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Elaine Champagne, l.o.p.
Texte inédit, octobre 2004

Une prière enfantine ?

Les mots d’enfants sonnent souvent de façon anodine et font sourire. Parce que les tout-petits ne voient pas le monde avec la complexité des adultes, parce qu’ils ont encore tout à apprendre de la vie, la fraîcheur de leurs propos rejoint l’imaginaire de l’adulte qui, lui, sait beaucoup plus et beaucoup mieux – expérience oblige. Dans cette perspective, l’adulte se doit de tout apprendre aux enfants.

Mais survient le doute. Qu’en est-il de la compréhension de l’enfant ? Si l’enfant était sujet de son expérience ? Et si ses propos faisaient sens ? Dans le domaine du spirituel, cela pourrait signifier que l’enjeu serait moins de trouver ce qu’il faut dire à l’enfant pour nourrir sa foi que de reconnaître, d’entendre ce que l’enfant exprime déjà de son expérience spirituelle. Quand l’adulte se risque à l’école des enfants, un véritable dialogue peut s’engager.

Je me propose dans ce qui suit de prendre ce risque de laisser la parole à des enfants afin de découvrir l’expérience de prière dans leur témoignage. Après avoir brièvement situé les recherches actuelles en spiritualité des enfants, je proposerai trois courtes observations d’enfants qui font référence à la prière. Une brève analyse de contenu permettra de faire ressortir les traits caractéristiques de ces situations avant d’en proposer une interprétation théologique de type corrélatif. Est-il possible que les enfants puissent nous apprendre à prier ? [1]

Spiritualités d’enfants

Il est étonnant de constater que la recherche en matière de spiritualité des enfants, sauf exception, date tout au plus du début des années 1990. La reconnaissance de l’enfant en sa qualité de sujet de même que l’élaboration de nouvelles pédagogies catéchétiques ont certainement contribué à l’émergence d’un intérêt authentique pour mieux tenir compte de l’expérience propre des enfants au sujet du religieux et du spirituel. Or, en ce qui concerne les recherches récentes en matière de spiritualité des enfants, un constat étonnant s’impose. Alors que d’une part des spécialistes de plusieurs domaines séculiers – éducation, psychologie, psychanalyse et travail social par exemple [2] - montraient de plus en plus d’intérêt pour l’expérience spirituelle des enfants, d’autre part, des théologiens [3] semblaient interdire aux enfants l’accès à la spiritualité. Selon eux, une spiritualité authentique exigerait la capacité de conscience de soi et l’élaboration d’un système de valeurs cohérent, sciemment intégré à l’existence quotidienne : des compétences inaccessibles aux enfants, en particulier aux tout-petits de moins de 6 ans.

À la même époque, apparaît de façon marquée une distinction qui continuera de s’accentuer entre religion et spiritualité. Pour faire très – trop – court, selon ce courant maintenant admis, la spiritualité fait plutôt référence à l’expérience intérieure de la personne humaine en relation, alors que la religion réfère à la forme et aux expressions de cette spiritualité en relation plus explicite avec un ou des absolu(s), par exemple le Dieu des religions monothéistes.

Par ailleurs, durant ces mêmes années, les écrits d’éducation religieuse destinés aux jeunes se multiplient et la sensibilité des auteurs au point de vue et à l’expérience des enfants s’accentue [4] . Une question surgit alors tout naturellement. Comment nourrir et fortifier la vie spirituelle des enfants sans d’abord la reconnaître pour ce qu’elle est et sans en identifier les traits majeurs ?

C’est alors que deux anglais, David Hay – professeur en éducation spirituelle à Oxford – et Rebecca Nye – chercheure en études religieuses et théologiques à Cambridge – proposent, à partir d’interviews d’enfants d’âge scolaire, plusieurs catégories de sensibilité spirituelle (spiritual sensitivity) que je traduirai comme suit : le sens du présent, le sens du mystère, le sens des valeurs et surtout la conscience relationnelle (relational consciousness [5] ).

