier, “l'une des premières apparitions du Petit prince avec des cheveux figure dans une lettre à Léon Werth d'octobre 1939" [3] . C'est d'ailleurs à ce Monsieur Werth qu'est dédié le conte.

À sa sortie de l'hôpital, l'auteur de Terre des hommes accouche de son conte à Long Island, au manoir de Bevin House. Consuelo, sa femme – une Salvadorienne descendante de conquistadors, a trouvé l'endroit, un lieu idéal pour un écrivain en pleine gestation. Saint-Ex, comme beaucoup d'écrivains, avait besoin de la solitude et du silence de la nuit pour écrire. La bibliothèque où il se retire est dépouillée. Même les étagères sont vides. Denis de Rougemont note dans son journal: “Géant chauve, aux yeux ronds d'oiseau des hauts parages, aux doigts précis de mécanicien, il s'applique à manier de petits pinceaux puérils et tire la langue pour ne pas “dépasser”. [4]

Saint-Exupéry fait souvent appel à ses proches comme modèles. Ainsi, lors d'un bref séjour à Québec chez son ami Charles de Koninck, Thomas, le fils de celui-ci, futur doyen de la faculté de philosophie de l'Université Laval, lui sert de modèle pour quelques dessins du petit prince.

À la fin de l'année 1942, Antoine de Saint-Exupéry dépose le manuscrit chez son éditeur. Malheureusement, il ne reste pas assez de temps pour publier l'oeuvre avant Noël. Ce n'est qu'au printemps suivant, en 1943,  qu'on voit apparaître Le Petit Prince sur les étalages des librairies.

La première édition paraît en anglais et en français. Saint-Ex signe les 525 premiers exemplaires en anglais les 260 premiers en français. Gallimard possède une “option” automatique sur les ouvrages de Saint-Ex. La maison décide de publier ce qu'elle croit être déjà un chef d'oeuvre et un succès de librairie. Le Petit Prince paraît en France en avril 1946. Mais Antoine n'aura jamais vu cette édition puisqu'il est disparu mystérieusement le 31 juillet 1944, lors d'un vol d'avion. Il semble qu'on ait découvert récemment une épave près de Marseilles dans la Méditerranée. Il s'agirait de l'avion que pilotait Saint-Ex. “Je finirai en croix dans la Méditerranée”, avait prédit l'auteur de Vol de nuit.

Le Petit Prince connaît un immense succès de librairie. Depuis 1943, on en a vendu 80 millions d'exemplaires. Depuis 63 ans, c'est une moyenne de 3500 exemplaires vendus par jour. Dans une enquête auprès des Français, ceux-ci placent l'oeuvre au troisième rang de leurs livres préférés, après la Bible et Les Misérables de Victor Hugo.

Sur la couverture de l'édition allemande de 1949, le célèbre philosophe Martin Heidegger a écrit: “Ce n'est pas un livre pour enfants, c'est le message d'un grand poète qui soulage de toute solitude et par lequel nous sommes amenés à la compréhension des grands mystères de ce monde. C'est le livre préféré du professeur Martin Heidegger.”

L'Institut de pastorale s'associe à tous les amis du petit prince pour célébrer son soixantième anniversaire. La chose irait de soi dans une faculté de littérature ou un département d'éducation. Mais est-ce approprié dans un centre de formation pastorale? Le récit d'Antoine de Saint-Exupéry est-il un conte religieux? Propose-t-il une expérience chrétienne?

Comme toutes les oeuvres poétiques, Le Petit Prince de Saint-Exupéry fait appel à des images et à des symboles qu'on retrouve dans l'univers religieux: le désert, l'étoile, le serpent. Les grands thèmes religieux sont là, au coeur même du récit: l'amour, la fidélité, la mort, la vie.

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Source des photographies des dessins du livre : www3.sympatico.ca/gaston.ringuelet/lepetitprince

[1]   Cf. DUPUIS, Jérôme et SAVIN, Tristan, “Et Saint-Ex créa Le Petit Prince...”, dans Lire. Hors série, no 3, 2006, p. 26-32.

[2]    Ibid., p. 27.

[3]    Ibid., p. 27.

[4]    Cité dans l'article de DUPUIS et SAVIN, p. 29

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