Qu'advient-il des communautés religieuses au Québec ?
Rick
van Lier, o.p.
Conférence présentée à l'Institut de
pastorale,
pour la journée inaugurale de l'année académique 2008-2009
Une version de cette conférence sera publiée dans la revue
En son nom. Vie consacrée aujourd’hui, janvier-février
2009
On vient de me présenter comme dominicain, également comme professeur
d'histoire de l'Église. Mais il manque pourtant un élément
important ! Après le travail, vers quatre heures, je me transforme
régulièrement en « frère jardinier ». Vous
me trouverez notamment en train de travailler dans les plates-bandes tout
à côté de l'Institut.
Eh bien, c'est en ma qualité de « frère jardinier »,
puis aussi de professeur et de chercheur, que je désire vous faire
visiter un coin du jardin de l'Église : la vie des communautés
religieuses. Bénédictins, Dominicains, Jésuites, Soeurs
Grises, Frères du Sacré-Coeur, Missionnaires de l'Immaculée
Conception, Fraternités Monastiques de Jérusalem, Communauté
du Chemin Neuf, Famille Myriam Beth'léhem, Famille Marie-Jeunesse...
Qu'advient-il des communautés religieuses au Québec ? C'est
la question que je souhaite aborder dans cette conférence inaugurale.
Je vais procéder en deux grands moments. Dans un premier temps, je
présenterai un portrait global de l'état des communautés
religieuses au Québec. Dans un second temps, je vais nous amener à
orienter notre regard sur ce que j'appellerai les signes de vitalité
de la vie religieuse au Québec aujourd'hui. Mon objectif est de vous
présenter une image globale et je l'espère nuancée de
la vie religieuse au Québec, avec ses difficultés, ses chances
et ses défis.
Portrait global de l'état des communautés religieuses
au Québec
L'image des communautés religieuses de l'époque qui précède
le concile Vatican II (1962-1965), peut ressembler à une forêt
foisonnante, avec une biodiversité étonnante. En effet, la vie
religieuse dans le passé a attiré au Québec un grand
nombre d'hommes et surtout de femmes. En 1961, les communautés religieuses
du Québec connaissent leur sommet démographique : près
de 60 000 religieux et religieuses travaillant au Québec ou encore
à l'étranger mais en dépendance d'une communauté
québécoise [1] . Outre les membres appartenant à
des communautés contemplatives, nous retrouvions ces religieux et religieuses
dans trois secteurs primordiaux de la vie sociale au Québec :
l'éducation, les soins de santé et les services sociaux.
Au tournant des années 1960, la vie religieuse va connaître
d'importantes transformations. Ces transformations, faut-il le souligner,
participent d'un vaste mouvement social et ecclésial. Au plan social,
les cultures occidentales sont traversées, depuis plusieurs décennies
déjà, par divers courants novateurs d'ordre politique, économique,
technologique ou encore philosophique. Au Québec ce mouvement prendra
le nom de Révolution tranquille. D'autre part, au plan ecclésial,
l'Église catholique des années 1960 entreprend un vaste chantier
de « mise à jour » (aggiornamento) sous l'impulsion
du concile Vatican II.
Un grand vent balaie le jardin de l'Église et aussi de ses communautés
religieuses. Un vent de printemps au dire de plusieurs. La vie religieuse
se dépouille de sa vieille écorce faite de traditions empesées
et d'une mentalité devenue de plus en plus en déphasage par
rapport à l'évolution de la société. En même
temps, les communautés sont invitées à redécouvrir
la richesse et la spécificité de leurs origines, ce qui sera
appelé un peu plus tard, leurs charismes fondateurs [2] que les religieux-ses sont appelés
à actualiser dans l’aujourd’hui de leur histoire. Pour
reprendre les paroles d'une chanson d'époque : c'était
le début d'un temps nouveau !
En même temps, ce que d'aucuns ont – à raison –
considéré comme un vent de l'Esprit Saint, se muait pour d'autres
en vent de tempête. Les années 1960 et surtout 1970 sont aussi
marquées par des départs massifs. La redéfinition identitaire
des religieux et des religieuses était difficile pour plus d'un. Au
plan social, des changements majeurs allaient affecter un grand nombre de
communautés : plusieurs institutions scolaires, hospitalières
ou encore d'aide sociale, jusqu'alors tenues par les communautés étaient
prises en charge par le gouvernement. Pour les communautés dont la
mission s'identifiait spécifiquement à une oeuvre précise,
c'était en quelque sorte leur raison d'être qui venait de leur
être enlevée, du moins au plan social. Plusieurs communautés
ne s'en sont jamais remises. Le printemps annoncé s'est mué
en un long hiver qui semble ne pas vouloir se terminer.
Ces dépouillements sont vécues avec encore plus d'acuité,
lorsqu'on considère le fait que ces dernières décennies,
relativement peu de nouveaux membres se sont joints aux communautés
religieuses, du moins, en comparaison des années fastes d'avant le
concile. S'ils étaient près de 60 000 au Québec en 1961,
ils ne sont plus que 14 000 aujourd'hui. Leur moyenne d'âge oscille
autour des 70 ans. Et l'on estime qu'entre 700 et 900 religieux-ses décèdent
annuellement [3] .