La spiritualité des enfants d’âge préscolaire, des tout-petits de 3 à 6 ans, demeurait encore inexplorée. Elle exigeait une toute autre approche que celles utilisées pour leurs aînés de plus de 6 ans. [6] En effet, les enfants de moins de 6 ans utilisent en grandes proportions d’autres langages que celui de la communication verbale pour s’exprimer. Comment reconnaître la dimension spirituelle de leur expérience, dans le plus profond respect de leur vulnérabilité d’enfant ?

Mes recherches de type phénoménologique auprès d’enfants de 3 à 6 ans mettent en relief ce que j’ai appelé des modes d’être, révélateurs du spirituel [7] . Trois modes d’être ont été relevés de l’observation de tout-petits : le mode d’être sensible – dans l’expérience du corps et des sens ; le mode d’être relationnel – dans la relation aux adultes, aux autres enfants et au transcendant ; et le mode d’être existentiel – dans la relation à ce qui se passe, dans le temps et dans l’espace.

Or les résultats de la recherche ont suscité à nouveau mon étonnement. Bien que l’observation naturelle ait permis de rendre compte de moments d’intériorité ou de dissipation vécus par les tout-petits, et même si les aînés (6 ans) ont soulevé des questions d’ordre moral, il n’a jamais été question de Dieu, directement ou indirectement, de la part des jeunes enfants de ce groupe. Laissés à eux-mêmes, les enfants rencontrés dans des centres de petite enfance n’ont absolument rien exprimé qui fasse la moindre allusion au religieux. D’où vient cette absence ? Peut-on parler alors de relation à Dieu ? Une relation à Dieu à cet âge est-elle possible ? Par ailleurs, une spiritualité sans Dieu est-elle véritablement spirituelle ? Comment alors aborder la question de la prière des tout-petits ?

Une question

Dès le départ, il faut rappeler que nul ne peut connaître le for intérieur d’autrui. “Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ?” (1 Co 2, 11). Alors comment rendre compte avec justesse de l’expérience d’autrui, si ce n’est par son témoignage ? Il faut donc s’intéresser à la question de la parole et de la distance inéluctable qu’elle dévoile entre les interlocuteurs. Toute expérience possède une dimension incommunicable.

La question se complexifie si l’on tient compte de l’importance du langage non verbal chez les tout-petits. Les enfants d’âge préscolaire en sont encore à se familiariser avec le langage parlé. À l’étape de leur développement appelée sensori-motrice, entre 3 et 6 ans, les jeunes enfants perçoivent le monde et s’y expriment avec tout leur corps. La distance s’élargit et le mystère de l’autre s’approfondit. L’expérience des enfants recèle aussi ce quelque chose d’incommunicable.

Or, la prière est langage. Elle s’adresse à quelqu’un : à une personne humaine – un ami, un parent – ou à Dieu. En christianisme, ce Dieu qui nous est plus Intime que nous-même, ce Dieu radicalement Autre, est Indicible. En cela, la prière, dans sa relation à l’Indicible, témoigne en quelque sorte de l’incommunicable mystère de chaque personne, de chaque enfant.

Lors d’une eucharistie familiale où sont rassemblés quelques couples avec leurs jeunes enfants autour d’une table basse, Pascale (3 ans) s’assoit tout droit face au prêtre, de l’autre côté de la table. Avec le plus grand sérieux, et durant toute la prière eucharistique, elle fait les mêmes gestes que lui. Pascale paraît toute absorbée par ses gestes, toute intériorisée, bien qu’elle se laisse un peu distraire par les autres enfants à côté d’elle. Sa mère explique qu’elle est à l’âge de l’imitation. S’agit-il simplement d’un jeu, d’une imitation ? S’agit-il d’une prière ? Ou peut-être les deux ? Qui pourrait savoir ce qui l’habite en toute vérité ?

En somme, comment savoir si vraiment les tout-petits prient ? Comment savoir s’ils savent ce que c’est que prier ?

Afin d’explorer cette éventualité de la prière des tout-petits, il nous faut d’abord nous ouvrir au doute : “Et si c’était vrai ?”. Il nous faut nous ouvrir à l’inattendu, au mystère de l’expérience de l’autre. Nous ne savons pas tout de l’enfant que nous rencontrons, qui est là, devant nous. Afin de nous disposer à l’entendre en vérité, nous sommes invités à croire en la démarche spirituelle de l’enfant. Nous sommes ici appelés à croire qu’une prière d’enfant est possible. Mais quelle est cette prière ?

