« L'essentiel est invisible pour les yeux »
Denis Gagnon, o.p.
suite du texte
Le petit prince se retrouve ailleurs en compagnie d'un buveur. Il fuit,
le pauvre homme. Il a honte de boire et il veut oublier. La fuite.
Enfin, une dernière planète avant la Terre lui présente
un géographe qui passe sa vie à faire la critique des découvertes
des explorateurs. Il sait tout sur tout. Il sait ce qu'il faut faire. Il
connaît la théorie. Il évalue les autres. Mais, lui,
il ne bouge pas. Un géographe qui ne parcourt pas les espaces!
Les six personnages construisent leur vie à côté des
vrais bonheurs. Ils s'acharnent dans leur pseudo-sécurité.
Ils ne prennent aucune distance ni d'eux-mêmes ni de l'horizon de leur
domaine.
« Ces six planètes nous valent six histoires du même
humour tendre que le reste du livre; mais elles retiennent en elles une très
précieuse sagesse, et ne sont pas là pour la seule grâce
de conter. Planètes solitaires pour mieux dire l'isolement des hommes
qui jouent leurs jeux divers dans un monologue étranger à l'amitié,
elles indiquent l'éloignement absolu des hommes qui croient vivre
sur la même terre. ». [13]
Enfin, le petit prince atterrit sur notre planète. Un long voyage
par des chemins sinueux, d'une planète à l'autre, l'enfant
arrive dans un désert terrestre, à deux pas d'un aviateur en
panne. « Dessine-moi un mouton! » Comme on dirait: « Veux-tu être
mon ami? » Je reprocherais au petit prince de ne pas avoir pris
le temps d'écouter les grandes personnes rencontrées sur les
diverses planètes. Je lui reprocherais de se contenter de les trouver « bizarres »!
Sans aller jusqu'au coeur de celles-ci. Sans chercher l'enfant qui dort sous
l'édredon de l'adulte.
La reconnaissance de l'amour
Dans sa fuite, le petit prince s'est retrouvé tout seul. Et sa solitude lui a été bénéfique. Elle lui a permis de redécouvrir l'importance de l'amour et de l'amitié.
« Dans
une série de brefs apologues, Le Petit Prince nous rappelle
que le désir de possession, le désir de domination, le désir
d'évasion et de divertissement débouchent en fin de compte sur
un néant inévitable. L'amour lui-même s'offre à
nous avec le visage de l'illusion, puisque l'objet (pour employer le langage
du XVIIe siècle) qu'il s'acharne à parer, à chérir
comme s'il était unique et incomparable, n'est rien, pour qui sait
le voir avec plus de sévérité, qu'un atome interchangeable,
pareil à des milliers ou à
des millions d'autres: pourquoi s'attacher à celui-là? Tout
semble donc conjuré pour ôter à la vie toute signification,
pour creuser le vide autour d'elle, pour la laisser errer et trébucher
dans un univers désertique dont les mirages déçoivent
l'approche et s'effacent pour qui veut les saisir. Tout semble nous conduire
au nihilisme. Mais c'est au coeur du péril et de la solitude extrêmes
qu'il appartient à l'homme
de se ressaisir en ressaisissant le monde.
Il reçoit une vie privée de signification, ou plutôt il
est jeté dans une vie privée de signification: c'est donc à
lui qu'il appartient de créer cette signification. Le rôle de
l'action et de l'amour humains sera donc de découvrir le chiffre d'un
univers inexplicable, de sauver un univers injustifiable et l'homme lui-même
avec cet univers. ».
[14]
L'amour est un don. Il vient à nous. Mais la rencontre n'est possible que si nous acceptons de faire nous-mêmes quelques pas. Le petit prince apprend qu'il lui faut construire son bonheur, ses amours. Il découvre que les gestes d'entretien de sa fleur l'ont lié à elle. Il a jardiné l'amour. L'amour suppose un long apprentissage de l'apprivoisement. Le temps compte pour beaucoup dans la naissance et le mûrissement de l'amour. Dans Lettre à un otage, Saint-Ex écrit: « Il faut longtemps cultiver un ami avant qu'il réclame son dû d'amitié. Il faut s'être ruiné durant des générations à réparer le vieux château qui croule, pour apprendre à l'aimer. » [15]
On ne crée pas des liens en amateur. Il y a des rites. Dans Citadelle, Saint-Exupéry parle de l'importance des rites:
« Et les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l'espace. Car il est bon que le temps qui s'écoule ne nous paraisse point nous user et nous perdre, comme la poignée de sable, mais nous accomplir. Il est bon que le temps soit une construction. Ainsi je marche de fête en fête, et d'anniversaire en anniversaire, de vendange en vendange, comme je marchais, enfant, de la salle du conseil à la salle du repos, dans l'épaisseur du palais de mon père, où tous les pas avaient un sens. »
[16]
Le renard que rencontre le petit prince sait bien l'importance des rites
qui édifient l'apprivoisement:
« Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi,
dès trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure
avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures déjà,
je m'agiterai et m'inquiéterai; je découvrirai le prix du bonheur!
Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure
m'habiller le coeur... Il faut des rites. – Qu'est-ce qu'un rite? dit
le petit prince. – C'est aussi quelque chose de trop oublié,
dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres
jours, une heure des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes
chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi
est jour merveilleux! » [17]
La nécessaire fidélité
Apprivoiser
signifie aussi devenir responsable. Le renard est clair: « Tu deviens
responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable
de ta rose... » [18] La responsabilité suppose fidélité.
Consuelo, la femme d'Antoine, souvent victime des écarts et des absences
de son mari, a cru se reconnaître dans la rose du petit prince. Ses
souvenirs ont été réunis dans un ouvrage intitulé
Mémoires de la rose. Quand il parle de sa rose, le petit prince
prend le ton du confessionnal: confession de l'amour laissé, confession
de l'abandon, désir des retrouvailles et de la réconciliation.
« Tu sais... ma fleur... j'en suis responsable! et elle est tellement
faible! Et elle est tellement naïve. Elle a quatre épines de rien
du tout pour la protéger contre le monde. »
[19]
La mort
Quand l'amour et la fidélité arrivent en scène, la mort rôde dans le décor. Les radicalités se croisent souvent. La mort est bien présente dans Le Petit Prince. L'enfant quitte la terre comme on meurt. Avec des dimensions aussi mystérieuses que nos morts à nous, et des dimensions qui lui sont propres. Et des rapprochements possibles avec la mort du Christ. C'est probablement la scène du départ de l'enfant qui a amené plusieurs à comparer le petit prince au Christ.
L'enfant vient
d'une planète inconnue, de partout et de nulle part tout à la
fois. Plus on avance dans la lecture, plus le petit bonhomme apparaît
comme un mystère qui intrigue le pilote d'avion (et le lecteur!) comme
le Christ pose question à ceux et celles qui le côtoient, jusqu'à
son arrestation, sa mort, et même après celle-ci. Le petit prince
accepte sa mort, il la désire même pour retrouver sa fleur, comme
Jésus se sent libre devant sa mort. On ne sait trop s'il meurt ou s'il
fait une ascension qui le ramène à sa patrie originelle. Pire
encore, le texte laisse une odeur de suicide...
Le Christ des évangiles se présente comme le vainqueur de la mort. Il est ressuscité. « Le petit prince, dit Eugen Drewermann, renvoie à une enfance qui n'a pas pu accéder à la vie; ce qu'il nous présente, ce n'est pas le resurgissement, mais bien l'étouffement d'une disposition du coeur de l'homme, de la vocation à laquelle il aurait pu répondre si une gelée précoce n'était venue en anéantir les premiers bourgeons printaniers » [20]
Ne poussons pas trop loin les rapprochements entre le Christ et le héros de Saint-Ex. Je serais étonné que l'auteur ait voulu de tels rapprochements. Même si dans ses Carnets, il a pu écrire « Que m'importe que Dieu n'existe pas, Dieu donne à l'homme de la divinité. »
Conclusion
Nous parvenons au terme de cette réflexion. Nous avons évoqué le désert et les grands espaces interplanétaires. Les paysages d'Antoine de Saint-Exupéry sont de véritables regards d'aviateur. Ils ratissent large. Les ermites de l'Antiquité chrétienne se sentiraient à l'aise dans ce décor. Ils savaient que Dieu ne se livre que dans le dépouillement intérieur. « On ne voit bien qu'avec les yeux du coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux. » Le secret du renard est partagé par les grands saints et les mystiques, tout homme et toute femme d'intériorité. Peu importe d'ailleurs nos appartenances religieuses ou nos allégeances philosophiques, la situation de l'être humain sur cette terre nous oblige à prendre en charge ce secret:
« Pour la première fois de l'histoire, la survie physique de la race humaine dépend d'un changement radical du coeur humain. Mais ce changement n'est possible que dans la mesure où interviennent des changements économiques et sociaux rigoureux capables de donner au coeur humain la chance de changer et le courage et l'envie d'accomplir ce changement. » [21]
Au plus intime de soi-même, au-delà des yeux, l'amour et la fidélité font en sorte qu'on n'est pas loin du royaume des cieux, comme Jésus le reconnaissait chez un scribe qui plaçait l'amour au premier rang des commandements (Cf. Marc 12,34).
(retour au début du texte)
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012
[13] AUBRAY, Pierre [BOUTANG, Pierre], « À propos
du Petit Prince », Paroles nouvelles françaises, 14
mai 1946
[14] MAULNIER, Thierry, « La morale de Saint-Exupéry », dans Il était une fois... Le Petit Prince. Textes réunis et présentés par Alban Cerisier, Paris, Gallimard, 2006, p. 267
[15] Lettre à un otage, Paris, Gallimard, 1974, p. 18
[16] Citadelle, Paris, Gallimard, 1965
[17] Le Petit Prince, p. 69-70
[18] Le Petit Prince, p. 74
[19] Le Petit Prince, p. 90
[20] DREWERMANN, Eugen, L'essentiel est invisible. Une lecture psychanalytique du Petit prince, Paris, Cerf, 1992
[21] FROMM, Éric, Avoir ou être?, coll. « Réponses, Paris, Éditions Robert Laffont, 1978, p. 26
bibliothèque virtuelle :
2002-2005 | 2006-2009 | 2011-2012