C'est pourquoi, diront certains, il faut graver dans la mémoire collective
le souvenir de ces hommes et de ces femmes qui appartiendront bientôt
au passé. La journaliste québécoise Denise Bombardier
a réalisé en 1999 un documentaire intitulé Adieu mes
soeurs. Un hommage vibrant à ses enseignantes d'antan, mais dont le
scénario termine comme une chandelle que l'on éteint. Dans un
registre similaire, vous trouverez présentement en librairie un bel
album photo consacré aux religieuses d'avant les années 1960,
Femmes de lumière. Là encore, et je cite l'auteure, elle veut
« rendre hommage à toutes ces femmes dévouées et
courageuses dont l'importance sociale a été niée pendant
la nécessaire laïcisation de la société québécoise » [4] . Hommage touchant, certes,
mais résolument tourné vers le passé.
Les signes de vitalité de la vie religieuse au Québec
aujourd'hui
Ma question de départ était : qu'advient-il des communautés
religieuses au Québec ? J'y ai partiellement répondu. Mais
ce portrait n'est pas complet. Pour employer une image forte : « Lorsqu'un
grand arbre tombe, il fait beaucoup de bruit. Cela nous empêche d'entendre
la forêt qui germe ». Les grands arbres, ce sont les grandes communautés
d'antan avec leurs institutions solidement établies. Beaucoup de cela
disparaît et nous risquons de n'avoir de yeux et d'oreilles que pour
cette partie de la réalité. J'aimerais, pour ma part, nous conduire
à travers la forêt qui ne cesse germer : ce sont les signes
de vitalité de la vie religieuse au Québec aujourd'hui.
J'ai choisi de retenir quatre éléments de vitalité :
les nouveaux membres, l'internationalité des communautés, la
participation des laïques et enfin les fondations nouvelles.
1. Les nouveaux membres
La venue de nouveaux membres est la condition sine qua none pour la vie même
des communautés. À ce registre, j'aimerais souligner quelques
points importants.
Prendre conscience des paradigmes qui nous habitent
Le premier point concerne le paradigme qui très souvent nous habite
– consciemment ou inconsciemment – pour juger de la vitalité
de la vie religieuse en terme de nombre de membres. Deux remarques à
ce sujet.
D'abord, il me semble primordial de nous situer dans longueur de l'histoire.
La vie religieuse que le Québec a connue avant les années 1960,
appartient à une époque et surtout à un contexte d'exception.
Une période de l'histoire délimitée, et à mon
sens, quelque peu anormale. Je m'explique.
Au lendemain de la Guerre de la Conquête britannique, en 1759, l'Église
catholique est tolérée tout au plus par le nouvel occupant anglais
et anglican. Les communautés religieuses sont interdites de recrutement.
Plusieurs vont disparaître, et durant des décennies aucune nouvelle
communauté ne pourra s'implanter au Québec. C'est un temps de
crise autrement plus important qu'aujourd'hui.
Par le jeu de facteur divers, cette période trouble va être
suivie d'une époque de résurgence religieuse, dont nous situons
les débuts autour de 1840. C'est à partir de ce moment que va
s'édifier au Québec une Église catholique puissante et
omniprésente. Les communautés religieuses vont jouer un rôle
clef dans ce processus. Ce qui importe de retenir ici, c'est que, d'une part,
c'est ce contexte particulier qui a rendu possible un investissement aussi
massif d'hommes et de femmes dans la vie religieuse ; et d'autre part,
que ce temps n'aura duré, au total, qu'un peu plus de 100 ans sur les
400 cents ans d'histoire de la province. Autrement dit, l'époque glorieuse
de l'Église et des communautés religieuses n'a pas toujours
existé dans le passé, et la période qui précède
immédiatement le concile ne peut pas jouer le rôle de norme.
Cela me conduit à une deuxième remarque qui concerne l'obsession
des données démographiques. Si l'on situe le développement
de la vie religieuse dans la longue histoire de l'Église, particulièrement
en occident, l'on se rend compte que la vie religieuse est habituellement
le fait d'une minorité de croyants et de croyantes. De ce point de
vue, même s'il est triste de voir des communautés s'éteindre,
j'estime que nous allons vers une normalisation des proportions entre le nombre
de fidèles catholiques et le nombre d'entre eux qui s'engagent dans
la vie religieuse. Cela dit, je m'empresse d'ajouter qu'une baisse quantitative
n'équivaut nullement à une baisse qualitative. Le théologien
et dominicain Yves Congar écrivait : « Certes, il a ceci
ou cela qui tombe, qui disparaît. Mais il y a aussi cela qui naît,
qui germe, qui se propose. Je suis porté à penser que ce qui
meurt, se vide, ou tombe représente de grosses choses, très
visibles, dont la disparition laisse un vide très ressenti, alors que
naissent de petites choses à partir d'initiatives locales, en réponse
à des besoins concrets et ayant souvent une grande densité de
signification évangélique ». La vitalité des communautés
religieuses n'est donc pas uniquement une question de démographie.