Prières d’enfants

La réflexion qui suit s’appuiera sur trois exemples tirés d’une observation d’enfants en marge de ma recherche en centres de petite enfance. Dans ce cas-ci, les enfants sont issus de familles chrétiennes engagées. Leur famille participe à des groupes d’échange ou de ressourcement chrétien en plus d’une liturgie dominicale qui s’adresse aux enfants et aux adultes. Les trois enfants dont il sera question proviennent de trois groupes différents. Bien évidemment, je ne prétends aucunement qualifier la prière des tout-petits en général sur la base de ces trois courts exemples issus de milieux familiaux très spécifiques. Je crois par contre que ces exemples mettent en relief suffisamment d’éléments intéressants bien que tout à fait simples, pour permettre de creuser la question. Chaque récit sera donc suivi d’une analyse sommaire de contenus.

Joachim

Joachim (deux ans et demi) est inconsolable. Ce dimanche matin, il participe avec toute sa famille à une rencontre regroupant des familles chrétiennes. Comme tous les mois, il y a des activités d’animation et de liturgie pour les petits, pour les grands et pour les parents. Ensuite, tout le monde se rassemble pour un repas. Mais Joachim pleure très fort. Sa mère lui demande s’il veut du jus, s’il veut jouer. Elle essaie de le consoler sans succès et ne sait plus que penser. Joachim la tire par la manche et veut aller en haut de l’escalier. Les activités avaient eu lieu de ce côté, mais maintenant, enfants et parents sont tous dans une autre salle. La mère de Joachim lui explique : “Il n’y a plus rien en haut. Les enfants jouent ensemble, mais il n’y a plus rien en haut”. Joachim pleurniche et finalement, se met à crier. Elle le prend dans ses bras, tente de lui faire faire une sieste, revient sur ses pas aux pieds de l’escalier et lui montre qu’il n’y a plus personne en haut. Lui persiste à vouloir monter et pleure de plus belle. Au bout d’un long moment, la mère vient me voir et me raconte, visiblement soulagée : “Tu sais ce que Joachim voulait ? Eh bien, il voulait monter à la chapelle pour chanter à Jésus ! Les petits ne sont pas montés à la chapelle aujourd’hui. Il est monté jusqu’à la petite chapelle, il l’a traversée tout seul, jusqu’à l’avant, il a chanté “Luia ! Luia !”, puis il est revenu sur ses pas et nous revoilà. Je n’aurais jamais deviné !”

Relecture de l’exemple de Joachim

Joachim signifie à sa mère qu’il veut quelque chose. Sa mère finit par le suivre, et ce n’est qu’après coup qu’elle se rend compte que l’organisation de la journée a été modifiée par rapport à l’horaire habituel. Le rituel de la journée n’a pas été suivi. Les petits n’ont pas prié avec tout le monde, comme à l’ordinaire. Quelque chose de la routine n’a pas été respecté. Pour les tout-petits, l’ordre des choses, la suite prévisible des événements peut avoir beaucoup d’importance. Joachim a peut-être été sensible au dérangement. L’interprétation pourrait s’arrêter ici.

Par ailleurs, si les autres enfants de son âge semblent ne pas avoir remarqué l’oubli, Joachim, lui, est véritablement inconsolable. Par ses pleurs et ses gestes, il exprime avec force ce qu’il veut, il cherche à dire son désir. La mère croit d’abord que l’explication lui fera changer d’idée : il n’y a pas d’enfants là-haut, le jeu est en bas. Mais Joachim pleure encore. Lorsque la mère décide d’accéder à son désir et de monter, Joachim prend l’initiative de son déplacement et se rend seul à l’avant de la chapelle. Ce n’était donc pas pour capter l’attention de sa mère qu’il pleurait et persévérait dans sa demande. Dans son geste, il affiche une certaine autonomie. Il sait bien ce qu’il veut. C’est lui qui chante, c’est lui qui choisit ce qu’il veut chanter et où il veut le chanter, face à ce qui a été présenté aux enfants comme signe de la présence de Jésus : une Bible, un crucifix à sa hauteur d’enfant. Ce n’est pas pour sa mère qu’il chante, c’est bel et bien pour Jésus. Personne n’a demandé ce geste à Joachim. Il est de son initiative. En un sens, il est gratuit.

