Qu'advient-il des communautés religieuses au Québec ?
Rick
van Lier, o.p.
suite du texte
2. L'internationalité des communautés
J'en viens au second indice vitalité de la vie religieuse au Québec :
l'internationalité des communautés.
Nous avons l'honneur d'avoir parmi nous le maître de l'Ordre dominicain,
ainsi que son assistant qui vous ont été présentés.
Le frère Carlos est argentin. Le frère Allan est britannique.
Moi-même je suis originaire des Pays-Bas. Et parmi nos étudiants
à l'Institut, nous avons des religieux et des religieuses venant de
la Colombie, du Mexique, de la Guinée, du Madagascar, d'Haïti,
de la Côte d'Ivoire, du Congo, du Vietnam... Sans compter les autres
étudiants de l'Institut qui proviennent du Québec, du Canada
et de d'autres parties du monde. Ce rapide tour d'horizon démontre,
d'une part, que l'Église catholique n'a jamais si bien portée
son nom : catholique, en grec, signifie justement universel. Et que d'autre
part, les communautés religieuses, comme groupes ecclésiaux,
sont à la fine pointe de cette réalité de par leur constitution
souvent internationale.
En nous situant spécifiquement au plan de la vie religieuse, l'internationalité
des communautés présente tout à la fois une chance et
des défis.
Une chance, tout d'abord. L'extinction de certaines communautés religieuses
au Québec ne signifie pas nécessairement la disparition des
communautés elles-mêmes. Dans certaines régions du monde,
comme en Afrique, en Amérique latine, ou encore dans certaines régions
d'Asie, ces communautés connaissent une croissance. Par ailleurs, nous
pouvons aussi noter ces dernières années, que plusieurs communautés
du Québec ont fait appel à de leurs membres provenant de pays
étrangers. Et ces personnes viennent au Québec non pas pour
raisons d'études, mais spécifiquement pour travailler à
la mission de la communauté ici. Il s'agit, à mon sens, d'une
voie d'avenir.
Cela dit, cette orientation comporte également des exigences et des
défis. Une exigence importante concerne l'accueil, la formation et
l'accompagnement de ces religieux et religieuses nouvellement arrivés
au Québec. Dans cette ligne, les programmes de formation missionnaires
qui sont offerts aux missionnaires laïques et religieux du Québec
qui partent vers l'étranger, peuvent être mis à profit,
mais en sens inverse, pour les missionnaires étrangers qui viennent
vivre et travailler au Québec.
Au plan des défis, j'en mentionnerai un qui regarde le dialogue interculturel.
Les orientations actuelles de plusieurs communautés religieuses vont
refaçonner non seulement le visage extérieur des communautés,
mais vont conduire ces mêmes communautés à se transformer
de l'intérieur. Je parle de dialogue. Et dans un dialogue, il y a une
transformation des deux parties. Concrètement, la vie religieuse en
Occident a imposée sa théologie et son mode de vie à
l'ensemble des pays où elle s'est implantée à partir
principalement de l'Europe et de l'Amérique du Nord. Actuellement,
le catholicisme est en croissance démographique au plan mondial, et
les lieux les plus dynamiques et en croissance relative se trouvent en Amérique
latine, en Afrique et en Asie. La vie religieuse participe de ce même
mouvement. De ce fait, il faudra s'attendre et même souhaiter que la
vie religieuse dans l'avenir soit moins polarisée par l'Europe et l'Amérique
du Nord et reflète davantage l'internationalité effective des
communautés au plan de la théologie et des pratiques. De ce
point de vue, la vie religieuse aura une mission d'avant-garde dans une Église
et une société de plus en plus cosmopolite.
3. La participation des laïques
Il y a un troisième élément de vitalité que j'aimerais
mettre en valeur : c'est la participation des personnes laïques
à la vie des communautés religieuses [5] .
Le phénomène que j'aborde ici n'est pas typique au Québec.
Dans plusieurs pays du monde nous constatons un intérêt grandissant
des personnes laïques pour la spiritualité, la mission ou encore
le mode de vie des communautés religieuses.
De manière schématique, nous pouvons identifier trois modalités
de liens entre des personnes laïques et des personnes dites religieuses,
c’est-à-dire qui font profession des trois voeux (pauvreté,
chasteté et obéissance) et qui vivent en communauté.
