
Allocution du professeur Gilles Routhier,
reçu au grade de Docteur honoris causa en théologie
pastorale
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président du Collège universitaire dominicain,
Monsieur le Directeur de l’Institut de pastorale,
Chers et chères collègues,
Chers amis,
J’ai été très vivement touché lorsque
j’ai appris que le Collège universitaire dominicain m’octroyait
un doctorat honoris causa. Touché par cette reconnaissance
que d’autres auraient mérité autant que moi, touché aussi
du fait que cette reconnaissance me vienne des dominicains à l’égard
de qui j’ai déjà tant de dettes. Dette certes à l’égard
de mon directeur de thèse, le père Hervé Legrand, mais
une énorme dette également à l’égard des
Pères Congar et Chenu, maîtres en théologie, défricheurs
et sourciers, figures si chères aux dominicains canadiens et au Couvent
d’Ottawa, le premier venant fonder en 1931 ce qui était appelé à devenir
l’Institut d’études médiévales, accompagnant
avec générosité les études de tant de jeunes
frères qui allaient à leur tour devenir professeur, le second
venant enseigner au Canada au cours des années postconciliaires. Sans
qu’ils ne m’aient jamais donné cours, ces deux illustres
théologiens qui ont marqué le XXe siècle m’ont
beaucoup enseigné et continuent à le faire. Je les fréquente
du reste toujours et je trouve encore dans cette fréquentation des
intuitions fécondes pour mes travaux actuels.
Je dois préciser que ce ne sont pas seulement leurs travaux, savants
et érudits, sur des thèmes d’ecclésiologie ou
de théologie médiévales qui me nourrissent – même
s’il y aurait déjà amplement matière, mais il
y a aussi l’apprentissage que j’ai fait en les fréquentant,
de la méthode en théologie, qui fait place à la vie
de l’Église, «lieu théologique en acte»,
suivant l’expression de Chenu.
Mais il y a plus encore. J’ai appris, en les fréquentant, ce à quoi
nous engage le fait de se consacrer au service de la théologie. Cela
nous engage à la contemplation, d’abord, comme l’indique
le titre de la thèse de Chenu, contemplation qui ne se réduit
pas au recueillement à l’Église, mais qui s’exprime à travers
cette aptitude, en raison même de notre fréquentation de l’Écriture
et de notre capacité de faire silence, de contempler l’œuvre
de Dieu dans l’histoire, de discerner ce qu’Il fait actuellement
au milieu de son peuple, dans la vie du monde et de l’Église.
En somme, le théologien, dans son souci de saisir le «donné» dans
toute son ampleur et sa richesse, ne peut se détache de la vie du
monde et de l’Église. « Mauvais théologiens,
nous rappelle Chenu, ceux qui, enfouis dans leurs in-folio et leurs disputes
scolastiques, ne seraient pas ouverts à ces spectacles, non seulement
dans la pieuse ferveur de leur cœur, mais formellement dans leur science » (Une École
de théologie : le Saulchoir, p. 142)
Cela
nous engage aussi à nous mettre au « service du peuple
de Dieu », selon le titre de l’ouvrage que le P. Jossua
consacrait à Yves Congar, engagement, parfois au «milieu des
orages», pour reprendre le titre d’un autre ouvrage de Congar,
un engagement pour « qu’aboutisse, dans l’Église »,
ce qui se cherche dans notre monde et pour « qu’à toute
extension de l’humain en l’un de ses domaines […] répond[r]e
une croissance de l’Église, […], une humanisation de
Dieu » [1] . Cela
nous engage également à travailler, à travailler patiemment
et sans relâche, au renouveau ou à la réforme dans
l’Église (autre titre de Congar), quel qu’en soit
le prix, pour que, sur son visage, brille avec toujours plus de clarté,
la lumière du Christ (Lg 15 et Gs 43).
Pour ma part, j’ai tenté de le faire, de mon lieu, à ma
mesure, engagé sur ce terrain du travail théologique et de la
réforme dans l’Église, avec d’autres, car
nous sommes nombreux à y travailler. Je l’ai fait en m’intéressant à Vatican
II, tentant en particulier de l’approfondir et d’en comprendre
la signification pour aujourd’hui et, notamment, pour la nouvelle génération
d’étudiants, comme j’ai été invité à y
réfléchir ici même dans le cadre des activités
de la Chaire Tillard [2] ,
d’en comprendre également l’actualité pour l’Église,
spécialement pour les Églises du Québec. Depuis plus
de vingt ans, j’ai été plongé dans Vatican II
et je ne cesse d’y trouver des intuitions pleines de sèves,
capables de féconder la vie de nos Églises; Vatican II qui
a été en quelque sorte la charte et le programme de cet Institut
qui fête ses 50 ans, ouvert au moment où le concile était
en gestation; Vatican II qui peut en demeurer la « boussole fiable » (Jean-Paul
II) pour les années à venir.