Voilà donc la prière de Joachim – tout seul, à l’avant de la petite chapelle : “Luia ! Luia !”.

Suzanne

Le deuxième exemple est tiré d’une eucharistie dominicale familiale. L’homélie est expliquée aux enfants. Vingt à trente enfants âgés de 3 à 12 ans sont rassemblés pour l’occasion tout près de l’autel. L’évangile du jour est tiré de Mc 5, 1-21 : c’est la guérison d’un possédé par l’autorité de la Parole de Jésus. Après la lecture, l’animatrice explique que les paroles de Jésus viennent de Dieu. Il y a des Paroles qui viennent de Dieu. Certaines bonnes paroles que l’on dit viennent aussi de Dieu. Elle demande ensuite aux enfants :
- Est-ce que vous avez des exemples de bonnes paroles ?
C’est le silence. Personne ne bouge.
- Est-ce qu’il vous arrive de dire de bonnes paroles ?
Une petite fille d’environ 3 ans, Suzanne, lève la main et s’agite.
- Moi ! Moi, j’ai dit une bonne parole... à moi-même...
- Ah oui ! Qu’est-ce que c’était ?
La petite ne répond pas.
- Qu’est-ce que tu as dit ?
- J’étais toute seule, dans ma chambre...
L’animatrice lui coupe la parole.
- C’est bien, merci. Une bonne parole que l’on a dite à quelqu’un ?
Un autre enfant, plus vieux :
- J’ai dit à ma mère que je l’aimais.
- Fantastique ! Une bonne parole ?

Relecture de l’exemple de Suzanne

Suzanne a environ 3 ans. Elle a entendu l’évangile, son explication, et veut répondre à la question : “Est-ce qu’il vous arrive de dire de bonnes paroles ?” Mais sa réponse étonne : elle a dit une bonne parole à elle-même. L’animatrice essaie de comprendre. “Qu’est-ce que tu as dit ?” Elle cherche simplement à préciser les mots de cette bonne parole. Suzanne ne répond pas. C’est un peu comme si la question n’éclairait pas ce que Suzanne cherche à raconter. À 3 ans, Suzanne ne peut pas expliquer que sa perspective est différente. Si elle ne répond pas, c’est qu’elle ne trouve pas de mots qui correspondent à sa perception, à son expérience et qui en même temps répondent à la question posée. D’une certaine manière, Suzanne, en ne répondant pas, exprime qu’il n’y avait pas de mots dans ce qu’elle a dit à elle-même. Ou encore que ces mots n’étaient pas essentiels. C’est alors que la conversation décroche et Suzanne reprend son récit autrement, en racontant l’événement : “J’étais dans ma chambre...”. L’animatrice interrompt Suzanne et pose de nouveau sa question à l’ensemble des enfants.

Peut-être que Suzanne n’a pas compris la question. Mais si c’était l’animatrice qui n’avait pas compris Suzanne ? Il semble que Suzanne ait bel et bien vécu l’expérience de cette bonne parole à elle-même. Il est possible qu’elle ait saisi, selon l’enseignement du jour, que les belles paroles viennent de Dieu. Pour répondre à la question du contenu de sa prière, Suzanne reprend son récit en le situant dans l’espace, en faisant advenir son corps. En un sens, elle habite son expérience, elle l’incarne : j’étais dans ma chambre.

Le texte de Matthieu vient trop spontanément à l’esprit pour ne pas l’évoquer ici : “Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra” (Mt 6,6). Est-ce que ce ne serait pas la prière de Suzanne : dans sa chambre, une bonne parole, qui vient de Dieu, sans paroles, à elle-même ? Personne d’autre n’est mentionné explicitement.

