Une prière enfantine ?
Elaine
Champagne, l.o.p.
suite du texte
Gabriel
Le troisième exemple est un peu différent. Je gardais à l'époque
un petit garçon d'environ deux ans et demi pour la fin de semaine.
Le dimanche matin, après le déjeuner, je m'installe dans
ma chambre pour chanter les laudes, assise sur un petit banc, en face d'un
large crucifix aux couleurs vives formé par cinq icônes. Au moment
où je commence à chanter, Gabriel, qui avait commencé à jouer
ailleurs, cesse ses activités et vient voir ce que je fais. Il regarde
le crucifix, le pointe du doigt et me demande : « Le Jésus
de maman ? ». Il y a un crucifix semblable chez lui, plus petit.
Tout de suite, il retourne prendre sa petite chaise et vient s'asseoir
près de moi. Il reste là quelques secondes pendant que je chante
puis se lève, reprend sa chaise et s'apprête à partir.
Je lui demande : « Est-ce que tu veux chanter pour Jésus
avec moi ? » Il se retourne et me répond avec assurance,
d'un air déterminé : « Non ! Parce
que Jésus est dans mon ventre ». Il me montre son ventre : « Pas
chanter. Jésus est dans mon ventre ». Je le regarde, étonnée,
sans trop savoir que penser, et je le laisse retourner à ses jeux.
Relecture de l'exemple de Gabriel
L'histoire de Gabriel est un peu plus complexe. Je suis déjà en
train de prier, de chanter lorsqu'il s'approche. Gabriel reconnaît
le crucifix : « Le Jésus de maman ? ».
D'une part, ses gestes sont à remarquer. Il déplace sa
chaise et vient s'installer à côté de moi sans attendre.
C'est lui qui en prend l'initiative. Il reste quelques secondes,
tout comme Joachim ne reste que quelques secondes à la chapelle. Puis
Gabriel repart.
Alors que je cherche à favoriser sa participation et l'invite à chanter
pour Jésus avec moi, Gabriel refuse. Mais c'est la raison de son
refus qui étonne : « Non, je ne veux pas chanter parce
que Jésus est dans mon ventre ». Pourquoi son ventre ?
Qu'est-ce que représente son ventre pour lui ? En dautres
termes qu'est-ce qu'il signifie par là ? Qu'il
n'a pas besoin de prier ? Ou bien est-ce qu'il vient déjà de
prier ? « Jésus est là ». Est-ce qu'il
croit que Jésus est en lui ? Ce n'est pas du tout clair.
Tout comme pour Suzanne, sa perspective n'est pas celle de l'adulte.
Mais quelle est-elle ? Était-ce une prière ?
En résumé, s'il y a prière, elle est faite principalement
de gestes. Gabriel dit qu'il est habité par Jésus.
Perspectives théologiques
Je chercherai maintenant à éclairer ces trois exemples à
la lumière d'écrits théologiques sur la prière.
J'exposerai très brièvement trois pistes de réflexion
portant respectivement sur le contenu de la prière des enfants,
sur les enfants comme sujets priants et sur Dieu.
Le contenu de la prière
Il existe plusieurs définitions de la prière. Selon S. Pinckaers
par exemple, et dans l'esprit de saint Thomas, « la
prière
est une parole, une « oratio », un discours, et dès
lors relève de la raison qui forme le langage » [8] .
La raison dont il est question ici réfère à « l'intelligence
profonde et spontanée des réalités et des mots qui
est
à l'origine dune langue, qui préside à son
emploi et à son développement » [9] .
Selon les termes de saint Thomas, « la prière est un
acte de la raison pratique, agissant sur le mode de la demande » [10] .
La prière est liée
à la raison.
Qu'en est-il des trois enfants de tout à l'heure ?
Je note à nouveau la rareté des mots de la prière des
trois enfants. De plus, aucun n'exprime de demande concrète,
comme il serait légitime d'attendre de leur part, étant
donné leur âge.
