Objet du panel : Raconter la manière dont je vis
mes options religieuses au quotidien de ma vie
Sylvie
Latreille
Participation au Panel « Femmes et Religions »,
Centre culturel chrétien de Montréal (CCCM), 14 octobre 2004
Je ne peux entrer dans le sujet sans d'abord tracer les contours du quotidien
de ma vie. Ce quotidien se passe en un lieu donné à une époque précise :
c'est au Québec en 2004. Ce facteur ne sera pas sans influencer ma réflexion.
Je voudrais aussi spécifier que le quotidien de ma vie se déroule en pleine
sécularité. Originaire d'une famille tissée par le monde des affaires
(ma grand'mère maternelle fut l'investigatrice), je constate aujourd'hui que
dans mon milieu familial, la référence à la foi chrétienne est caractérisée
par l'indifférence.
Le quotidien de ma vie, c'est aussi le monde de la théologie et de la pastorale,
ici, à l'Institut de pastorale des Dominicains. En conséquence, de par mon
milieu de travail et comme théologienne, je consacre une grande partie de
mon quotidien à la réflexion et au travail de l'intelligence de la foi dans
une confession dont je suis héritière, catholique romaine.
Si je n'ai pas choisi de naître dans le monde des affaires, par ailleurs,
j'ai choisi un jour la théologie et la pastorale de cette confession de foi.
Depuis plus de 30 ans, je côtoie deux mondes appartenant à deux univers étrangers
l'un à l'autre dans un va-et-vient de ruptures et de continuités. La quête
d'équilibre entre ces deux mondes marque très certainement ma manière de vivre
mes options religieuses parce que cela suppose une manière d'être à la
fois aux deux mondes dans un souci de cohérence et de pertinence pour éviter
le piège d'une dichotomie artificielle. Cela serait trop facile.
Pour éviter ce piège, j'ai eu à me situer. Je me vis d'abord comme femme :
une femme mariée, devenue mère et devenue grand'mère. Et depuis l'âge de 25
ans, jour après jour, je deviens chrétienne.
En acceptant cette invitation, je savais que je prenais un risque. Prendre
du temps pour préparer et réfléchir sur ce sujet, c'est aussi prendre de front
la question suivante : celle de la pertinence du christianisme. Au-delà
des frontières des confessions de foi, au delà des frontières de l'Église
catholique romaine, c'est l'enjeu même de la pertinence du christianisme qui
se joue au fil des jours. En conséquence, non seulement, le christianisme
m'engage-t-il dans une manière de le vivre mais plus fondamentalement, il
m'incite à une constante relecture de sa pertinence dans la pratique. Comme
femme chrétienne, je dirais que je vis ma religion en la questionnant sans
cesse avec lucidité et critique, avec un souci pour le travail de l'intelligence
tout en exécutant un saut dans la foi. La pertinence du christianisme se pose
en regard du sens à la vie et à même mon expérience, j'ai à éprouver ce que
le christianisme propose comme voie d'humanisation. De plus, je ne peux réfléchir
sur le sujet sans prendre en considération ce qui se passe sur la scène mondiale.
Pour illustrer mon propos, je veux maintenant, vous partager deux courtes
histoires personnelles.
Le 11 septembre 2001, j'avais un message de mon fils, dans ma boîte vocale.
Vivant aux Etats-Unis, à l'autre bout du continent et à trois heures de décalage
horaire, il me demandait de le rappeler aussitôt que cela m'était possible :
« Maman, c'est Michel, je viens de me lever et d'écouter les
nouvelles. Je ne comprends pas ce qui arrive à New York mais ici les
frontières sont fermées et les vols aériens arrêtés. Je ne peux pas dire que
je sois à l'aise. Téléphone-moi, SVP. »
Je l'ai rappelé et nous avons eu une longue conversation. Vite, j'ai saisi
que son appel s'adressait non seulement à sa maman mais aussi à la femme croyante.