Gabriel

Le troisième exemple est un peu différent. Je gardais à l’époque un petit garçon d’environ deux ans et demi pour la fin de semaine. Le dimanche matin, après le déjeuner, je m’installe dans ma chambre pour chanter les laudes, assise sur un petit banc, en face d’un large crucifix aux couleurs vives formé par cinq icônes. Au moment où je commence à chanter, Gabriel, qui avait commencé à jouer ailleurs, cesse ses activités et vient voir ce que je fais. Il regarde le crucifix, le pointe du doigt et me demande : “Le Jésus de maman ?”. Il y a un crucifix semblable chez lui, plus petit. Tout de suite, il retourne prendre sa petite chaise et vient s’asseoir près de moi. Il reste là quelques secondes pendant que je chante puis se lève, reprend sa chaise et s’apprête à partir. Je lui demande : “Est-ce que tu veux chanter pour Jésus avec moi ?” Il se retourne et me répond avec assurance, d’un air déterminé : “Non ! Parce que Jésus est dans mon ventre”. Il me montre son ventre : “Pas chanter. Jésus est dans mon ventre”. Je le regarde, étonnée, sans trop savoir que penser, et je le laisse retourner à ses jeux.

Relecture de l’exemple de Gabriel

L’histoire de Gabriel est un peu plus complexe. Je suis déjà en train de prier, de chanter lorsqu’il s’approche. Gabriel reconnaît le crucifix : “Le Jésus de maman ?”. D’une part, ses gestes sont à remarquer. Il déplace sa chaise et vient s’installer à côté de moi sans attendre. C’est lui qui en prend l’initiative. Il reste quelques secondes, tout comme Joachim ne reste que quelques secondes à la chapelle. Puis Gabriel repart.

Alors que je cherche à favoriser sa participation et l’invite à chanter pour Jésus avec moi, Gabriel refuse. Mais c’est la raison de son refus qui étonne : “Non, je ne veux pas chanter parce que Jésus est dans mon ventre”. Pourquoi son ventre ? Qu’est-ce que représente son ventre pour lui ? En d’autres termes qu’est-ce qu’il signifie par là ? Qu’il n’a pas besoin de prier ? Ou bien est-ce qu’il vient déjà de prier ? “Jésus est là”. Est-ce qu’il croit que Jésus est en lui ? Ce n’est pas du tout clair. Tout comme pour Suzanne, sa perspective n’est pas celle de l’adulte. Mais quelle est-elle ? Était-ce une prière ?

En résumé, s’il y a prière, elle est faite principalement de gestes. Gabriel dit qu’il est habité par Jésus. 

Perspectives théologiques

Je chercherai maintenant à éclairer ces trois exemples à la lumière d’écrits théologiques sur la prière. J’exposerai très brièvement trois pistes de réflexion portant respectivement sur le contenu de la prière des enfants, sur les enfants comme sujets priants et sur Dieu.

Le contenu de la prière

Il existe plusieurs définitions de la prière. Selon S. Pinckaers par exemple, et dans l’esprit de saint Thomas, “la prière est une parole, une “oratio”, un discours, et dès lors relève de la raison qui forme le langage [8] . La raison dont il est question ici réfère à “l’intelligence profonde et spontanée des réalités et des mots qui est à l’origine d’une langue, qui préside à son emploi et à son développement [9] . Selon les termes de saint Thomas, “la prière est un acte de la raison pratique, agissant sur le mode de la demande [10] . La prière est liée à la raison.

Qu’en est-il des trois enfants de tout à l’heure ? Je note à nouveau la rareté des mots de la prière des trois enfants. De plus, aucun n’exprime de demande concrète, comme il serait légitime d’attendre de leur part, étant donné leur âge.

D’autres formulations contemporaines, d’inspiration psychanalytique, évoquent plus spontanément la prière comme émanant du désir. “Le désir indique une autre instance. Le désir cherche l’autre (cherche le désir de l’autre) par-delà ce qu’il offre (et ce qu’il me refuse...) [11] . Abordée de manière plus phénoménologique, “la prière appartient au monde du vocatif [12] . Ni commandement, ni simple déclaration, elle exprime un appel en même temps qu’elle reconnaît la liberté de réponse de l’interlocuteur. Pour faire court, la prière serait parole de liberté, issue de l’incomplétude humaine, et adressée à une autre liberté.

Dès le départ, il est possible d’évoquer la dimension du désir pour Joachim qui veut monter à la chapelle ou pour Gabriel qui a d’abord approché sa chaise alors que je priais. En ce qui concerne Suzanne, la question reste en suspens. Son récit n’exprime pas explicitement cette dimension du désir dans sa prière, mais plutôt l’ouverture qui permet l’accueil de la bonne Parole.

