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Un rêve – réalité !

Sylvie Latreille

Je suis tout juste à l’heure, je vais être en retard ! Aujourd’hui, c’est le baptême de ma petite-fille de 3 mois, Léa. Tout comme j’entre dans l’église paroissiale à la course, je manque une marche et … je tombe … dans l’univers des rêves… Je suis au téléphone avec Léa, ma petite-fille qui a maintenant 10 ans.

 

– Mamy, viens-tu avec moi à la catéchèse ?

 

Elle ne rate jamais la chance de m’inviter à l’accompagner à ces rendez-vous hebdomadaires. Les parents et les grand’parents y sont invités. Il n’y a jamais foule, mais tout de même, je suis toujours étonnée de voir autant de jeunes parents faire la catéchèse aux enfants. Certains s’y engagent depuis plusieurs années alors que de nouveaux visages apparaissent et d’autres disparaissent au fil des circonstances. L’équipe responsable contribue à une stabilité indispensable pour orchestrer le projet.

Quand je pense aux heures consacrées au projet catéchétique depuis plus de dix ans, je ne cesse de découvrir une nouvelle génération de croyants et de croyantes. Bien sûr que l’expression de foi et sa mise en œuvre changent de contours. Mais quand même, la proposition d’une diversité de parcours s’adapte favorablement aux exigences rencontrées. Une chose est certaine, l’expérience semble confirmer l’intuition de départ. Je constate que l’évangélisation, la catéchèse, l’éducation à la foi, cela ne cesse de bouger à même la vie et la relecture de la pratique ecclésiale. On n’avait pas tout prévu, une chance !

Et que dire de toutes ces personnes bénévoles ! Tiens, j’ose parler d’une nouvelle génération de bénévoles. Serait-ce possible en effet qu’elle se distingue de celles de ses aînés ? Je me demande quel impact crée son influence dans le milieu ecclésial ? Parce qu’elle en a une, même que parfois, elle dérange. Dans mon temps, on appelait cela « le conflit des générations ». L’arrivée des bénévoles provoque des déplacements dans le paysage pastoral. J’observe des adultes avec des compétences professionnelles de tout horizon avec des sensibilités neuves et un souci de transmettre des valeurs importantes aux enfants. Lorsque cette génération s’engage et s’implique, elle a son mot à dire. Qu’on pense à l’écologie, par exemple. Au mot suit l’action. Peut-être est-ce une raison justifiant le fait que des bénévoles tiennent comme prioritaire une formation en catéchèse pour intervenir comme sujet croyant ! Il est souvent possible de repérer une réelle transformation dans leurs propres cheminements et dans leurs manières de cheminer avec les autres. Leur présence n’est pas sans incidence sur l’Église et sur la mission.

Si cette dernière ne repose pas uniquement sur des « spécialistes », elle entraîne dans son sillage des hommes et des femmes capables de décider de leur type d’engagement de foi. Ainsi, pour aller plus loin, ces jeunes adultes bénévoles forment des « noyaux communautaires » à l’intérieur même du réseau paroissial sans pour autant le défigurer. Au contraire, les deux pieds dans le monde, ils construisent des ponts entre leur foi et la vie. Bien sûr que si je m’arrête à leur petit nombre, je risque de me cantonner dans une logique de décroissance. Tiens, je pense à certains « airs de parenté » avec les communautés chrétiennes du temps de Paul. C’est une belle illusion de penser qu’elles étaient légion. Si aujourd’hui, ces « noyaux communautaires » sont attentifs aux besoins de la mission à partir de leur lieu d’engagement, peut-être susciteront-ils des approches originales pour y répondre ? Que la communauté voit aux besoins de la communauté ! Et comme Paul, qu’une attention tout particulière aux liens et aux interrelations entre les différents « noyaux communautaires » soit une préoccupation pastorale de l’ensemble.

 

– D’accord Léa, je viens te chercher et nous irons ensemble chez Christiane. C’est bien chez-elle qu’a lieu ta rencontre de catéchèse aujourd’hui ?

 

 

– Oui mais la prochaine fois ce sera à la Maison paroissiale.

 

C'est bien pour dire ! Aujourd’hui, les rencontres de catéchèse se font dans les maisons privées ou à la Maison paroissiale. Les enfants apprécient de se promener de maison en maison. D’ailleurs, lors de leur dernière activité, les enfants ont fait un pèlerinage d’un endroit à un autre pour illustrer les voyages de Paul. Audacieux et éducatif.