« Dis-moi, maman, est-ce que les religions conduisent aux guerres ? »
Si depuis l'événement du 11 septembre, cette question a été posée par des
jeunes de sa génération (25 ans), analysée dans différents congrès scientifiques
et qu'elle ait fait l'objet de publications, l'angle change d'approche lorsque
la question est posée par son propre fils. J'ouvre une parenthèse : adolescent,
à la question « que fait ta mère ? », il répondait, maman conduit
des spoutniks aquatiques. Une manière originale de taire l'étrangeté. Je referme
la parenthèse.
C'est comme chrétienne que j'ai reçu la chose. Qu'est-ce que je réponds à
mon fils, compte tenu du drame humain du 11 septembre, révélateur d'une humanité
brisée ? Qu'est-ce je réponds compte tenu de la fabrication d'un sens
à donner à un non-sens ? Qu'est-ce que je continue de répondre
compte tenu de toutes les conséquences vécues depuis l'événement ? Comment
mes options religieuses vont-elles survivre à l'épreuve de l'histoire et quelle
est la crédibilité du christianisme ? S'il a structuré l'Occident, va-t-il
maintenant le déstructurer ? Les questions se bousculent et les éviter
me priverait d'une lucidité pour comprendre les enjeux qu'elles soulèvent.
Ces questions me gardent vigilante.
Cette vigilance se traduit aussi par un souci de transmettre un héritage
non seulement culturel mais spirituel aux miens. Cela m'amène à la deuxième
histoire.
Mon mari et moi sommes de nouveaux grand-parents. Et c'est à tenir ma petite-fille
dans mes bras que je réalise que la Vie se transmet « par en-avant ».
La naissance de Léa, à ce moment-ci de l'histoire de la famille, ouvre des
horizons insoupçonnés dans cette quête du sens à la Vie. Donner naissance
à une enfant et en espérer d'autres est l'acte de foi, posé par ma fille et
mon beau-fils. Fondamentalement, foi en la Vie. À leur demande, je suis à
préparer le baptême de Léa. Par ailleurs, pour ce faire, comme la future marraine
n'a pas été confirmée enfant, je la prépare pour sa confirmation. La confirmation
et le baptême auront lieu dans une même célébration.
Cette expérience me situe comme éducatrice à la foi chrétienne d'une manière
drôlement plus percutante que ne le fait mon travail à l'Institut de pastorale.
Initier une jeune de 18 ans à la foi chrétienne, l'accompagner à même une
relecture de sa propre vie pour y discerner des traces vives du Dieu de Jésus
Christ, trouver un vocabulaire ajusté à ses références, prendre le temps de
l'écouter dans ses questions, la voir cheminer avec vivacité est pour moi
un temps de grâce. C'est un temps du faire mémoire, un temps pour transmettre
d'une génération à une autre. Or, ce temps d'initiation me plonge tête première
dans mes options religieuses, dans la tradition de ma confession de foi, ses
aspirations et ses fragilités, dans ses pratiques pastorales et ecclésiales.
Le défi est grand : d'une part, revisiter la dimension communautaire
de notre foi et d'autre part, la conjuguer avec l'expérience personnelle de
cette jeune afin de tisser de liens porteurs de sens. Ce temps consacré à
l'initiation me force à épurer ce qui fonde le christianisme, pour en faire
jaillir l'essentiel. La fougue de ses questions m'aide à retoucher
à ce qui me fait vivre comme femme, comme chrétienne et elle contribue à
développer des habilités et des attitudes, pour proposer cet essentiel, avec
un souci d'intelligence da la foi. Voilà ce que je désirais vous partager.
Je voudrais terminer avec une réflexion de Gregory Baum, de l'Université
McGill. S'inspirant d'Antonio Gramsci, il écrit :
« pour transformer
une société, il faut un engagement à deux niveaux différents, une lutte culturelle
et une lutte par l'action. (...) La lutte culturelle, développant un esprit
critique, se poursuit dans l'enseignement, la communication, l'écriture et
les débats publics. »
Ma quête de sens comme femme chrétienne,
au quotidien de ma vie, oeuvre dans cette perspective et c'est à même
deux mondes, ceux dont je vous ai parlés, qu'elle est possible.
Baum, Gregory, « Religion et politique : regard objectif, regard
subjectif » dans Sciences pastorales, 23-1 (2004), p.
17.
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