D'autres formulations contemporaines, d'inspiration psychanalytique, évoquent
plus spontanément la prière comme émanant du désir. « Le
désir indique une autre instance.Le désir cherche
l'autre (cherche le désir de l'autre) par-delà ce
qu'il offre (et ce qu'il me refuse...) »
[11] . Abordée
de manière plus phénoménologique, « la prière
appartient au monde du vocatif » [12] .
Ni commandement, ni simple déclaration, elle exprime un appel en même
temps qu'elle reconnaît la liberté de réponse de l'interlocuteur.
Pour faire court, la prière serait parole de liberté, issue de
l'incomplétude humaine, et adressée à une autre liberté.
Dès le départ, il est possible d'évoquer la dimension
du désir pour Joachim qui veut monter à la chapelle ou pour
Gabriel qui a d'abord approché sa chaise alors que je priais.
En ce qui concerne Suzanne, la question reste en suspens. Son récit
n'exprime pas explicitement cette dimension du désir dans sa
prière, mais plutôt l'ouverture qui permet l'accueil
de la bonne Parole.
Est-il possible d'aller plus loin quant au contenu de la prière ?
Origène décrit comme suit les divers moments de la prière :
« Au commencement de la prière, il faut, autant qu'il est
possible, rendre gloire à Dieu, par Jésus Christ, dans l'Esprit
Saint ; ensuite le remercier pour tous ses bienfaits en général
et en particulier. Après l'action de grâces, il me semble
que l'on doit s'accuser à Dieu de ses péchés,
avec un amer regret, lui demander la guérison de l'inclination
qui nous entraîne au mal et le pardon de nos fautes passées.
Puis, à mon avis en quatrième lieu, il faut demander les biens
grands et célestes, pour nous, nos parents, nos amis et pour tous
les hommes. Enfin la prière doit se terminer par glorifier Dieu,
par le Christ, dans le Saint-Esprit. » [13]
Ici encore, les trois enfants ne semblent pas entrer spontanément
dans les catégories proposées. Pas de demandes, pas de pardons,
pas de remerciements spécifiques. Il faut creuser encore la question.
Pour M. Nédoncelle, « la prière est contemplative
(...) Elle désire une présence personnelle »
[14] . La prière des trois enfants s'éclaire de cette
affirmation. Elle est présence à l'autre dans l'immédiateté
du temps. Dans les trois situations, il est question de présence de
Dieu : la bonne parole entendue, l'action de grâce exprimée
par un alléluia, Jésus en soi. Il semble que ces enfants
sont naturellement familiers de cette forme de prière. Ils contemplent,
à leur manière d'enfants, avec tout leur corps, selon
leur mode d'être sensible.
La contemplation, puisqu'elle est considérée comme
la forme « la plus élevée » de la prière,
a de quoi étonner chez les tout-petits. Par ailleurs et par association,
comment ne pas se rappeler ce verset : « Veillez à ne
pas mépriser un seul de ces petits, car je vous le dis : leurs
anges, dans les cieux, contemplent sans cesse la face de mon Père
qui est dans les cieux » (Mt 18, 10) ? Il faut évidemment
ici prendre garde d'imposer au texte un sens qui ne lui correspond pas.
Sans entrer dans les détails exégétiques, que soit
simplement mentionnée au passage l'interprétation
de S. Légasse,
selon laquelle le verset tendrait à souligner un privilège
accordé
aux enfants. « « Les petits », d'après
le contexte, ressortent comme gratifiés d'un amour et d'un
intérêt particuliers du Sauveur »
[15] . Le fait qu'ils « « voient la face
de Dieu » où l'on entend par là le fait d'être
au service immédiat du monarque ou encore d'être admis
dans son intimité »
[16] renforce encore cette idée de privilège. Il
faudra revenir sur ce point lorsqu'il sera question de Dieu.
Retenons pour l'instant comme éclairage que des enfants se plaisent
dans la contemplation, une contemplation, une contemplation « incarnée ».