D'abord, un modèle fort ancien et qui prend un essor particulier au
Moyen Âge : les Tiers-Ordres. Aux XIIIe et XIVe siècles
naissent des communautés qui en raison de leur régime économique
vont s'appeler des Ordres mendiants. Ce sont, par exemple, les Franciscains,
les Dominicains ou encore l'Ordre du Carmel. Dans le développement
de ces nouvelles communautés, des personnes laïques vont s'agréger
à la communauté qui se présente comme un Ordre composé
de branches. Pour prendre l'exemple de l'Ordre dominicain, saint Dominique
a d'abord fondé la branche contemplative des moniales dominicaines
(1207), puis vient la branche des Frères Prêcheurs (1216) et
enfin, apparaît une branche laïque appelée Tiers-Ordre (1285).
Les laïcs dominicains (hommes, femmes, mariées ou célibataires)
font intégralement partie de l'Ordre dominicain et sont, de par leur
engagement, relié au Maître de l'Ordre au même titre que
les moniales et les frères. Un lien profond unissent les branches de
l'Ordre, mais chacune d'elle a aussi sa vie respective avec une certaine autonomie
par rapport aux autres branches. Dans le cas des laïques, ils vivent
la spiritualité et la mission de l'Ordre dominicain, ils appartiennent
à une Fraternité du laïcat dominicain (qui est le nom qui
a replacé celui de Tiers-Ordre), mais continuent de vivre une vie pleinement
laïque avec leurs engagements familiaux et professionnels.
Un second modèle est lié aux congrégations apostoliques
nées principalement dans le cours du XIXe et du XXe siècle.
Il s'agit de congrégations de frères, de pères ou de
soeurs, qui n'avaient pas nécessairement prévu au moment de
la fondation que des laïques participeraient à leur vie. Or, depuis
plus d'une vingtaine voire une trentaine d'années dans certains cas,
des personnes laïques ont demandé à vivre un lien privilégié
avec ces communautés. En général, ces personnes laïques
prennent le nom « d'associés ». Ils continuent à vivre
leur vie de laïque, tout ayant des liens signifiants avec la communauté
religieuse. Ils participent à la spiritualité, parfois à
la mission des communautés. Le lien organique, quant à lui,
entre les personnes laïques et la communauté, va prendre des visages
divers. Selon les communautés, ce lien institutionnel se cherche encore.
Dans certains cas, l'intégration des personnes laïques à
l'organigramme des congrégations est rendue à un stade plus
avancé.
Un troisième modèle, également récent, concerne
certaines des communautés nées au cours des trente ou quarante
dernières années. Dans ces communautés, on propose une
intégration des personnes laïques beaucoup plus poussée
que dans les deux modèles précédents. Selon les cas,
il possible que des personnes laïques et des personnes consacrées
par les trois voeux, vivent intégralement la vie communautaire. Parmi
ces personnes laïques, il est possible de retrouver des membres célibataires,
mais aussi des couples mariés, le cas échéant avec leurs
enfants. On ne parle pas ici de branches, ni d'associés, mais de membres
au sens plein du terme avec des engagements particularisés selon leur
état de vie.
L'engagement des personnes laïques auprès ou au sein des communautés
religieuses représente une fécondité réelle dans
la vie des communautés. La venue des laïques ne vient pas remplacer
la vie religieuse. Mais elle vient sans aucun doute l'enrichir dans la complémentarité
des vocations.
4. De nouvelles fondations
Mon quatrième et dernier signe de vitalité de la vie religieuse
au Québec concerne les nouvelles fondations, auxquelles j'ai fait allusion
à quelques reprises. J'y reviens plus spécifiquement.
Durant la période qui a suivi le concile Vatican II, en plusieurs
lieux du monde, nous avons vu naître de nouvelles communautés
religieuses. Il en est de même au Québec. Au cours des dernières
décennies une vingtaine de nouvelles communautés ont vu le jour
au Québec. La moitié d'entre elles sont nées au Québec,
l'autre moitié vient de la France [6] .