Les nouveaux membres aujourd'hui
Parlant de démographie, j'aimerais dire quelques mots maintenant à
propos de ceux et celles qui entrent dans la vie religieuse actuellement.
Au plan des statistiques, leur nombre est difficilement quantifiable, les
recensements systématiques et fiables faisant défaut. L'on ne
se trompe pas cependant en disant que les entrées se font au compte-goutte,
et que, de plus, ce ne sont pas toutes les communautés au Québec
qui ont le privilège d'avoir de nouveaux membres. Mais il y en a pourtant :
dans la Congrégation de Notre-Dame, chez les Missionnaires de l'Immaculée-Conception,
les Soeurs de Sainte-Croix, les Frères du Sacré-Coeur, les Capucins,
les Dominicains et j'en passe.
Dans cette même perspective, et même si j'y reviens spécifiquement
tout à l'heure, je veux rendre compte tout de suite l'existence de
nouvelles communautés religieuses fondées à partir des
années 1970. Il est notable que ces nouvelles communautés recrutent
souvent davantage et que leur moyenne d'âge est sensiblement plus basse
comparativement au profil des communautés de fondation plus ancienne.
Autre fait à noter, et je reviens ici aux communautés plus
anciennes : nous retrouvons parmi les nouveaux membres une échelle
d'âges variée. Nous retrouvons toujours des jeunes (18-35 ans)
qui s'engagent dans la vie religieuse et dont c'est le premier choix de vie.
Par ailleurs, il y a également des personnes d'âge plus avancé
qui se joignent aux communautés actuellement. Pour ne prendre qu'un
exemple, parmi les deux ou trois soeurs entrées ces dernières
années chez les moniales dominicaines de Berthierville, nous retrouvons
des femmes dans la cinquantaine, voire au début de la soixantaine,
qui ont été mariées, ont eu des enfants aujourd'hui adultes,
et elles sont même grands-mères. Comme quoi l'adéquation
vocations égale jeunesse ne s'impose pas nécessairement.
Le défi du dialogue intergénérationnel
Néanmoins, parlant des membres plus jeunes, je trouve important de
signaler qu'ils se trouvent régulièrement en situation de minorité
générationnelle. La disproportion est souvent importante entre
le nombre de membres âgés et ces membres plus jeunes. L'image
est celle de la pyramide inversée. J'aimerais apporter trois remarques
à ce sujet.
Premièrement, ce que vivent les communautés religieuses, elles
le vivent au diapason de ce qui se vit dans l'ensemble de la société
québécoise. Une population qui prend de l'âge et des familles
qui font peu d'enfants. L'originalité des communautés religieuses
est de vivre ce phénomène de disproportion de manière
plus accentuée et dans un processus accéléré.
Deuxièmement, ce que vivent les communautés religieuses vieillissantes
est un fait nouveau et qui a peu de précédent dans l'histoire
passée. Vivre jusqu'à 80, 90 ans et plus n'est plus un fait
étonnant aujourd'hui. Cependant, dans la vie des communautés,
la vieillesse à long terme pose des défis particuliers à
la vie et à l'organisation des communautés. Et pour cela, nous
avons peu ou même pas de modèles de référence hérité
du passé. Cela oblige les communautés à s'adapter de
manière novatrice à la présente réalité.
Troisièmement, j'estime que les communautés religieuses, dans
la mesure où il y a une représentation quelque peu équilibrée
des générations, ont un message fort à envoyer au reste
de l'Église et de la société. Nous vivons dans un contexte
où nous séparons aisément les générations :
les vieux d'un côté, les jeunes de l'autre. Les contacts entre
eux sont sporadiques. La communauté religieuse, quant à elle,
propose un projet de vie, au quotidien, où différentes générations
seront amenées à se côtoyer. Le défi lié
à cela est celui du dialogue intergénérationnel. De ce
point de vue, l'apport des communautés religieuses à la vie
de l'Église et de la société peut être précieux
si l'on sait le vivre et l'entendre.
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[1] Bernard Denault, « Sociographie
générale des communautés religieuses au Québec (1873-1970). Éléments de problématique »,
dans »Bernard Denault et Benoît Lévesque, Éléments pour une sociologie
des communautés religieuses au Québec, Montréal et Sherbrooke, Presses
de l'Université de Montréal et Université de Sherbrooke, 1975, p. 48, tableau
4.
[2] Sur ce sujet voir :
Rick van Lier, Comme des arbres qui marchent. Vie consacrée et charismes
des fondateurs, Ottawa, Novalis, 2007, 167 p.
[3] Conférence religieuse
canadienne, « Statistiques CRC - en date du 1er janvier 2007 »,
dans http://www.crc-canada.org/bd/fichierNouveaute/482_1.pdf
[consulté le 6 septembre 2008], p. 1.
[4] Anne-Marie Sicotte,
Femmes de lumière. Les religieuses québécoises avant la Révolution tranquille,
Montréal, Fides, 2007, p. 13.
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