Est-il possible d’aller plus loin quant au contenu de la prière ? Origène décrit comme suit les divers moments de la prière :

Au commencement de la prière, il faut, autant qu’il est possible, rendre gloire à Dieu, par Jésus Christ, dans l’Esprit Saint ; ensuite le remercier pour tous ses bienfaits en général et en particulier. Après l’action de grâces, il me semble que l’on doit s’accuser à Dieu de ses péchés, avec un amer regret, lui demander la guérison de l’inclination qui nous entraîne au mal et le pardon de nos fautes passées. Puis, à mon avis en quatrième lieu, il faut demander les biens grands et célestes, pour nous, nos parents, nos amis et pour tous les hommes. Enfin la prière doit se terminer par glorifier Dieu, par le Christ, dans le Saint-Esprit. [13]

Ici encore, les trois enfants ne semblent pas entrer spontanément dans les catégories proposées. Pas de demandes, pas de pardons, pas de remerciements spécifiques. Il faut creuser encore la question.

Pour M. Nédoncelle, “la prière est contemplative (...) Elle désire une présence personnelle [14] . La prière des trois enfants s’éclaire de cette affirmation. Elle est présence à l’autre dans l’immédiateté du temps. Dans les trois situations, il est question de présence de Dieu : la bonne parole entendue, l’action de grâce exprimée par un alléluia, Jésus en soi. Il semble que ces enfants sont naturellement familiers de cette forme de prière. Ils contemplent, à leur manière d’enfants, avec tout leur corps, selon leur mode d’être sensible.

La contemplation, puisqu’elle est considérée comme la forme “la plus élevée” de la prière, a de quoi étonner chez les tout-petits. Par ailleurs et par association, comment ne pas se rappeler ce verset : “Veillez à ne pas mépriser un seul de ces petits, car je vous le dis : leurs anges, dans les cieux, contemplent sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux” (Mt 18, 10) ? Il faut évidemment ici prendre garde d’imposer au texte un sens qui ne lui correspond pas. Sans entrer dans les détails exégétiques, que soit simplement mentionnée au passage l’interprétation de S. Légasse, selon laquelle le verset tendrait à souligner un privilège accordé aux enfants. “ « Les petits », d’après le contexte, ressortent comme gratifiés d’un amour et d’un intérêt particuliers du Sauveur [15] . Le fait qu’ils “ « voient la face de Dieu » où l’on entend par là le fait d’être au service immédiat du monarque ou encore d’être admis dans son intimité [16] renforce encore cette idée de privilège. Il faudra revenir sur ce point lorsqu’il sera question de Dieu.

Retenons pour l’instant comme éclairage que des enfants se plaisent dans la contemplation, une contemplation, une contemplation “incarnée”. Dans la contemplation, de jeunes enfants “jouent” en présence de Dieu (Pr 8, 30).

Les enfants comme sujets priants

Qu’est-ce qui caractérise les tout-petits comme sujets priants ? Qu’est-il possible d’affirmer à partir des trois exemples de prière d’enfants proposés ?

La présence du désir à l’origine de la prière a déjà été évoquée. Affirmer le désir, c’est reconnaître le manque intérieur. C’est dire l’espérance de la présence de l’autre. La prière dit cette espérance de l’autre. C’est en ce sens que la prière cherche à établir une relation avec Dieu. “La prière nous rapproche de Dieu et nous le rend familier [17] . La prière se vit en mode relationnel.

Lorsque Joachim prie sa mère de monter l’escalier, il exprime un besoin concret. Il ne peut monter sans sa permission et son aide. Bien qu’il développe son autonomie, il ne peut accomplir son dessein sans le soutien de sa mère. Il requiert son aide, il la sollicite. Par ailleurs, la persistance de Joachim dans ses pleurs illustre sa confiance en sa mère. Pour extérioriser sa demande et y persévérer, l’enfant doit pouvoir croire que l’adulte sera bienveillant à son égard. Son manque, son indigence n’est pas synonyme d’impuissance. Elle marque sa dépendance, une dépendance vécue dans un espace de liberté. Elle est l’affirmation d’une non-suffisance, d’une insuffisance, d’une incomplétude tournée vers le devenir rendu possible par l’autre.