Dans la contemplation, de jeunes enfants « jouent » en présence
de Dieu (Pr 8, 30).
Les enfants comme sujets priants
Qu'est-ce qui caractérise les tout-petits comme sujets priants ?
Qu'est-il possible d'affirmer à partir des trois exemples
de prière d'enfants proposés ?
La présence du désir à l'origine de la prière
a déjà été évoquée. Affirmer le
désir, c'est reconnaître le manque intérieur. C'est
dire l'espérance de la présence de l'autre. La prière
dit cette espérance de l'autre. C'est en ce sens que la
prière cherche à établir une relation avec Dieu. « La
prière nous rapproche de Dieu et nous le rend familier » [17] .
La prière se vit en mode relationnel.
Lorsque Joachim prie sa mère de monter l'escalier,
il exprime un besoin concret. Il ne peut monter sans sa permission et son
aide. Bien qu'il développe son autonomie, il ne peut accomplir
son dessein sans le soutien de sa mère. Il requiert son aide, il
la sollicite. Par ailleurs, la persistance de Joachim dans ses pleurs
illustre sa confiance en sa mère. Pour extérioriser sa demande
et y persévérer,
l'enfant doit pouvoir croire que l'adulte sera bienveillant à
son égard. Son manque, son indigence n'est pas synonyme d'impuissance.
Elle marque sa dépendance, une dépendance vécue dans
un espace de liberté. Elle est l'affirmation d'une non-suffisance,
d'une insuffisance, d'une incomplétude tournée vers
le devenir rendu possible par l'autre.
Pour M. Nédoncelle, « la contemplation de la prière
est donc active ; elle doit être source de changement pour
toi ou pour moi » [18] .
Ou encore, « la prière de
contemplation est plus nécessaire au demandeur que les autres demandes,
car elle est le contact à partir de quoi les autres demandes deviennent
possibles » [19] .
C'est sur la base d'une relation que la
demande peut se formuler.
Or, ce que je voudrais mettre ici en relief, c'est que la dimension
d'indigence, la non-suffisance n'est pas simplement une qualité
de la prière de l'enfant. Elle lui est encore plus intime. Elle
appartient à son être d'enfant. C'est dans sa réalité
propre, dans son être d'enfant, que celui-ci est indigent
de la présence de l'autre.
Dieu
Le troisième et dernier point de la réflexion théologique
proposée à la suite de l'observation de tout-petits pose
la question de l'autre de la prière : Dieu.
La prière naît du terreau du désir. En amont du désir,
la vraie prière adressée à Dieu s'appuie sur
la confiance et la reconnaissance de la non toute-puissance de l'orant.
En aval, c'est Dieu qui nous appelle à le prier.
« Toute force d'aspiration est provoquée mystérieusement par
cela même qui l'exauce. Quand la prière jaillit de nos
désirs, nous éprouvons le divin vers lequel nous tendons »
[20] .
Notre prière naît du secours de l'Esprit qui nous fait
appeler Dieu « papa » (Rm 8, 15) !
La prière et son désir trouvent leur origine en ce Dieu qui,
par Jésus, appelle à la filiation
[21] . Pour reprendre
la formule de P. Gisel : « La théologie chrétienne
vit de croire que l'homme n'existe qu'à être
restitué
en situation de fils et à être ainsi institué en cité
des frères » [22] .
Parler dans la foi d'être filial,
c'est aussi parler de Dieu, ce Dieu Père et Mère, à
l'origine du désir, à l'origine également
du devenir humain.
Chez le jeune enfant, le regard de la mère, du père, leur
appel à la relation suscite et nourrit non seulement ses besoins
mais aussi son désir, né de la distance, de l'absence.
L'enfant
naît de cet échange, il advient comme personne comme fruit de
cette relation. C'est ainsi qu'il forme son identité d'enfant
en tant que fils ou fille de sa mère et de son père. De même
pour P. Gisel : « Dieu est, en un premier temps, l'absent
qui permet au fils d'être fils » [23] .