Certes, je me suis penché pendant de longues années, de manière
studieuse, laborieuse, systématique et méthodique – pas
trop obsessive je l’espère – sur l’histoire et l’enseignement
du concile Vatican II et, de là, je me suis intéressé aux
conciles, au fait et la vie conciliaire de l’Église, à sa
conciliarité foncière. Dans ce travail, mené sans relâchement,
je n’ai jamais été simplement motivé par le souci
de reconstruire le passé ou seulement intéressé à comprendre
ce qui était arrivé à l’Église du Québec,
même si ces objectifs seraient à eux seuls suffisants pour motiver
la recherche. Mon premier intérêt a été la réception
de Vatican II, concept remis à l’avant-plan par Congar au début
des années 1970, i.e. examiner à travers quelle médiation
et par quel chemin un concile devient efficace dans le corps ecclésial,
jusqu’à l’animer, lui donner une nouvelle vie et lui permettre
de se renouveler, de croître et de grandir. Je ne me suis donc pas
simplement intéressé à l’histoire de Vatican II
et à son enseignement, non plus à son seul commentaire voire à sa
glose, mais avant tout à sa réception, car c’est à travers
la réception, i.e. son appropriation par un groupe humain, qu’un
concile cesse d’être lettre morte pour devenir une sève
capable d’irriguer le corps ecclésial et c’est à travers
la réception que l’on passe « du texte à l’action ».
Il ne s’agit pas simplement, aujourd’hui et pour la nouvelle
génération, de répéter l’enseignement du
concile et de le brandir ses enseignements comme un étendard, même
si ce serait déjà beaucoup si on le faisait plus souvent.
Toutefois, nous limiter à cette répétition serait le
moyen le plus sûr de le fossiliser. À propos de saint Thomas,
et cela pourrait s’appliquer mutatis mutandis à l’enseignement
conciliaire, Chenu nous enseignait ce que peut signifier « porter
en soi cet héritage et le vouloir mettre en œuvre. » (Une École
de théologie, p. 122) « Rejoindre saint Thomas, écrit-il
en 1937, c’était d’abord retrouver cet état d’invention
par lequel précisément l’esprit retourne, comme à la
source toujours féconde, à la position des problèmes…» (p.
123); « retrouver cet esprit conquérant…», « ce
que fut cet état d’invention dans lequel se fixa son
esprit dans le milieu effervescent et la révolution intellectuelle
du XIIIe siècle » (p. 122). Rejoindre Vatican II, porter
en soi son héritage et le mettre en œuvre, c’est, aujourd’hui,
pour les gens de ma génération mais aussi pour celles qui me
suivent, retrouver cet esprit conquérant, cet état d’invention
qui caractérisa Jean XXIII et, à sa suite, les Pères
conciliaires, dans ce milieu effervescent du début des années
1960. C’est retourner à la position des problèmes, que
sont la recherche du Dieu vivant et l’écoute de son Verbe, la
rencontre et le service désintéressés des autres, de
ses frères non-catholiques, non-chrétiens, non-croyants, « être
présent à notre temps » (Chenu, p. 124), partageant
les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes, des
femmes et des enfants de ce temps, partageant aussi avec eux l’Évangile
de Dieu qui est notre seule richesse.
Voilà ce que j’ai tenté de faire, modestement, au cours
des dernières années dans le compagnonnage de tant d’étudiants
et d’étudiantes et ce sont eux que je voudrais saluer en terminant,
trouvant particulièrement heureux le fait de recevoir ce doctorat
d’honneur, mêlé à ceux et celles qui reçoivent
aujourd’hui un diplôme marquant, non la fin de leurs études,
mais sanctionnant plus simplement une étape de leur apprentissage
et le premier pas vers un engagement plus qualifié et plus ardent
encore. C’est dans cet esprit que je reçois ce doctorat d’honneur,
considérant qu’il souligne quelques apprentissages que j’ai
fait au cours des dernières années, dans ce travail académique,
mais en interaction constante avec la vie des Églises qui m’ont
demandé de les accompagner et les étudiants qui ont fréquenté l’Université.
Ce doctorat ne vient donc pas attester que je suis devenu un savant, mais
plus simplement reconnaître qu’au cours de ces années
j’ai appris, au moins un peu. Permettez que je revienne à Congar
pour terminer. Après quarante ans de travail en ecclésiologie,
il écrivait : « Je vois en effet beaucoup de choses
autrement et, je l’espère, mieux aujourd’hui qu’il
y a quarante ans. Je n’ai cessé et je ne cesse pas d’apprendre
chaque jour du nouveau, de commencer à entrevoir ou à comprendre
des choses très élémentaires : oui, chaque jour.»
Après plus de vingt ans de travail sur Vatican II, je ne cesse d’apprendre,
chaque jour… et je souhaite pouvoir continuer à apprendre,
car c’est là un grand privilège. Vous me permettrez de
dire ma reconnaissance aux collègues du Collège universitaire
dominicain et spécialement à ceux et celles de l’institut
de pastorale dont on célèbre le 50 e anniversaire qui sanctionnent
aujourd’hui, par l’octroi de ce doctorat honoris causa, une étape,
et une étape seulement, de cet apprentissage jamais achevé et
que j’aime poursuivre en votre compagnie. Merci de m’accueillir
parmi les vôtres.
Gilles Routhier
Institut de pastorale des dominicains
24 octobre 2010
[1] « Une
conclusion théologique à l’Enquête sur les raisons
actuelles de l’incroyance », Vie intellectuelle, 37
(1935), p. 241-242.
[2] Voir « Le
concile Vatican II livré aux interprétations de générations
successives », Science et Esprit, 61/2-3 (2009), p. 237-255.