Ces communautés sont nouvelles, d'abord du point de vue chronologique :
elles sont nées après le concile. Mais leur nouveauté
se situe également ailleurs, au niveau du modèle de vie religieuse
qu'elles mettent en place. D'une part, nous retrouvons des communautés
de fondation récente qui reproduisent grosso modo le modèle
classique des instituts religieux reconnus par l'Église : communautés
d'hommes ou de femmes, tous célibataires et engagés par les
trois voeux. C'est le cas, par exemple, des Fraternités monastiques
de Jérusalem, des Petits frères de la Croix, ou encore de la
Congrégation St-Jean. D'autre part, il existe de nouvelles communautés
qui innovent à deux points de vue. Certaines communautés regroupent
ensemble des hommes et des femmes en une même vie communautaire. Nous
pouvons mentionner, dans cette catégorie, la Famille Myriam Beth'léhem
ou encore la Famille Marie-Jeunesse. Puis, il y a des communautés qui
en plus de la mixité hommes-femmes intègrent aussi des personnes
mariées au sein de la communauté. Je pense ici à la Communauté
du Chemin Neuf ou encore à la Communauté des Béatitudes.
Dans ces derniers cas, il y a une innovation qui ne permet pas à encore
à l'Église, comme institution, d'intégrer ces communautés
dans la catégorie juridique des instituts religieux, au même
titre que les communautés religieuses dont j'ai parlé jusqu'à
présent.
Est-ce que ces nouvelles communautés remplaceront les plus anciennes ?
Je ne le crois pas. Par contre, il est prévisible dans l’avenir
au Québec que le nombre de membres appartenant à ces nouvelles
communautés équivaille au nombre de ceux qui appartiennent aux
communautés plus anciennes. Dans cette perspective, et dans un souci
de communion ecclésiale et aussi d’entraide, il existe actuellement
à la Conférence religieuse canadienne un comité de dialogue
entre communautés anciennes et communautés nouvelles. Ce comité
a pour but, et je cite : « de vivre et de promouvoir le dialogue
entre les communautés anciennes et les communautés nouvelles
pour bâtir l’Église ensemble dans l’unité ».
C’est une voie prometteuse et dont la fécondité s’éprouvera
au cours des prochaines années.
Conclusion
Ma question initiale était : qu'advient-il des communautés
religieuses au Québec ? Un premier portrait a permis de tracer
les grandes lignes de la réalité de la vie religieuse au Québec.
Par ailleurs, j'ai voulu conduire nos regards, non pas vers ce qui meurt,
mais vers ce qui vit.
En adoptant une pareille vision des choses, je ne crois pas être naïf
ou « jovialiste ». Je suis plutôt habité par une espérance
têtue. Cette perspective est aussi en lien profond avec la mission et
les options de l'Institut de pastorale : une foi en la Vie que Dieu fait
germer, et le souci de s'outiller adéquatement pour oeuvrer avec responsabilité
et pertinence dans le jardin de l'Église et du monde.
En terminant, j'aimerais vous laisser sur une citation, elle me rejoint comme
professeur d'histoire de l'Église, préoccupé par la longueur
du temps : « Qui n'a pas le regard long ne peut pas espérer ! » [7]. C’est cette espérance
et ce regard aiguisé que je vous souhaite de développer dans
le cours de votre formation à l’Institut de pastorale des Dominicains.
(retour au début du texte)
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[5] Sur ce thème voir :
Rick van Lier, « À la source de l'arrimage. Un charisme donné en partage »,
dans Cahiers de spiritualité ignatienne, no 113, Laïques
et personnes consacrées. Quel arrimage ? Actes du Colloque 2004, 2005,
pp. 29-44. Voir également l'incontournable ouvrage de Bernadette Delizy, Vers
des « Familles évangéliques ». Le renouveau des relations entre
chrétiens et congrégations, Paris/Montréal, Éd. de l'Atelier - Éd. Ouvrières/Novalis,
2004, 585 p.
[6] Sur ce sujet, voir
nos publications, entre autres : Rick van Lier, Les nouvelles communautés
religieuses dans l'Église catholique du Québec, Québec, Programme de maîtrise
en sciences humaines de la religion, Université Laval, 4e édition,
1996, 329 p. ou encore « Vitalité de la vie consacrée dans les nouvelles
communautés religieuses », dans La vie des communautés religieuses,
vol. 60, no 5, novembre-décembre 2002, p. 301-311 [Aussi disponible
sur le site internet des Dominicains du Canada : http://www.dominicains.ca/VR/Avenir/lier_vitalite1.htm].
[7] Gilles Routhier, 40
ans après Vatican II. Espérer, Ottawa, Novalis, 2007, p. 15.
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