Pour M. Nédoncelle, “la contemplation de la prière est donc active ; elle doit être source de changement pour toi ou pour moi [18] . Ou encore, “la prière de contemplation est plus nécessaire au demandeur que les autres demandes, car elle est le contact à partir de quoi les autres demandes deviennent possibles [19] . C’est sur la base d’une relation que la demande peut se formuler.

Or, ce que je voudrais mettre ici en relief, c’est que la dimension d’indigence, la non-suffisance n’est pas simplement une qualité de la prière de l’enfant. Elle lui est encore plus intime. Elle appartient à son être d’enfant. C’est dans sa réalité propre, dans son être d’enfant, que celui-ci est indigent de la présence de l’autre.

Dieu

Le troisième et dernier point de la réflexion théologique proposée à la suite de l’observation de tout-petits pose la question de l’autre de la prière : Dieu.

La prière naît du terreau du désir. En amont du désir, la vraie prière adressée à Dieu s’appuie sur la confiance et la reconnaissance de la non toute-puissance de l’orant. En aval, c’est Dieu qui nous appelle à le prier. “Toute force d’aspiration est provoquée mystérieusement par cela même qui l’exauce. Quand la prière jaillit de nos désirs, nous éprouvons le divin vers lequel nous tendons [20] . Notre prière naît du secours de l’Esprit qui nous fait appeler Dieu “papa” (Rm 8, 15) !

La prière et son désir trouvent leur origine en ce Dieu qui, par Jésus, appelle à la filiation [21] . Pour reprendre la formule de P. Gisel : “La théologie chrétienne vit de croire que l’homme n’existe qu’à être restitué en situation de fils et à être ainsi institué en cité des frères [22] . Parler dans la foi d’être filial, c’est aussi parler de Dieu, ce Dieu Père et Mère, à l’origine du désir, à l’origine également du devenir humain.

Chez le jeune enfant, le regard de la mère, du père, leur appel à la relation suscite et nourrit non seulement ses besoins mais aussi son désir, né de la distance, de l’absence. L’enfant naît de cet échange, il advient comme personne comme fruit de cette relation. C’est ainsi qu’il forme son identité d’enfant en tant que fils ou fille de sa mère et de son père. De même pour P. Gisel : “Dieu est, en un premier temps, l’absent qui permet au fils d’être fils [23] . La prière nous fait naître au monde et à nous-mêmes.

C’est aussi dans ce dynamisme qui nous fait advenir comme fils et fille que la prière nous fait découvrir Dieu, nous fait découvrir le Père. “La question n’est pas tant de savoir « ce que je pense » quand je dis le Notre Père que d’apprendre en priant qui est en réalité le Père auquel je m’adresse [24] . C’est en priant que se découvre la Voix, la Parole du Père, par le Fils, en l’Esprit.

Or les trois enfants rencontrés témoignent à leur manière d’un Dieu qui se laisse rencontrer, à qui l’on chante joyeusement ou qui leur parle dans le silence ; un Dieu qui les habite. Se vivent-ils comme “enfants de Dieu” ? Certainement comme enfant devant Dieu, en présence de Dieu.

Conclusion

En conclusion, il convient de rappeler la question du départ. La prière des enfants est-elle simplement enfantine ? Ou bien dit-elle un sens qui soit aussi Parole pour l’adulte ? Faut-il écouter l’enfant comme on écouterait un prophète ?

Les enfants sont des enfants. Leurs prières leur ressemblent. Celles des trois enfants retenus étaient brèves, presque sans mots, vécues dans leur corps. En même temps, parce qu’elle est fidèle à leur être d’enfant, leur prière fait ressortir leur désir, leur confiance et leur indigence. La contemplation leur est accessible ; leur filiation leur est dévoilée en même temps que Dieu reste toujours à découvrir. Peut-être que la prière du tout-petit est enfantine : “Luia ! Luia !” ? Mais il me semble que dans l’expression de son être- enfant, le tout-petit interpelle notre prière d’adulte, notre relation à Dieu. Dans le creuset de notre finitude, la prière de l’enfant évoque cet appel au-delà de nos origines et de notre devenir, cet échange mystérieux avec Celui qui nous donne vie, infiniment.

