Denis Gagnon, o.p.
Article paru dans la revue Parabole, mars-avril 1999
Le corps prie-t-il ? Peut-il prier les psaumes ? Rapprocher le
corps, la prière et les psaumes, c'est penser aux attitudes physiques de la
prière. Le corps se met à genoux, se dresse debout, s'assoit, s'incline, lève
les bras. Mais le corps ne s'arrête pas là. Il est plus vaste que les attitudes
classiques de la prière. Et il n'est pas moins prière quand il ne prie pas !
Saint Augustin disait que Dieu accueille le moindre de nos soupirs comme une
prière. Je pratique les psaumes au quotidien depuis plus de trente ans. Racontons
cela.
Les psaumes situent mon corps au présent. Les mots ont de l'âge; ils racontent
de vieux récits. Mais chaque psaume déroule un scénario vécu par des milliers
de psalmistes à travers les siècles. Y compris en mon siècle et en ma propre
existence.
Mes corps
Que fait mon corps quand je proclame les psaumes ? J'oserais même dire :
que font mes corps ? C'est à plusieurs corps que je dis les psaumes :
le corps de chair que je suis, le corps social, le corps des autres amarré
au mien, le corps ecclésial tout autant en moi qu'autour de moi. Je suis un
peu tout cela et davantage.
Il y a aussi mes multiples états de corps (comme on dit « états d'âme ») :
le corps en fête, le corps vigoureux, le corps fatigué, le corps déprimé,
le corps heureux, le corps violent, le corps blessé, le vieux corps. Je suis
tout cela à différents moments de ma vie, au fil des événements. Je suis une
caravane. Comme un voilier d'outardes, je me remplace constamment à la pointe
de la flèche : tantôt joyeux, tantôt malheureux, tantôt agressif, tantôt
entreprenant, tantôt affectueux, et j'en passe. Les psaumes me donnent des
mots. Ils m'offrent des paysages pour apprivoiser ceux que mon corps traverse.
Ils recomposent mes états de corps. Ils me créent des romans autobiographiques.
La danse de mon corps
Prier les psaumes, c'est mettre mon corps en mouvement. Je m'élance sur la
piste. Sur la musique des événements, je m'entraîne dans la danse de la vie.
J'exprime et j'imprime jusque dans ma chair l'histoire qui me compose. Les
psaumes me créent. Je les laisse vieillir en moi et ils me guident vers la
maturité.
Voilà que je me recroqueville. La peur est là; elle me taraude. Je frémis;
je blêmis, je fige.
Les
liens de la mort m'entouraient, le torrent fatal m'épouvantait;
des liens infernaux m'étreignaient : j'étais pris aux pièges de
la mort
Ps 17(18),5-6 [1]
Et puis, je me déplie, je tends les bras, j'appelle de tous mes gestes, parfois
de toute ma voix.
Le
soir et le matin et à midi, je me plains, je suis inquiet.
Ps
54(55),18
Puis, vient un autre corps. Je le sens, il me touche. Il me protège. Il
s'appelle amitié, amour, solidarité, fraternité, communion, peuple. Il a
l'odeur et les gestes de Dieu. Je m'apaise, je détends mon corps. Je marche
à plusieurs maintenant.
Oui,
il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d'être unis !
Ps 132(133),1
Parfois, ça va jusqu'à la joie : c'est trop beau en soi ou devant soi !
Le corps s'émerveille. Le corps accueille la parole chaleureuse. Il savoure
la guérison après la meurtrissure. Il communie au corps joyeux des autres.
Il s'abandonne à la joie gratuite. Alors les pieds se mettent à bouger. Ils
inventent des rythmes; ils appellent la musique. La voix s'en mêle. Les doigts
se délient; les mains applaudissent !
Dans
Sion, allégresse pour son Roi ! Dansez à la louange de son nom, jouez
pour lui, tambourins et cithares.
Ps 149,2-3
Mon corps résiste aussi. Il se raidit; il proteste devant des corps bafoués,
torturés, brimés. Leurs cris parviennent à mes oreilles. Leur silence résonne
jusqu'à moi.
La
bouche de l'impie, la bouche du fourbe, s'ouvrent contre moi :
ils parlent de moi pour dire des mensonges;
ils me cernent de propos haineux.
Ps108(109),2-3
Mon corps n'accepte pas. Il crie que tous les corps sont précieux : ils
ont droit à leur espace vital. Domestiques ou sauvages, tout corps a droit
à sa liberté !
Dieu
qui fais justice, Seigneur, Dieu qui fais justice, parais !
Ps
93(94),1.
Une ancienne traduction, moins pudique, disait : « Dieu
des vengeances, Seigneur... »
Le corps à la dérive
Quand j'ai le corps fatigué ou malade, c'est souvent parce que je lui en
ai beaucoup demandé. Je travaille et je force mon corps au dépassement. Pas
surprenant qu'il s'épuise.
À
quoi te servirait mon sang si je descendais dans la tombe ?
La poussière peut-elle te rendre grâce et proclamer ta fidélité ?
Ps 29(30),10
Alors, je met mon corps au repos, je le soigne. Il en profite pour contempler
l'ouvrage; il médite sur le sens; il donne des raisons à sa raison.
Tu
te nourriras du travail de tes mains : heureux es-tu ! À toi, le
bonheur !
Ps 127(128),2
Il m'arrive d'avoir le corps coupable. Il a bifurqué. Il s'est fait délinquant.
Il a laissé le péché l'envahir. Ce n'est jamais très beau, ces jours-là,
de vrais temps d'automne pluvieux. Ça gronde à l'intérieur. Ça sent la honte
et le regret. Les yeux ne lèvent pas haut.
Pitié
pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon péché.
Ps 50(51),3-4
D'autres corps me parleront-ils de pardon ? Peut-être me diront-ils :
Le
Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d'amour;
il n'agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.
Ps 102(103),8.10
Parfois, souvent même, j'ai le corps qui attend. Quand il a soif, quand il
sent le vide au fond de lui-même, quand il est seul ou isolé, quand il cherche
d'autres corps.
Dieu,
toi mon Dieu, je te cherche dès l'aube; mon âme a soif de toi;
après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau.
Ps 62(63),2
Le corps alors reprend la promesse. Il se dessine en forme d'espérance.
Il s'installe près d'une fenêtre, sur un rocher, à un carrefour, partout
où des routes viennent, partout où des chemins arrivent. Si vous pouviez
me voir ces jours-là : je rêve, j'habite déjà demain.
Ton
amour vaut mieux que la vie; tu seras la louange de mes lèvres !
Comme par un festin, je serai rassasié;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.
Ps 62(63),4.6
Ma prière ? Un corps à corps avec les psaumes. Jusqu'à la venue d'un
corps attendu dans les siècles anciens. Il se révèle à moi quand j'entends,
même au milieu des psaumes : « Le corps du Christ ! »
Il est en face de moi, lointain et proche, un et multiple, divin et fraternel.
Je laisse émerger de mon corps terreux : « Amen ! »
Le corps de Dieu entre alors en alliance avec mon corps d'homme et, par
moi, avec tous les corps humains. Je me surprends à prolonger les vieilles
prières avec d'autres mots :
Je
crois à la résurrection de la chair et à la vie éternelle.