Le choix d’aller dans les maisons privées pour la catéchèse exige beaucoup de l’équipe pastorale. Quand je pense aux longues discussions, aux échanges, aux consultations pour en arriver à un tel choix. Que de temps ! Il faut dire que l’équipe croyait beaucoup en la mise en œuvre d’un autre modèle d’Église ajusté au prophétisme du projet catéchétique. Les résistances sont tenaces, mais l’expérience s’avère concluante. Les enfants demeurent dans leur environnement et ils baignent dans l’inculturation de l’annonce de l’Évangile à même leur champ de références. Il faut dire qu’ils ont des rencontres aussi à la Maison paroissiale. Léa aime beaucoup ces grands rassemblements où la célébration eucharistique est festive.

 

– Est-ce vrai mamy que dans ton temps, il y avait « full » d’églises ?

 

Elle était trop petite lorsque l’église de son quartier a été transformée en un Centre des arts, de la musique et de la culture pour personnes âgées. Comment lui expliquer ce changement radical dans le paysage géographique, architectural et ecclésial du Québec et de ses implications ? Elle ne peut même pas le soupçonner et pour elle, la Maison paroissiale est le lieu d’appartenance relié à la catéchèse et aux célébrations. De plus, elle participe à des activités caritatives organisées par différents groupes communautaires ayant aussi des locaux dans la Maison.

Depuis les dix dernières années, des choix déchirants ne cessent d’augmenter en regard du Patrimoine de l’Église. Un peuple ne peut se départir d’une couche structurante de son histoire et de son identité sans gémir. Par contre, tout le temps et l’argent jadis investis à la gérance de ces biens immobiliers sont désormais consacrés à d’autres sphères de la vie pastorale. Et en lien avec la mission de l’Église, j’y vois maintenant un geste prophétique : ce modèle d’une Église nomade marque un déplacement majeur dans le témoignage de la foi sur la place publique. N’est-ce pas paradoxal qu’en même temps nos lieux de pèlerinage prennent de l’essor ? La visibilité de l’Église change de visages et l’influence de sa présence s’affermit du fait de sa précarité.

 

– Écoute, je viens te chercher et nous en reparlerons ensemble.

 

La circulation est anormalement lourde. Me rendre chez ma petite-fille relève de l’exploit. Enfin, j’y arrive. Léa ouvre la portière et se précipite à l’intérieur de mon auto. Elle m’explique la cause de l’embouteillage.

 

– Moi, je sais ce qui se passe dans les rues. Il y a une grande marche pour défendre l’eau.

 

Je me réjouis des manifestations où des milliers de personnes descendent dans les rues pour marcher ensemble et afficher leur solidarité concernant des enjeux non négociables pour la société. Je ne peux oublier ces peuples qui envahissaient les rues de leurs pays respectifs pour démontrer leurs désaccords avec les intentions du président Bush au début des années 2000 au sujet de l’Irak. Dans un tel contexte, les frontières entre les genres, les cultures, les langues, les religions, les Églises chrétiennes s’ouvrent les unes aux autres, à la défense d’une cause humanitaire. Ce sont des momentum pour élaborer une production de sens, pour offrir des propositions de voies d’humanisation, de justice et pourquoi pas, d’échos d’Évangile du seul fait de notre présence parmi toutes les présences. Ces manifs se composent d’une pluralité de minorités. Et dans ce contexte, la présence de l’Église catholique dans la mêlée vient interroger des préjugés sur sa supposée toute puissance. Elle marche, critique, questionne. Elle s’enferme dans l’impuissance si elle s’isole et se désolidarise des grandes causes humanitaires.

 

– Viens, on va y aller.

 

Je prends ma petite-fille par la main. Je la sens fébrile... ou peut-être est-ce ma propre fébrilité. Au coin de la rue, j’aperçois Christiane avec d’autres parents catéchètes et un peu plus loin, l’équipe de pastorale et là, juste à côté, l’évêque. À la vue de professionnels du CLSC et du Centre de bénévolat, je me rappelle soudainement que nous avons une Table de concertation ce soir. C’est vrai, des membres de la Table avaient exprimé le souhait d’inviter l’évêque à cette réunion. Il y a un projet majeur pour la région et des personnes représentantes des différentes Églises et des villes sont convoquées pour en discuter. L’idée suivante me vient à l’esprit : tiens, une autre présence d’Église comme partenaire d’un projet dont elle n’est pas initiatrice. Une Église concernée par ce qui se passe dans le milieu.

Plongée dans mes réflexions, je réalise que je ne tiens plus Léa par la main. Je la cherche en me déplaçant avec difficulté à cause de la foule. Cauchemar. C’est un vrai cauchemar. Le mot résonne dans ma tête si fort que je n’entends qu’un bourdonnement et des pleurs. Ils prennent de l’amplitude et ils me réveillent. Je suis toujours dans l’église. Aujourd’hui, c’est le baptême de Léa et la confirmation de sa future marraine. J’ai rêvé. Une condition est nécessaire pour mon rêve sur l’Église à venir, celle d’être réveillée.

Institut de pastorale des Dominicains
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