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[1] GAGNEBIN L. 2004 : « La norme de la Bible en théologie pratique », in G. ROUTHIER et M. VIAU (éds.) Précis de théologie pratique, Montréal / Bruxelles, Novalis / Lumen Vitae, 196ss.

[2] Voir par exemple : COLES R., 1990 : The Spiritual Life of Children, Boston, Houghton Mifflin; BEST R. (ed), 1996 : Education, Spirituality and the Whole Child, Cassell Studies in Pastoral Care and Personal and Social Education, London, Cassell; CROMPTON M., 1998 : Children, Spirituality, Religion and Social Work, Brookfield, Ashgate /Arena;  ERRICKER J., OTA C. et ERRICKER C. (eds.) 2001: Spiritual Education.  Cultural,Religious and Social Differences.  New Perspectives for the 21st Century, Brighton, Sussex Academic Press.

[3] SCHNEIDERS S., 1998 : « The Study of Christian Spirituality: Contours and Dynamics of a Discipline », Journal of the Society for the Study of Christian Spirituality, 6 / 1, 2-12; ALDRIDGE D., 2000 : Spirituality, Healing and Medicine.  Return to the Silence, London / Philadelphia, Jessica Kingsley.

[4] CAVALETTI S., 1983 : The Religious Potential of the Child, New York, Paulist Press; BERRYMAN J.W., 1995 : Godly Play.  An Imaginative Approach to Religious Education, Minneapolis, Augsburg.

[5] HAY D. et NYE R., 1998 : The Spirit of the Child, London, Fount / Harper Collins.

[6] Déjà, à l’époque classique, l’enfant de 7 ans atteignait l’âge de raison et se voyait reconnaître de nouvelles compétences en matière de compréhension et de responsabilités.  La psychologie du développement reconnaît également une transition significative entre deux stades autour de 6 et 7 ans.

[7] CHAMPAGNE E., 2002 : « Le spirituel révélé au cœur de l’expérience quotidienne de tout-petits », Lumen Vitae, 63 / 3, 319-329 ; CHAMPAGNE E., 2005 : Reconnaître la spiritualité des tout-petits, coll. Théologies pratiques, Montréal / Bruxelles, Novalis / Lumen Vitae.

[8] PINCKAERS S. Th., 1989: La prière chrétienne, Fribourg, Éditions universitaires de Fribourg, p.147.

[9] IDEM, p.149.

[10] IDEM, p.142.

[11] GISEL P., 1976 : « La prière : dire le corps et le monde des hommes entre la précédence de Dieu et la mort », Foi et Vie, 75 / 5-6, p.7.

[12] NÉDONCELLE M., 1962 : Prière humaine, prière divine.  Notes phénoménologiques, coll. Textes et études philosophiques, Paris, Desclée de Brouwer, p.11.

[13] ORIGÈNE, [1977] : La prière, trad. A.G. Hamman, coll. Les Pères dans la Foi, Paris, Desclée de Brouwer, p.33.

[14] NÉDONCELLE, M., Idem., pp.16-17.

[15] LÉGASSE S., 1969 : Jésus et l’enfant.  « Enfants », « petits » et « simples » dans la tradition synoptique, coll. Études bibliques, Paris, Gabalda, p.71.

[16] IDEM., p.72.

[17] SERTILLANGES A.D., 1917 : La prière, Paris, Librairie de l’art catholique, p.56.

[18] NÉDONCELLE M., Idem., p.17.

[19] IDEM., p. 41.

[20] SERTILLANGES, A.D., Idem, p.29.

[21] Voir par exemple : CUVILLIER E., 2003 : « Filiation humaine et filiation divine : Jésus Fils dans l’Évangile de Matthieu », Revue d’éthique et de théologie morale – Le Supplément – La filiation interrogée, 225, pp.69-86.

[22] GISEL P., 1976 : « La prière : dire le corps et le monde des hommes entre la précédence de Dieu et la mort », Foi et Vie, 75 / 5-6, p.11.

[23] IDEM.

[24] PINCKAERS S. T., Idem, p. 24.

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