La prière nous
fait naître au monde et à nous-mêmes.
C'est aussi dans ce dynamisme qui nous fait advenir comme fils et
fille que la prière nous fait découvrir Dieu, nous fait découvrir
le Père. « La question n'est pas tant de savoir « ce
que je pense » quand je dis le Notre Père que d'apprendre
en priant qui est en réalité le Père auquel je m'adresse » [24] .
C'est en priant que se découvre la Voix, la Parole du Père,
par le Fils, en l'Esprit.
Or les trois enfants rencontrés témoignent à leur manière
d'un Dieu qui se laisse rencontrer, à qui l'on chante joyeusement
ou qui leur parle dans le silence ; un Dieu qui les habite. Se vivent-ils
comme « enfants de Dieu » ? Certainement comme
enfant devant Dieu, en présence de Dieu.
Conclusion
En conclusion, il convient de rappeler la question du départ. La
prière des enfants est-elle simplement enfantine ? Ou bien dit-elle
un sens qui soit aussi Parole pour l'adulte ? Faut-il écouter
l'enfant comme on écouterait un prophète ?
Les enfants sont des enfants. Leurs prières leur ressemblent. Celles
des trois enfants retenus étaient brèves, presque sans mots,
vécues dans leur corps. En même temps, parce qu'elle
est fidèle à leur être d'enfant, leur prière
fait ressortir leur désir, leur confiance et leur indigence. La
contemplation leur est accessible ; leur filiation leur est dévoilée
en même temps que Dieu reste toujours à découvrir.
Peut-être
que la prière du tout-petit est enfantine : « Luia !
Luia ! » ? Mais il me semble que dans l'expression
de son être- enfant, le tout-petit interpelle notre prière
d'adulte, notre relation à Dieu. Dans le creuset de notre finitude,
la prière
de l'enfant évoque cet appel au-delà de nos origines
et de notre devenir, cet échange mystérieux avec Celui qui
nous donne vie, infiniment.
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[8] PINCKAERS S. Th., 1989: La prière
chrétienne, Fribourg, Éditions
universitaires de Fribourg, p.147.
[9] IDEM, p.149.
[10] IDEM, p.142.
[11] GISEL P., 1976 :
« La prière : dire le corps et le monde des hommes entre la précédence
de Dieu et la mort », Foi et Vie, 75 / 5-6, p.7.
[12] NÉDONCELLE M., 1962 : Prière
humaine, prière divine. Notes phénoménologiques, coll. Textes et études
philosophiques, Paris, Desclée de Brouwer, p.11.
[13] ORIGÈNE, [1977] :
La prière, trad. A.G. Hamman, coll. Les Pères dans la Foi, Paris, Desclée
de Brouwer, p.33.
[14] NÉDONCELLE, M., Idem., pp.16-17.
[15] LÉGASSE S., 1969 :
Jésus et l'enfant. « Enfants », « petits » et « simples »
dans la tradition synoptique, coll. Études bibliques, Paris, Gabalda, p.71.
[16] IDEM., p.72.
[17] SERTILLANGES A.D.,
1917 : La prière, Paris, Librairie de l'art catholique, p.56.
[18] NÉDONCELLE M.,
Idem., p.17.
[19] IDEM., p. 41.
[20] SERTILLANGES, A.D., Idem, p.29.
[21] Voir par exemple :
CUVILLIER E., 2003 : « Filiation humaine et filiation divine :
Jésus Fils dans l'Évangile de Matthieu », Revue d'éthique et de théologie
morale - Le Supplément - La filiation interrogée, 225, pp.69-86.
[22] GISEL P., 1976 :
« La prière : dire le corps et le monde des hommes entre la précédence
de Dieu et la mort », Foi et Vie, 75 / 5-6, p.11.
[23] IDEM.
[24] PINCKAERS S. T.,
Idem, p. 24.
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